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03-12-2019

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Le syndicalisme professionnel, organisations et structures (de 1960 aux années 2000)

Compte rendu du Colloque IHS-CGT des 21 et 22 novembre 2019 par Josiane Dragoni.
L’Institut d’Histoire Sociale de la CGT organise régulièrement des colloques portant sur des problématiques concernant le syndicalisme et l’histoire de la CGT. Le dernier portait sur l’organisation et les structures du syndicalisme, à savoir la question de ses bases professionnelles, un ensemble à interroger alors que d’importantes mutations affectent le salariat depuis les années 70.

Comme les précédents, ce colloque, co-organisé par l’IHS-CGT avec des laboratoires universitaires, le Centre d’Histoire Sociale de Paris I et le laboratoire Triangle (Lyon II-CNRS°), a permis de croiser des interventions de chercheurs et de militants, ces derniers issus notamment des IHS-CGT de fédérations ou de syndicats CGT. Il est naturellement impossible de rendre pleinement compte de ces deux journées, vues l’ampleur des contenus traités et leur diversité, d’autant que chaque communication était limitée à 10 mn. Je tenterai donc plutôt de dégager les principaux éléments structurants accompagnés de quelques réflexions personnelles.

En guise d’introduction, Jean-Marie Pernot a dégagé un panorama intersyndical sur le temps long tout en soulignant le déficit de recherches dans le domaine de l’organisation et des structures syndicales, notamment au regard de l’orientation. Le poids de l’histoire joue un rôle déterminant dans ces domaines. Ainsi, la transformation en fédération d’industrie au début du XXe siècle n’a pas signifié la disparition des « métiers ». Comment la CGT, profondément attachée au « fédéralisme », à savoir l’autonomie de chacune de ses structures, Fédération, Union Départementale ou Syndicat, par rapport à la Confédération, a-t-elle transformé ses structures ?
Globalement depuis les années 60, les évolutions y sont lentes et conflictuelles, les fusions de fédérations en fonction de l’évolution des structures productives difficiles à mettre en œuvre. Si les fusions ont été généralisées au Danemark, si elles ont été importantes au sein du syndicalisme allemand, il a aussi été souligné le risque stratarchique (vs oligarchique), où chaque niveau risque de poursuivre ses propres intérêts sans coordination au sein de l’ensemble de la structure syndicale(Adrien Thomas, LISER, Luxembourg). On peut noter qu’en France, seule la CFDT a transformé assez radicalement ses structures. Sans doute faut-il rappeler que les réorganisations de la centrale se sont déroulées en relation étroite avec son recentrage, soit au fond une transformation profonde – il en a résulté un appareil très centralisé – résultant d’une nouvelle orientation syndicale assumée.
Lydia Brovelli, secrétaire confédérale en charge des travaux de réécriture des statuts de la CGT (1993-1998), a dressé un bilan éclairant des débats et difficultés internes. Il s’agissait de dresser un état des lieux, et de s’interroger sur la pertinence ou pas des formes d’organisation en relation avec les évolutions du salariat. Le constat révélait que 70% des salariés déclaraient ne jamais voir un militant CGT, ou encore que12 départements représentaient 40% des effectifs CGT. Mais il est difficile de conjuguer autonomie (fédéralisme) et cohérence, ou d’adapter les structures à l’évolution de l’appareil d’État. Quand les Régions deviennent le lieu où se décident les politiques publiques aux dépens du département, les tentatives de mise en place de comités régionaux CGT – en termes de nouvelles structures – sont repoussées.
Le système des cotisations a pu cependant être modifié. De même, les comités de chômeurs sont créés en 1997-98 (C. Berthonneau, LEST) ou encore l’organisation de l’UGICT (A. Jaeglé, IHS-UGICT), structure spécifique de la CGT destinée à prendre en compte les ingénieurs, cadres et techniciens évolue positivement. Non sans se heurter à une contradiction mal surmontée : comment organiser à la fois la solidarité entre les salariés (entre la classe ouvrière, les cadres et techniciens) et la prise en compte des spécificités ?

Une série d’interventions ont abordé différents types de syndicalisme professionnel hors CGT. S. Béroud (Lyon II) a présenté le cas de Solidaires, qui évolue du refus total de toute confédéralisation, porté notamment par les syndicats Sud issus de la CFDT, privilégiant l’autonomie des structures et un fonctionnement au consensus, vers des formes de regroupements à partir de 2008. Karel Yon (Lille III) a présenté un très vivant tableau de la fusion Trésor/Finances à FO. Une majorité de communications portaient sur la CGT dans des secteurs ou des territoires différents. Ont été ainsi présentés le cas très particulier de l’UL de Roissy, le Livre dans un bassin industriel (Corbeil-Essonnes), les ports et docks (M. Pigenet (CHS-Paris I), le syndicalisme des retraités de la CGT, ou encore celui des travailleurs sans papier. On relèvera également plusieurs interventions sur la fédération du Livre, sur l’échec de l’unification entre la fédération des services publics (fonctionnaires de la territoriale) et l’UGFF et enfin, la nouvelle fédération de l’Energie née en 1999.

Une séance a été consacrée à la question du syndicalisme de métier dans la fonction publique avec notamment les personnels « non-enseignants » de l’Éducation nationale (F. Ferette – SNASUB-FSU, J. P. Legois, A.M. Pavillard) et une communication sur la FSU (J. Dragoni, IR-FSU). Il s’est agi, à partir du travail effectué lors de la rédaction du tome 2 de l’histoire de la FSU [1], de présenter les caractéristiques structurelles de cette fédération de syndicats de métier nationaux, qui, dans un apparent paradoxe, a repris en 1993 les structures de la FEN dont elle était issue. Mais, et il s’agit d’une grande différence, en assurant par ses statuts des modalités de fonctionnement qu’elle a voulues démocratiques : le droit de tendance y est organisé et garanti, les directions syndicales sont élues par tous les syndiqués, la majorité qualifiée de 70% nécessaires à toutes ses prises de décisions obligent ses différentes composantes à l’effort de synthèse. Autres différences majeures avec la FEN, sa volonté de s’appuyer sur la démocratie salariale (« débattre avec les personnels » disent les statuts) ou encore son objectif affirmé dès son premier congrès en 1994 de porter un syndicalisme de transformation sociale. A-t-elle réussi à élaborer du « fédéral », à savoir une plate-forme revendicative unifiante pour l’ensemble de la fonction publique et au-delà de tout repli corporatiste, et ce à partir des syndicats nationaux et des revendications professionnelles ? Certainement pas sur tous les sujets, ni autant qu’il aurait fallu. Mais les difficultés proviennent-elles principalement des structures, ou les problèmes sont-ils aussi à rechercher bien plus largement ?

Le syndicalisme se déploie dans un contexte politique et social plus ou moins favorable. Si la FSU a été en capacité d’inventer de nouvelles voies prometteuses pour le mouvement social et syndical dans les années 90, force est de constater un reflux dans les années 2000 face à l’offensive néolibérale qui accule l’ensemble du syndicalisme à la défensive. Pourtant, depuis 1997, la FSU vote dans tous ses congrès un thème 3 ambitieux portant sur les alternatives économiques et sociales aux politiques néolibérale. Mais il n’est pas si évident d’articuler revendications quotidiennes et alternatives sociales, sans doute parce que la « double besogne » de la charte d’Amiens doit être réinventée en ce XXIe siècle.

Josiane Dragoni

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