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05-11-2018

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Le temps d’apprendre a vivre

Denis Paget dresse, devant 400 enseignants réunis lors de l’Université d’automne du Snuipp, le tableau d’une l’école que l’état de la société transforme. Les programmes 2015, à la rédaction desquels il a participé en tant que membre du Conseil supérieur des programmes (CSP), tentaient de prendre ces évolutions en compte.
Un article de Pierre Marie Gérarni dans le café pédagogique.

Il décrit le retour de balancier imprimé par Jean Michel Blanquer, avec des contenus d’un autre temps qui parlent aux élèves privilégiés, loins du réel. Les enseignants, ballotés, se voient imposer des pratiques par une inflation de prescriptions. L’exercice du métier en est grandement perturbé. Le conférencier, fort notamment de son expérience au CSP, donne tout au long de son propos des pistes à même de rendre les enseignants plus acteurs de leur métier, et à prendre conscience qu’ensemble ils sont une force qu’aucun ministre ne peut ignorer.

Une école inscrite dans une société

L’évolution de la société a des conséquences incroyables sur la classe, sur l’éducation et sur les enfants. Se demander comment faire pour que les enseignants puissent « reprendre la main sur leur métier » oblige à un travail de réflexion sur la place de l’école. Le rapport école société est donc très important à considérer. Par exemple, les cadres traditionnels de socialisation ont été bouleversés. Nous sommes passés d’une société où la majorité de la population vivait à la campagne dans des familles stables, à une société où l’urbanisation est galopante et où les familles se recomposent avec tout ce que cela suppose comme rupture des liens et de la transmission intergénérationnelle. La ville est un livre ouvert sur la société, reflet du tri social dans l’espace urbain. Aujourd’hui, la plupart des enfants y vivent, loin de la nature dans un temps où il faut repenser le rapport que les hommes entretiennent avec elle. Les écrans et instruments nomades ont pris une place considérable dans leurs vies.

D’autre part, nous vivons dans un monde où il y a beaucoup de gens qui viennent d’ailleurs. Les classes sont de plus en plus métissées avec des jeunes dont les traditions culturelles sont très différentes les unes des autres, parfois antagonistes. Le fait qu’il y ait plus de 3 millions d’enfants vivant en dessous du seuil de pauvreté ne peut être éludé. Cela a forcément des conséquences sur la façon dont les enfants vont vouloir ou ne pas vouloir apprendre, développer ou pas une attention à l’école, mais aussi sur l’attente des parents extrêmement puissante vis-à-vis de l’école. La difficulté à vivre en société pèse également lourd sur une école à laquelle on demande de réparer. Toutes ces dimensions du monde contemporain, et d’autres encore, méritent d’être prises en considération quand on essaye de fabriquer des programmes scolaires ou le curriculum d’un élève. A partir du moment où personne ne réfléchit à ces questions, fabriquer des programmes scolaires devient une espèce de routine dans laquelle on se contente de reproduire les disciplines scolaires existantes ou de prêcher des « fondamentaux » exigus sans aller au-delà.

Des comportements nouveaux, une école des années soixante

Ces évolutions de la société, ont pour conséquence l’intrusion en classe de comportements nouveaux, qui s’accompagne d’un développement de la dimension éducative. Les enseignants ont une charge de plus en plus lourde pour « tenir » une classe devenue de plus en plus imprévisible, avec des décisions à prendre dans l’immédiat de l’action. Des dilemmes de métier se multiplient. L’impossibilité de porter tout cela tout seul, avec une formation trop faible et des ressources insuffisantes, rend impérieuse la nécessité de construire une cohérence collective, première piste pour reprendre la main. On peut douter que Jean-Michel Blanquer se soit inspiré de ces évolutions pour refaire, par exemple, le programme d’éducation morale et civique. On y trouve en effet quarante-trois occurrences du mot respect. Pour répondre à la complexité à laquelle l’école et notre société sont confrontées, faire respecter des lois devient la seule proposition éducative ! En décalage total. « Faites l’ancien programme d’EMC ! » invite alors Denis Paget.

Il y a aussi une véritable volonté d’encadrer de très près le travail enseignant et de le prescrire, beaucoup plus qu’il ne l’a été jusqu’ici. L’orateur met bout à bout les 227 pages de repères annuels repères annuels à venir, les 132 pages du livre orange, sans compter circulaires et autres textes ... Evaluations et inflation de prescriptions contribuent à culpabiliser des enseignants débordés, alors que l’urgence serait de les former à analyser, à appréhender la complexité. Autre critique vive : les prescriptions du ministre "parlent" pour la situation des petits privilégiés, alors qu’elles devraient considérer celle de tous les élèves, et fleurent bon les années soixante. La conception des apprentissages est très mécaniste. La compréhension passe à l’arrière plan par rapport aux techniques. Cette vision est invalidée par les travaux scientifiques, par Rémi Brissiaud en mathématiques, sur le plan de la construction du nombre. En résumé, une volonté d’imposer des pratiques par une inflation de prescriptions. L’exercice du métier en est grandement perturbé.

La compréhension, clé des apprentissages

Puis, pour schématiser, Denis Paget s’appuie sur une forme de caricature qui pour autant permet de poser de nombreuses questions. D’un côté il y aurait des fondamentaux prônés par les "anti-pédagogues" ; de l’autre une pensée complexe défendue par les "pédagogues". D’un côté les tenants du socle de 2006 qui avait pour but de hiérarchiser les savoirs, avec des "humanités chères à JM Blanquer qui étaient " le cache sexe pour ne pas montrer que les arts, l’EPS et la technologie ne sont pas importants à ses yeux " note le conférencier. De l’autre, les pédagogues qui défendent l’idée que tous les élèves peuvent parvenir à une forme de pensée complexe en donnant aux savoirs de l’épaisseur, de la saveur et en les connectant. En faisant culture. « Faire entrer les élèves dans la compréhension, c’est les faire entrer dans les apprentissages » et « Le plus difficile à atteindre, mais le plus discriminant aussi, c’est la métacognition » insiste Denis Paget. "Et on n’y parvient qu’en stimulant les neurones ... ce qui revient à donner à réfléchir !", dit-il avec une référence malicieuse à Stanislas Dehaene. Pour l’orateur, que les élèves réfléchissent collectivement à ce qu’ils ont fait ou pas est aussi déterminant. Le collectif est un levier pour construire les individus. « Nous ne sommes rien sans les autres » insiste-t-il. La vision du groupe porteur pour tous les individus est à l’opposé d’un système qui trie " le bon grain de l’ivraie". Laisser du temps pour cette réflexion suppose d’alléger les programmes, de faire des choix. De penser avant tout à ce qu’il faut enseigner avant de réfléchir à l’organisation. Il préconise des programmes qui se penchent sur le réel.

Des programmes conçus avec ceux qui les font vivre

Membre du Conseil supérieur des programmes (CSP), qu’il vient de quitter, le conférencier part de son expérience. Quand Vincent Peillon a créé le CSP, il a essayé de trouver un compromis dans sa composition : représentants des trois assemblées et de personnalités qualifiées capables de penser la globalité de la culture scolaire des programmes. Le CSP a travaillé et produit beaucoup, notamment quand il a fallu repenser le socle commun et bien sûr les programmes rédigés dans un même temps de la maternelle à la fin du collège, ce qui est inédit. Un CSP qui a fait « du bon travail, hors pression d’une hiérarchie » estime Denis Paget. Mais la roue tourne et l’équilibre a été détruit par Jean Michel Blanquer. Dans sa composition, le CSP ne compte plus de formateurs d’enseignants par exemple, et ses nouveaux membres sont souvent très éloignés des problèmes scolaires. Une reprise en main par l’administration est à l’œuvre, d’un conseil qui devait être autonome et indépendant par rapport au cabinet du ministre. La composition d’une telle instance est certes très importante, mais il est essentiel de réfléchir aussi à un système où les programmes « tiennent » sur la durée. « Dix ans, la durée d’une scolarité, pour éviter qu’ils soient ballotés par les alternances politiques » propose Denis Paget.

Aujourd’hui, les programmes sont détricotés par des notes de service, « ce qui n’est pas démocratique » juge le conférencier. Ces pratiques anéantissent et dévalorisent le sens même de ce que sont les programmes, avec des injonctions de plus en plus volumineuses et précises et qui pèsent de plus en plus, du moins en théorie, sur le métier de l’enseignant. « Si on veut améliorer les choses, les enseignants devraient être formés à ce qu’est un programme, comment c’est fait. Les programmes ça se discute dans la salle des maîtres pour dire ce qu’il faudrait faire. C’est une affaire de métier, mais aussi une bataille syndicale » ajoute l’orateur. Et d’inviter les enseignants à réclamer des observatoires des programmes pour donner leur avis. C’est d’ailleurs inscrit dans la charte de 2014. Ce serait un premier pas pour reprendre la main sur son métier.

Pour conclure, Denis Paget invite les enseignants à prendre conscience qu’ils sont une force, qu’ils ont un véritable pouvoir. Qu’il n’est pas possible que des programmes soient conçus sans ceux qui ont à les appliquer. « Si toute une profession dit qu’il faut enseigner l’histoire de l’immigration, aucun ministre ne peut ne pas en tenir compte ».

Pierre Marie Gérarni

*Denis Paget est professeur de lettres modernes. Responsable des programmes et contenus d’enseignement au SNES pendant 19 ans, chargé de recherche à l’Institut de Recherche de la FSU, il est l’auteur de plusieurs ouvrages et de nombreux articles sur les savoirs scolaires. Expert associé au Centre international d’études pédagogiques, il a été nommé en 2013 au Conseil supérieur des programmes et a participé à l’écriture du socle commun de connaissances de compétences et de culture, et des programmes de 2015.

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