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11-11-2019

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Le travail au XXIème siècle selon Alain Supiot. Syndicats et syndicalistes au pied du mur

Le 26 septembre, après notre journée de réunion mensuelle du chantier travail de l’ Institut de recherche de la FSU, nous sommes allés, Christine Eisenbeis et moi, écouter Alain Supiot présenter le livre collectif qu’il a dirigé : « Le travail au XXIème siècle » ( [2]) paru à l’occasion du centenaire de l’OIT (Organisation internationale du travail).
Par Yves Baunay du chantier travail

Après avoir échangé sur les combats que le chantier a du mener et mène toujours pour développer dans le milieu syndical une posture plus compréhensive, bienveillante et féconde sur l’activité de travail, nous avons été fascinés par le feu d’artifice déclenché par Alain Supiot, à partir de sa représentation « anthropologique », selon ses propres termes, du travail humain.

« Par son travail, l’homo faber transforme son milieu vital en même temps qu’il se forme lui-même dans l’épreuve de cette transformation. A la différence du travail de la machine, le travail humain combine toujours sa dimension objective d’action sur le monde extérieur avec une dimension subjective d’action sur soi-même. La compréhension du travail, en ce XXIème siècle comme dans les précédents, suppose de lier ces deux faces – objective et subjective – du travail. »

En nous faisant découvrir comment l’activité humaine du travail est reliée à la vie des hommes et des femmes, à la vie des sociétés, le juriste nous a montré de façon simple et pédagogique tous les fils qu’on peut tirer de ce regard bienveillant sur le travail des autres, dans des directions multiples : culturelles, syndicales, politiques, économiques, sociales... Il nous a fait comprendre dans quel monde nous vivons et surtout dans quel monde pourrions nous vivre. Tout simplement en portant toute notre attention sur la façon dont chaque travaillant, dans son activité elle-même se relie à une histoire collective de son métier, de son pays, de l’humanité. Et se relie par son activité présente, à ses pairs, aux autres, ses semblables, ses égaux devant le travail à faire.

Alain Supiot nous a fait la démonstration que le collectif, la coopération, l’entraide, la solidarité dans le travail et dans la société, ne sont pas donnés d’avance, ne se décrètent pas. Ce sont des constructions que l’action politique ou syndicale peuvent faciliter ou non. Mais elles résultent toujours des choix et des initiatives que chacun.e réalise dans son activité même, de professionnel, de syndicaliste, de citoyen, de responsable politique... Chacun.e peut et doit y contribuer avec sa part inaliénable de responsabilité.

« La face subjective du travail procède de ce que tout travail réellement humain est aussi un travail sur soi. Simone Weil a éclairé ce point par l’une des formules lumineuses dont elle avait le secret : « C’est par le travail, écrit-elle, que la raison saisit le monde même, et s’empare de l’imagination folle. » »

« Mais pour être cette école de la raison, le travail doit être « réellement humain » c’est à dire donner à l’homo faber la possibilité de mettre une part de ce qu’il est dans ce qu’il fait, de donner corps à ses pensées, de faire advenir hors de lui ce qu’il a d’abord conçu en lui. La deshumanisation du travail peut dès lors prendre deux formes : celle du déni de pensée, qui consiste à organiser le travail des hommes sur le modèle de celui des animaux ou des machines, sans possibilité d’expression réflexive sur le sens et le contenu de ce travail ; et celle du déni de réalité, typique de notre modernité, qui consiste au contraire à vider ce travail de tout contact avec le monde physique ou social sur lequel il opère, en l’asservissant à la réalisation d’objectifs chiffrés. »

Bernard Stephan, en conclusion de cette magnifique soirée organisée par les éditions de l’Atelier nous a raconté une petite histoire. Il a fait lire l’introduction d’Alain Supiot à des gens de divers secteurs d’activité et leur a demandé de confronter ce que dit l’auteur, ce qu’ils en ont saisi, à leur propre expérience de travail. Il nous a conseillé d’en faire autant.

Je reprends à mon compte sa proposition. Et je conseille vivement aux lecteurs de mon papier de faire cette simple expérience. Ils découvriront certainement, comme je l’ai fait lors de cette conférence, et après bien d’autres, que c’est à travers sa propre activité de travail ou autre et en situation que chacun.e de nous fait société, construit avec les autres un monde possible, vivable ou non. Et que c’est à travers notre façon de travailler, à travers nos expériences concrètes d’activité, que nous autres « frères humains » nous construisons une culture, une façon de penser et d’être, pour nous mêmes et pour l’humanité entière. C’est enfin à partir de notre travail que nous nous positionnons comme citoyens et citoyennes. Et tout cela constitue bien des raisons de soigner le travail, tant il est vrai qu’à travers notre travail et nos activités multiples nous prenons soin de notre personne singulière et des autres, nos semblables, comme de la société et de son environnement. Et tout cela entre en résonance avec l’actualité présente et quotidienne.

Alain Supiot m’a vraiment rassuré et convaincu plus fortement encore que dans tout travail il y a une dimension politique qu’il faut cerner au sein de l’activité elle-même. Car si travailler c’est faire des choix dans la manière de s’y prendre, et si tous les choix ne se valent pas, alors chaque être humain est nécessairement habité par des débats de valeurs plus ou moins intenses pour trancher parmi les possibles. Et c’est bien là que se niche en pénombre la dimension éthique et politique du travail. Une dimension à laquelle personne n’échappe !
En tant que syndicaliste, je me suis encore plus convaincu qu’avec le travail, son évolution et ses transformations possibles auxquelles nous participons, le syndicalisme joue sa survie. Ou bien nous entreprenons ensemble ce voyage au cœur de l’activité du travail pour en tirer tous les fils et construire avec tous les travailleurs et les travailleuses, un autre monde possible et vivable pour toutes et tous. Ou bien nous accompagnons la lente agonie du syndicalisme comme pilier des institutions démocratiques, des institutions qui sont maintenant en péril grave ( [3])

« Pareillement, le juge ou l’instituteur ne louent pas leurs services car ils sont titulaires d’un office d’intérêt général. Et l’argent qu’ils perçoivent de l’Etat n’est pas un salaire, mais un traitement, c’est à dire ce qu’on aurait appelé sous l’Ancien Régime un beneficium, attaché à un officium. Ce traitement n’est pas la contrepartie contractuelle du travail fourni, mais l’élément financier d’un statut professionnel, qui oblige l’Etat à traiter dignement, selon leurs rangs et qualités, ceux qui le servent.
Dans ces deux hypothèses, le régime juridique du travail est gouverné, non par sa valeur marchande, mais par la considération de son sens, de l’oeuvre à accomplir, qu’il s’agisse de la pratique d’un art déterminé ou d’une mission d’intérêt général. Ces deux situations peuvent du reste se combiner, comme dans le cas des professionnels de santé relevant de la fonction publique hospitalière. Elles donnent à voir les bases juridiques d’un droit du travail ordonné sur son sens et son contenu et non pas sur la fiction du travail marchandise. Dans le sillage des travaux de Georges Canguilhem et d’ Yves Schwartz, une telle conception pourrait être dite ergologique, dès lors que la relation de travail s’y trouve régie par la considération de son contenu et de son produit.

La question se pose donc de savoir si cette conception ergologique du travail à l’eouvre dans la fonction publique est une survivance appelée à régresser au profit de la conception marchande importée du privé. Témoignant de la dynamique du « marché total », les évolutions de ces dernières décennies semblent aller en ce sens. Il y a cependant des raisons de penser que non seulement la fiction du travail marchandise ne peut effacer durablement la considération de l’homo faber, mais encore que le travail au XXIème siècle donne une nouvelle actualité à la dimension statutaire du travail. »

C’est cet appel discret à ma propre responsabilité, à la responsabilité de chacun.e comme travailleur.euse et citoyen.ne que je retiens en premier de la conférence et de la lecture de l’introduction du livre !

L’itinéraire d’Alain Supiot, juriste de formation et de profession, m’intéresse beaucoup. C’est pour comprendre le sens du droit du travail qu’il éprouve le besoin de comprendre le travail. Car derrière les dispositifs juridiques comme le contrat salarial, le statut de travailleur de la fonction publique... Il y a une représentation de ce qu’est le travail, et de ce qu’il doit être pour être « réellement humain ». C’est pour moi une bonne leçon pour le syndicaliste que je n’ai jamais cessé d’être !

Yves Baunay

[1Les éditions de l’Atelier/Les éditions ouvrières 2019

[2Les éditions de l’Atelier/Les éditions ouvrières 2019

[3Dans ses interventions, Alain Supiot a beaucoup cité Simone Weil, la philosophe qui s’est immergée dans un milieu de travail réel en usine, et Bruno Trentin, ex-dirigeant de la CGIL italienne, qui a beaucoup réfléchi au sens de son travail de syndicaliste.

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