13-04-2020

 | ON A VU

Le triomphe de l’injustice Richesse, évasion fiscale et démocratie Emmanuel Saez et Gabriel Zucman

Pour en finir avec Rawls et Laffer en matière fiscale
Nous sommes habitués à la dénonciation des inégalités économiques aux Etats-Unis. Tellement habitués que nous n’en connaissons pas toujours les détails et finalement l’ampleur. Trente années de croissance n’ont rien changé au niveau de vie de la plupart des américains. Les classes populaires qui correspondent aux 50 premiers pourcents de la population perçoivent aujourd’hui un revenu moyen de 18 500 dollars par an.
Par Guy Dreux membre de l’IR-FSU

Seuil, février 202

Les classes moyennes, les 40 pourcents suivants de la population, ont un revenu moyen de 75 000 dollars par an. Les 9% et le 1% suivants perçoivent respectivement 220 000 et 1,5 millions de dollars par an.

« Autrement dit, les 1% les plus aisés gagnent presque deux fois plus que l’ensemble de la classe populaire » avec respectivement 20% et 12% du revenu national.

Pour comprendre cette situation, Saez et Zucman rappellent, au-delà de ces constats statistiques, une longue histoire de la fiscalité aux Etats-Unis qui rompt très nettement avec les représentations les plus spontanées que nous pouvons souvent en avoir. Les Etats-Unis ont été pendant longtemps, au XIXe et jusqu’au milieu des années 1960, une des démocraties les plus en pointes en matière de progressivité de l’impôt. Au point que des taux marginaux d’imposition pouvaient être proches de 90%.

Aussi, les auteurs insistent sur le fait que le tournant néolibéral des années 1980 s’est réalisé à la faveur de deux éléments essentiels : l’évasion fiscale –qu’ils assimilent à du vol - et la baisse régulière de l’impôt sur les sociétés qui explique qu’aujourd’hui le capital est moins taxé que le travail.

Ces divers constats – appuyés sur des données statistiques d’une richesse exceptionnelle – permettent aux auteurs de s’attaquer radicalement à deux arguments sempiternellement mobilisés pour justifier ces politiques fiscales aberrantes : la courbe de Laffer et la philosophie de Rawls.

La courbe de Laffer démontrerait qu’il existe un taux optimal d’imposition et que les taux observés (depuis les années 1980) sont trop élevés et finalement nuisent à la croissance, i.e. aux populations en décourageant l’activité économique.

La Théorie de la justice de J. Rawls a été abondamment citée par les libéraux notamment pour avoir affirmé que les inégalités sont acceptables, justifiées, si elles permettent d’améliorer le sort des plus démunis.

On a là deux piliers essentiels de ce que les auteurs nomment le « fondamentalisme de marché » : le premier argument encourage sans cesse la baisse de l’imposition pour les sociétés et les plus riches par de « savants » calculs d’efficacité macroéconomique, le second tranquillise la ploutocratie en justifiant son indifférence aux inégalités.

Or sur ces deux points essentiels de légitimation des politiques fiscales favorables aux classes aisées – et qui ont pu nourrir les fameuses « théories » du ruissellement - l’ouvrage de Saez et Zucman apporte une réfutation aussi claire que radicale.

« Qu’on compare les quarante années après 1980 aux décennies d’après-guerre ou bien l’Amérique d’aujourd’hui aux autres pays riches, il semble que l’envolée des très grandes fortunes n’ait guère profité au reste de la population, mais qu’à l’inverse elle se soit principalement faite au détriment des classes populaires » (p.246). « Pour le dire autrement » insistent les auteurs, « quarante ans après le début de la révolution reaganienne, rien ne vient étayer l’hypothèse selon laquelle les revenus des plus riches auraient « ruisselé » vers les classes populaires. » (p.235)

Aussi les deux auteurs affirment que le but de l’impôt sur la fortune ou sur les plus aisés n’est pas tant ou pas seulement de faire entrer de l’argent dans les caisses de l’Etat mais de détruire ou de limiter les externalités négatives dues à l’extrême concentration des richesses. Tout comme l’objectif de la taxe carbone n’est pas de générer de nouvelles recettes fiscales mais surtout de limiter les émissions de gaz à effet de serre. Or cette conception fait pleinement partie de l’histoire politique des Etats-Unis ; conception que Roosevelt a parfaitement exprimée et assumée en son temps.

Les deux auteurs concluent cet ouvrage rigoureux par des propositions très concrètes et originales en matière fiscale ; propositions qu’il serait bon de méditer de ce côté de l’Atlantique.

Guy Dreux

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