Accueil du site  >  L’Institut
09-04-2019

 | L’Institut

Les Ateliers Travail et Démocratie : généalogie d’une initiative

Yves Baunay et Gérard Grosse, membres du chantier "travail" de l’institut présentent ici la démarche qui a conduit à la création de ces Ateliers.
Au-delà de la santé au travail qui constitue une question centrale pour le mouvement syndical aujourd’hui, c’est bien la question de la démocratie qui est en jeu : démocratie au travail, démocratie syndicale sont liées. Cela implique d’être attentif aux besoins réels des salarié.e.s et ce n’est pas simple. On ne peut prétendre pratiquer un syndicalisme de transformation sociale si on reste à distance de ces questions cruciales.

Il y a maintenant un peu plus d’un an, en janvier 2018, Attac et la Fondation Copernic organisaient des « Assises pour la liberté du travail » qui ont réuni un public nombreux et des interventions de syndicalistes, de chercheurs, de professionnels de l’analyse du travail, d’acteurs des nouvelles formes de travail, etc. Le texte d’appel à ces assises et plusieurs contributions sont accessibles ici : http://institut.fsu.fr/A-l-origine-des-ateliers-Travail-et-democratie-les-Assises-pour-la-liberte-du.html

En mars de la même année, Thomas Coutrot, l’un des initiateurs des Assises évoquées ci-dessus, faisait paraître Libérer le travail. Pourquoi la gauche s’en moque et pourquoi ça doit changer, qui a fait l’objet de nombreuses discussions, lors de présentations, d’articles dans la presse ou dans un cadre militant. Voir notamment ici http://institut.fsu.fr/-Autour-du-livre-de-Thomas-Coutrot-Liberer-le-travail-.html . Et qui a contribué à (ré)activer les débats sur les liens entre travail et émancipation, sur la place du travail dans les pratiques syndicales, sur la « démocratisation » des entreprises, etc. Il est très vite apparu que derrière la liberté du travail et au travail étaient posées les questions de la représentation du point de vue du travail notamment par les organisations syndicales et du fondement de la démocratie.

Á la même période, plusieurs participants aux Assises, dont des membres du chantier travail de l’Institut ont décidé de donner une suite à l’initiative initiale en faisant vivre le projet d’enquête permanente sur la liberté du/au travail. Les objectifs et les problématiques évoquées dans les ATD rejoignent les questions travaillées depuis des années par le chantier travail de l’Institut de recherche de la FSU, en lien avec les syndicats et les sections syndicales de la FSU.

En août, à Grenoble, dans le cadre de « l’Université solidaire et rebelle des mouvements sociaux » (programme ici : https://ue2018.org/IMG/pdf/programme-ue.pdf ) un module d’une journée, co-organisé par : Attac, Aitec, Fondation Copernic, Union syndicale Solidaires, FSU, a été consacré au thème « Travail et émancipation », dont une partie a été dédiée aux relations entre travail et démocratie : quelle démocratie dans le travail ? Quelle contribution du travail à la démocratie ?

Ces prémisses ont ainsi conduit, à la rentrée 2018, Thomas Coutrot (économiste, Attac), Alexis Cukier (philosophe) et Julien Lusson (ergonome, Fondation Copernic) à proposer de construire des « ateliers travail et démocratie », dont le texte d’appel est consultable ici http://institut.fsu.fr/Ateliers-travail-et-democratie-texte-fondateur.html et reproduit ci-dessous :

Trop longtemps le mouvement ouvrier et citoyen a négligé le travail. Oubliant la critique de la subordination comme celle du taylorisme, nous avons obtenu des acquis sociaux mais laissé l’organisation du travail aux mains du patronat. Aujourd’hui le management néolibéral – appuyé sur le détricotage du droit du travail – détruit ces conquêtes et aggrave encore son emprise sur notre activité.

Les objectifs chiffrés, le reporting permanent, la pression et la peur, finissent par vider notre travail de son sens et par dégrader notre santé. L’explosion des maladies professionnelles mais aussi les scandales sanitaires, les pollutions et le réchauffement du climat, l’extinction des espèces démontrent la folie d’un système où le travail a pour seul but le profit.

Comment pourrons-nous renouveler nos conquêtes sociales et démocratiques, et protéger la vie elle-même, si nous échouons à reconquérir la liberté dans le travail, à prendre le contrôle de son organisation et de ses finalités ? Si nous ne parvenons pas à définir un horizon d’émancipation individuelle et collective, en rupture avec la logique de la concurrence de tous contre tous, à partir du travail lui-même ?

La tâche paraît démesurée mais nous ne partons pas de rien. Comme les sciences du travail l’ont montré, sans le savoir-faire, la sensibilité, l’intelligence, la coopération des femmes et des hommes au travail, aucune production ne serait possible. Des millions de personnes déploient chaque jour leur créativité pour bien faire leur travail, pour garder malgré tout au monde une forme humaine, bien souvent contre les organisations du travail en place. Cette résistance du travail vivant nourrit des expériences syndicales innovantes qui visent à recréer du rapport de forces, ainsi que des réflexions nouvelles sur le rapport entre travail et émancipation.

Il y a là – ainsi que dans diverses expérimentations conduites dans des associations, coopératives, collectifs de travail formels ou informels, etc. – une énergie sociale puissante mais moléculaire et dispersée. Comment l’aider à cristalliser en un mouvement social puissant porteur de pratiques transformatrices et susceptibles de regagner les espaces conquis par le capital ? Comment faire du travail vivant, un enjeu du débat politique et un outil de reconquête du pouvoir d’agir ?

Pour y contribuer nous proposons de formaliser, sous la forme d’une association qui pourrait s’appeler « Ateliers Travail et Démocratie (pour une enquête permanente sur la liberté au travail) », une alliance entre chercheur.e.s, technicien.ne.s, expert.e.s et militant.e.s pour mener l’enquête sur le travail réel, comprendre ce qui s’y joue, analyser ses conséquences concrètes sur nous-mêmes, sur la nature, sur la démocratie, et contribuer au développement des pratiques collectives ancrées dans le travail vivant et porteuses d’émancipation.

Ces Ateliers seront autonomes dans leurs activités, mais en rapport avec celles de divers mouvements, organisations et espaces académiques, éditoriaux et militants, notamment syndicaux. Il pourrait permettre dans un premier temps d’échanger plus systématiquement au sujet des recherches et expériences déjà en cours concernant la liberté et la démocratie au travail, de façon à mieux identifier les contradictions existantes et les moyens de les dépasser dans un projet de libération collective du travail et de refondation de ses institutions.

Le mouvement syndical dispose déjà d’une riche tradition d’enquêtes ouvrières, dans laquelle s’inscriront les Ateliers Travail et Démocratie avec les objectifs suivants :

⁃ Connaître, faire connaître et approfondir le débat théorique autour du travail réel, du travail vivant et de la qualité du travail, et plus largement approfondir la réflexion sur la relation entre travail, liberté et nécessité ;

⁃ Récupérer la mémoire historique de la façon dont ces questions ont été traitées par le mouvement ouvrier et analyser les expériences de recherches-actions syndicales (ou autres) en cours, leurs apports et leurs limites
⁃ Connaître et partager les expériences syndicales de terrain, notamment en lien avec la fusion des IRP et la suppression annoncée des CHSCT ; mais aussi analyser les initiatives patronales sur le sujet (« entreprise libérée », « lean philosophique »…) et les réactions syndicales
⁃ Connaître, comprendre et analyser les expériences d’alliances entre syndicats, associations d’usagers et écologiques
⁃ Connaître, comprendre et confronter les expériences et les projets de salariat sans subordination.
Les séminaires pourraient déboucher sur des journées publiques de débat et des publications ; un site web dédié pourrait recueillir des analyses, expériences et témoignages qui alimenteraient le travail des groupes.

Le chantier travail de l’ Institut de recherche de la FSU, à travers plusieurs de ses membres, Marie-Hélène Luçon, Christine Eisenbeis, Gérard Grosse, Yves Baunay, s’est engagé dans l’animation des ateliers aux côtés d’autres syndicalistes de la CGT et de Solidaires, de chercheur.e.s, de militant.e.s d’ATTAC, de COPERNIC... d’intervenant.e.s.

Il s’agit d’abord d’ouvrir ensemble, avec les travailleur.euses, la boite noire de l’activité de travail pour le transformer et le libérer. Une tâche dans laquelle les syndicalistes peinent à s’engager alors que le travail est de plus en plus maltraité.
Cette exploration approfondie du travail dans toutes ses dimensions n’a de sens que si elle vise sa transformation dans un cadre syndical et dans un cadre politique.
L’objectif au final est bien la construction d’alternatives au néolibéralisme et aux politiques qui visent à en généraliser les normes dans tous les secteurs d’activité.
Au chantier travail, nous savons par expériences que pour le mouvement syndical cette exploration du travail pour le transformer ne va pas de soi.

L’expérience, notamment des CHSCT a bien mis en évidence les obstacles théoriques, pratiques et politiques qui se heurtent aux enquêtes ouvrières sur le travail. La mise en place de dispositifs de prévention efficaces permettant aux travailleur.euses de prendre en main leur santé en lien avec l’organisation du travail et les transformations des situations de travail, est en cours.

Mais penser l’organisation du travail à partir du réel de l’activité des personnes, appelle une transformation des pratiques du syndicalisme. Il est urgent d’en débattre dans les collectifs syndicaux, sous peine de laisser les travailleur.euses désemparé.e.s face aux managements de plus en plus pathogènes qui se mettent en place.

C’est à toutes ces questions que les Ateliers Travail et Démocratie (ATD) ont décidé de travailler en partant du partage des expériences déjà réalisées dans ce sens.

Envoyer à un ami  Version imprimable de cet article Version imprimable

Voir tous les articles « L’Institut »

Newsletter