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Politiques néolibérales et alternatives syndicales

Les Sciences économiques et sociales par temps de crise

Réduction des horaires, séparation de l’économie et de la sociologie, passage en modules
optionnels... la réforme du lycée voulue par Xavier Darcos et menée par le recteur Jean-Paul
de Gaudemar s’annonce désastreuse pour les sciences économiques et sociales, expliquent
Stéphane Beaud (ENS Ulm), Luc Boltanski (EHESS), Pascal Combemale (Henri-IV), Michel
Lallement (Paris-X), El Mouhoub Mouhoud (Paris-Dauphine), Pascal Petit (Cepremap-
CNRS) et Dominique Plihon (Paris-XIII).

Les Sciences économiques et sociales par temps de crise
Réduction des horaires, séparation de l’économie et de la sociologie, passage en modules
optionnels... la réforme du lycée voulue par Xavier Darcos et menée par le recteur Jean-Paul
de Gaudemar s’annonce désastreuse pour les sciences économiques et sociales, expliquent
Stéphane Beaud (ENS Ulm), Luc Boltanski (EHESS), Pascal Combemale (Henri-IV), Michel
Lallement (Paris-X), El Mouhoub Mouhoud (Paris-Dauphine), Pascal Petit (Cepremap-
CNRS) et Dominique Plihon (Paris-XIII).
Les derniers mois, aux Etats-Unis et en Europe, ont été riches en cataclysmes économiques
(faillites de banques, interventions tous azimuts des Banques centrales et des Etats pour tenter
d’éponger les dettes) et en retournements historiques de grande ampleur : appel à la rescousse
de l’Etat pour socialiser les pertes (AIG, Plan Paulson, nationalisations en série d’institutions
financières...), nécessité devenue vitale de réguler le capitalisme financier, débâcle vécue en
temps réel par l’opinion publique du « tout marché », retour en grâce de l’Etat
interventionniste, naguère voué aux gémonies par l’idéologie néo-libérale. Sans oublier les
conséquences sociales les plus immédiates de la crise financière : des centaines de milliers
d’accédants à la propriété immobilière ruinés, des millions de petits épargnants brusquement
appauvris, des millions de futurs retraités « par capitalisation » tenaillés par la peur du
lendemain, une longue récession et une forte augmentation du chômage de masse qui se
profilent à l’horizon ; de très sombres perspectives pour les classes moyennes et populaires.
Imaginons ce spectacle de débâcle économique et financière à travers les yeux d’un(e) élève
d’un lycée français. Que peut il comprendre au flot d’informations, souvent contradictoires,
déversé par les médias ? De nombreuses questions se bousculent dans sa tête : comment en
est-on arrivé là ? Qui est responsable ? Que signifient « subprime », « CDO », titrisation, effet
de levier, liquidité, etc. ? Où trouve-t-on ces centaines de milliards dont on parle chaque jour ?
Et, plus prosaïquement, quelles conséquences concrètes de cette crise pour mes parents, ma
famille, mon avenir ?
S’il suit des cours de S.E.S (Sciences Economiques et Sociales) au lycée, il a quelque chance
de pouvoir interpréter les analyses et appréhender les enjeux. De plus, il peut interpeller son
professeur pour obtenir des éléments de réponses à ces questions que chacun se pose de
manière bien légitime, voire de proposer qu’ait lieu dans sa classe un « débat » raisonné sur
les causes et les conséquences de la crise financière.
Cela démontre toute l’actualité des instructions officielles relatives à la création des sciences
économiques et sociales, en 1967 : « l’originalité d’un tel enseignement est de conduire à la
connaissance et à l’intelligence des économies et des sociétés d’aujourd’hui et d’intégrer cette
acquisition à la formation générale des élèves, à leur culture. [...] Il s’agit d’assurer
l’application correcte d’un esprit expérimental à l’étude des réalités en cause, de fournir les
premiers éléments d’une perception de ces réalités, de développer des habitudes intellectuelles
propres à leur analyse. L’entreprise ne va pas sans risques, elle n’offre pas le confort d’un
enseignement clos sur lui-même. »
Quarante ans plus tard, le lecteur d’aujourd’hui, soucieux d’éducation, doit trouver ces
instructions tout simplement évidentes. L’enseignement des S.E.S offre des outils intellectuels
qui permettent au futur citoyen de comprendre les grandes questions économiques et sociales
de son temps. Quoi de plus légitime ? Or, immense paradoxe, malgré le succès de cet
enseignement auprès des élèves, périodiquement attesté par des enquêtes (dont la consultation
nationale de 1998), malgré la contribution de la filière économique et sociale (B puis ES) à la
démocratisation du lycée (plus de 30% des bacs généraux), la réforme Darcos-Gaudemar en
préparation menace de lui porter un coup mortel : réduction drastique des horaires, séparation
de l’économie et de la sociologie, éclatement en modules parcellaires vidés de toute
substance, élagage de toute la dimension réflexive et critique des programmes, etc.
Pourquoi ? Qui est dérangé par les S.E.S ? Il semble facile de répondre : la fraction la plus
réactionnaire du patronat. En effet, les S.E.S sont la cible d’une offensive idéologique
orchestrée et financée par certains lobbies patronaux qui attendent du système éducatif la
production en série de salariés dociles et programmables. Ce n’est certes pas nouveau, ni
scandaleux : la liberté d’expression vaut pour tous. Mais il est déjà plus regrettable que ces
attaques, qui s’intensifient et se multiplient depuis plusieurs mois, soient encouragées par
l’attitude « bienveillante » du ministère. La question ici posée est simple : acceptera-t-on que
les programmes de sciences économiques et sociales des lycéens soient dictés par le patronat
(ou par ses serviteurs, mais la question serait la même si la plume était tenue par des syndicats
de salariés) ? Accepterait-on que les programmes de sciences de la vie et de la terre soient
rédigés par l’Eglise catholique ? Tout ça au nom d’une laïcité « ouverte », bien sûr…
Mais il y a plus grave. Les S.E.S sont aussi attaquées au nom de la « science ». Car elles sont
suspectées de corrompre notre belle jeunesse par un discours idéologique et, pire que tout :
relativiste ! En effet, de nos jours, dès que quelqu’un ose douter timidement d’un dogme
sacré, c’est un dangereux relativiste. Attention, cela est contagieux : si, par exemple, vous
doutez, respectueusement bien sûr, de l’efficience des marchés financiers, allez consulter,
vous êtes malade. Et que propose-t-on à la place ? Une très curieuse conception de la « 
science », justement : il faudrait renoncer à étudier toutes les questions qui sont l’objet de
débats (le chômage, les inégalités, le SMIC, le modèle de développement, etc.), pour s’en
tenir à l’apprentissage de réponses consensuelles, soit très exactement ce que l’on appelle la
pensée unique. Il faut avoir un certain culot pour se référer ainsi à « la » science économique,
unique et apostolique, sûre d’elle-même, dont la légitimité ne serait en aucune façon dévaluée
par la crise économique, financière, écologique ! A tous ceux qui rêvent d’inculquer aux
lycéens les « lois » de l’économie, ou ses « fondamentaux », indiscutables et incontestables, le
désastre actuel devrait inspirer un peu plus d’humilité et de retenue.
Les S.E.S s’honorent au contraire d’inciter les élèves à se poser des questions, à réfléchir, à
débattre de façon raisonnée en partant de l’analyse des données statistiques, des enquêtes de
terrain. Elles s’honorent de refuser de former des perroquets ou des singes savants,
privilégiant au contraire la formation d’un esprit expérimental (apprendre à observer, à
construire des données, à tester des hypothèses, etc.), l’apprentissage des méthodes (savoir
décrypter les médias, confronter les sources, etc.), l’acquisition de bonnes habitudes
intellectuelles, irréductibles à des connaissances datées, utiles tout au long de la vie
professionnelle et citoyenne. Et c’est bien cela qui est visé avant tout : l’autonomie
intellectuelle, la raison critique et autocritique. Car c’est toujours ce qui gêne les dominants,
quels qu’ils soient, de droite ou de gauche.
Au-delà du cas des S.E.S, la réforme qui se prépare, indépendamment de ses effets prévisibles
d’accentuation des inégalités sociales, annonce la destruction des conditions nécessaires à une
formation intellectuelle rigoureuse. Mais la tentative d’éradication des S.E.S, pour partie
manifestement revancharde, est emblématique de cette attaque contre les enseignements
indispensables à l’éducation de citoyens autonomes, et qui sont accusés (quel aveu !) de
former des esprits critiques.
C’est pourquoi il faut cesser de reculer et se mobiliser aujourd’hui pour mettre un coup d’arrêt
à l’effet en chaîne qu’entraînerait la liquidation des S.E.S. De quelle société serons-nous
responsables demain, devant nos enfants, pour avoir laissé faire aujourd’hui tout ce qui nous
entraîne à contre-courant de nos idéaux et de nos espoirs ? En particulier, que restera-t-il de
l’idéal démocratique si nous abandonnons tous les pouvoirs aux oligarchies ou aux
technocraties qui nous dominent ? La démocratie exige des citoyens actifs, instruits et
informés. Mais, résister aux multiples formes de l’aliénation, construire sa capacité de
jugement, conquérir son autonomie, cela s’apprend ; et dans une démocratie, le plus grand
nombre doit l’apprendre à l’école.
Stéphane Beaud,
Professeur de sociologie (ENS Ulm)
Luc Boltanski,
Professeur de sociologie (EHESS)
Pascal Combemale,
Professeur de sciences sociales (lycée Henri-IV)
Michel Lallement,
Professeur de sociologie (CNAM)
El Mouhoub Mouhoud,
Professeur d’économie (Université Paris-Dauphine)
Pascal Petit,
Directeur de recherche CNRS (Cepremap)
Dominique Plihon,
Professeur d’économie (Université Paris-XIII)
18 octobre 2008

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