06-10-2017

 | GRAPHIQUE

Les élections en Allemagne

Peter Wahl est l’un des fondateurs d’ATTAC en Allemagne. Il nous a fait parvenir, via ATTAC France, l’analyse suivante des résultats des élections au Bundestag qui ont produit un changement profond dans le système politique Allemand. Cela aura des répercussions bien au delà des frontières.
Les résultats officiels - y compris pour les Länder - se trouvent (en anglais) sous le lien suivant. https://bundeswahlleiter.de/en/bundestagswahlen/2017/ergebnisse.html

Notez que c’est le "second vote" (deuxièmes voix), qui compte, parce que il décide sur la composition du Bundestag.
Le nombre de sièges est strictement proportionnel.

I. Ce qui est derrière les chiffres
1. Il y a un glissement général du pays vers la droite.
2. Le secteur centre gauche/gauche (SPD, Les Verts, Die Linke) perd en somme 4,1% et représente maintenant 38,6% des voix.
3. Le glissement vers la droite s’exprime d’abord dans les 12,6% pour l’AfD, qui est maintenant le troisième parti au parlement.
4. L’AfD est particulièrement fort dans les nouveaux Länder. En Saxonie il est même le numéro 1.
5. A la lumière de l’histoire allemande le score de l’AfD a encore une autre qualité que le succès des partis d’extrême droite dans d’autres pays.
Au début de son essor dominaient des éléments national-conservateur, aujourd’hui ce sont des extrémistes de droite qui dominent le groupe parlementaire. Parmi eux il y a un courant ouvertement raciste et fasciste.
6. Pour le SPD ses 20,6% sont le plus mauvais résultat d’après guerre. Il s’inscrit dans le déclin général de la social-démocratie néolibérale partout en Europe.
7. Pour le CDU, le parti de Merkel, et le CSU (c’est le parti frère de la CDU qui n’existe qu’en Bavière ou il est au gouvernement depuis la fin de la guerre) qui forment un groupe parlementaire commun, la perte de 8,6% signifie un affaiblissement considérable. L’AfD est le plus grand profiteur de la perte de Merkel.
8. Les résultats pour SPD et CDU sont une grave défaite pour la grande coalition, qui a gouverné le pays les derniers huit années.
9. Derrière le progrès léger de 0,6% pour Die Linke (Parti de Gauche) se cache un phénomène intéressant : le parti perd entre 4% et 6% dans les nouveaux Länder, avant tout au profit de l’AfD, mais franchit pour la première fois les 5% dans tous les autres Länder à l’ouest, même en Bavière.
10. Die Linke est particulièrement fort dans les Stadtstaaten, c’est à dire dans des grandes villes qui on le statut d’un Land. A Berlin il obtient 18,8% et passe à la deuxième place devant le SPD. A Hambourg ce sont 13,5 % et à Brême 13,5%. Dans la Sarre il obtient 12,9%. En général le parti est fort dans les grandes villes. Parmi les votants en dessous de 30 ans il obtient 11%, donc 2% au dessus de sa moyenne. La relation entre hommes et femmes est avec 9:9 bien balancée.
11. Le parti libéral (FDP) n’avait pas franchi les 5% dans les élections de 2013. Sa rentrée au parlement avec 10,7% va largement aux frais du CDU/CSU.
La majorité des médias ont fait une propagande énorme pour le FDP. Dans les domaines de l’économie et du social le FDP est ultra-néolibéral. Dans des questions de politique extérieure, et des questions de droit civiques et au niveau culturel il est libéral de gauche.
12. Les Verts se sont consolidés, mais restent le plus petit des partis au Bundestag.

II. Regardant un peu plus en profondeur

1. L’ilot de stabilité, que le pays semblait être, n’est point si stable comme beaucoup croyaient. Même si le bouleversement du système politique est moins dramatique qu’en France, l’Allemagne n’est pas épargnée par les phénomènes des multiples crises du capitalisme occidentale.
2. Le débat sur le rôle de Merkel comme "leader du monde libre" est passé.
3. Les marges de manœuvre de Merkel et dans la politique intérieure, dans l’UE et au niveau international vont se resserrer.
4. Macron, dont l’intention principale est de make France great again, va essayer de saisir l’opportunité. La concurrence entre Paris et Berlin autour du poste de capitaine à l’épave européen va s’approfondir.
5. Le recul du CDU/CSU vient grosso modo de deux facteurs :
a. la vitesse de la modernisation mène partout á une érosion du conservatisme.
b. la perte de contrôle de Merkel lors de la crise dite "de refugiés" en 2015.
6. La crise du SPD n’est pas passagère. Le parti se trouve entre le choix d’un renouveau à la Corbyn ou le fracas final comme le PS en France.
7. Selon les analyses des sociologues, la moitié des électeurs de l’AfD ne partage pas les positions extrémistes du parti, mais vote pour lui comme proteste contre ce que l’on appelle en anglais the establishment.
8. Le succès de l’AfD dans l’est montre tous les symptômes que l’on connait de la Grande Bretagne, la France et d’autres pays : des régions et des secteurs sociaux détachés du progrès économique, qui se sentent - et sont d’une certaine manière - mal traités et qui ont peur d’être complètement marginalisés.
9. Die Linke a perdu une certaine proportion de son électorat à l’est à l’AfD. Cela signifie, que le parti est considéré par ces secteurs comme faisant parti de l’ordre établi. En effet les pertes sont considérables en Thüringen, ou Die Linke tient le chef de gouvernement et dans le Brandebourg, ou il est au gouvernement.
Si Die Linke ne veut pas se contenter avec la stagnation face à une instabilité, incertitude et complexité croissante elle aura besoin d’un ajustement de sa stratégie.
Il se pose des questions similaires comme pour la gauche dans d’autres pays. Par exemple :
a. comment canaliser le proteste, la colère et le mécontentement vers la gauche ?
b. Est-ce qu’on a le mixe approprié entre questions "culturelles" comme la migration, le féminisme, les minorités sexuelles etc. d’un coté et les questions de classe traditionnelles d’autre coté ?
c. Comment combattre l’extrême droite, sans disparaitre dans un "front antifasciste" sous hégémonie libérale ?

III. Perspectives à court terme

1. Le glissement vers la droite va continuer. Le CDU/CSU va durcir sa politique anti-migration pour regagner des électeurs de l’AfD. En Bavière, ou il y aura des élections l’année prochaine, le CSU a perdu plus que 10%. Le chef du parti a déjà déclaré, qu’on va fermer le trou.
2. Puisque le SPD a déclaré d’aller dans l’opposition, la seule configuration de majorité gouvernementale est en ce moment une Coalition Jamaika (selon les couleurs du drapeau national de la Jamaique, et les couleurs de CDU/CSU, FDP et Verts : noir, jaune, vert).
3. Pourtant il n’est pas encore garanti à 100% que le SPD refusera une participation au gouvernement. Il y aura des élections dans le Land de la Basse Saxe (Hanovre) le 15 octobre. Au cas où il y aurait un bon résultat pour le SPD, la direction du parti pourrait utiliser cela pour changer d’avis.
4. Aussi il n’est pas pensable, que le SPD change sérieusement de cap sans changement du personnel à la tête du parti, qui a soutenu toutes les réformes néolibérales sous Schröder.
5. De toute façon, la formation d’une coalition sera très difficile. Il y aura des négociations longues et compliquées. Le CSU bavarois et les Verts ne sont politiquement et culturellement pratiquement pas compatible. Entre Verts et FDP il y des contradictions fondamentales en ce qui concerne l’avenir de la zone Euro, le combat contre le climat ou la politique extérieure.
Pour la zone Euro le FDP a des positions encore plus dures que Schäuble, tandis que les Verts considèrent que Macron est le St. Sauveur de "l’Europe" avec ses propositions pour la stabilisation de la zone Euro. Dans le combat pour le climat, le FDP croit aux seuls marchés.
En politique extérieure le FDP a déjà déclaré, que la Crimée restera russe pour toujours et plaide pour une nouvelle politique de détente, tandis que les Verts sont les champions de la Poutinophobie.
6. Une coalition Jamaika risque de prolonger la stagnation et l’immobilisme de l’ère Merkel.

Peter Wahl
WEED - Weltwirtschaft, Ökologie & Entwicklung
Eldenaer Str. 60, 10247 Berlin
0160-8234377

Envoyer à un ami  Version imprimable de cet article Version imprimable

Voir tous les articles « GRAPHIQUE »