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02-12-2019

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Les gauches de gouvernement et l’école. Programmes, politiques et controverses du Front populaire à 2012

Cet ouvrage, qui fait suite au colloque organisé les 1er et 2 décembre 2016 par le CAREF, est une nouvelle preuve du dynamisme de ce centre de recherche « provincial », et de l’apport de jeunes chercheurs, comme Ismaïl Ferhat ou Julien Cahon, à son animation.
Sans épuiser un sujet particulièrement vaste, l’ouvrage, organisé en trois parties, les projets et programmes, l’action politique et les débats et controverses, et complété de témoignages d’acteurs (Robert Chapuis pour le PSU, Jacques Guyard et Jean-Louis Piednoir pour le PS, Michel Duffour pour le PCF), en donne une approche intéressante.
Par Hervé Le Fiblec de l’ IRHSES.

On pourra cependant remarquer un déséquilibre : une seule contribution porte spécifiquement sur le Parti communiste, et plutôt de biais.

Dans la première partie, l’examen par Bruno Poucet de l’histoire d’un slogan (« à école publique, fonds publics, à école privée, fonds privés ») retrace d’une certaine façon le recul laïque depuis la fin de Seconde Guerre mondiale. En décrivant l’apparition tardive du slogan, presque à contre-temps, il insiste sur sa fonction mémorielle : mais n’est-il pas logique que sa formulation se fasse précisément au moment où le pouvoir commence à subventionner un enseignement privé jusque là exclu des « fonds publics » ?

La contribution d’Ismaïl Ferhat sur le Parti socialiste, qui associe démarches historique, sociologique et sciences de l’éducation, explique la rupture entre ce parti et le monde enseignant. Celui-ci évolue vers une structure coupée de sa base sociologique et dont la réflexion sur l’école est pilotée par une technocratie qui considère les autres acteurs de l’éducation, notamment les enseignants, comme des obstacles, voire des ennemis. Une analyse qui rejoint d’autres lectures de l’évolution de ce parti [1].

Le travail original de Sébastien Repaire sur les Verts, montre que de la sortie de ce courant politique de la marginalité contestataire pour devenir un partenaire gouvernemental, n’est pas sans effets sur ses orientations en matière d’éducation.

La deuxième partie permet de mieux situer les marqueurs d’une politique de gauche pour l’éducation. Les trois auteurs se sont intéressés non pas aux « grandes réformes », déjà étudiées [2], mais aux « petites décisions » non moins révélatrices. Isabelle Clavel examine ainsi l’action des élus de gauche au sein de la commission de l’éducation de l’Assemblée nationale sous la IVème République. Loin d’accréditer l’image d’un parlementarisme triomphant, elle montre des élus largement court-circuités par des commissions ministérielles, et dont l’action, effective, s’exerce sur les marges (bien-être des élèves, transports, hygiène et santé,...), « l’accompagnement du changement » du système éducatif, surtout dans sa dimension budgétaire. En s’intéressant à l’action municipale des maires de gauche, avec un focus sur Franck Sérusclat à Saint-Fons, Julien Cahon met en lumière que celle-ci non seulement expérimente et illustre des positions nationales mais peut aussi les réorienter, notamment sur la laïcité. A l’échelon intermédiaire, l’étude de Stéphane Lembré sur le Nord-Pas-de-Calais dresse le bilan d’une mise en œuvre « de gauche », qui se démarque de celles des autres conseil régionaux, du développement de l’enseignement professionnel, depuis la création des bacs pro jusqu’à la loi quinquennale de 1994.

Enfin, la dernière partie revient sur trois moments polémiques, de natures nettement différentes. Jean-François Condette s’intéresse au manque de soutien reçu par Jean Zay de la part des partis de gauche pendant son ministère de 1936 à 1939, alors que le programme scolaire très prudent du Front populaire était un compromis accepté par tous. Jérôme Krop, analyse les difficultés de l’opposition de gauche face à la Loi Haby,considérée ici (et c’est un choix) uniquement du point de vue de la constitution d’un « collège unique », dont le projet lui est directement emprunté. Enfin André Robert et Pierre Kahn proposent une lecture de la polémique opposant les responsables communistes à Célestin Freinet au début des années 1950. Celle-ci apporte des informations intéressantes, et relève de nombreux paradoxes. Leur analyse, essentiellement fondée sur une variation de l’opposition entre culture « primaire » (Freinet) et culture « secondaire » (Cogniot, Snyders, et le PCF), n’aborde cependant pas réellement les critiques principales des communistes vis-à-vis de Freinet : la coupure de ses méthodes avec la réalité sociale, qui justifie qu’on puisse les considérer comme sans lien avec la lutte de classe. [3]

Ce qui apparaît comme particulièrement marquant dans cet ouvrage, est la présence quasi-constante du syndicalisme comme partenaire des forces de gauche dans leur élaboration politique, alors même que le choix affirmé dans l’introduction était de se démarquer d’une étude du débat éducatif structuré par les positions syndicales.
L’influence du syndicalisme, par le biais du CNAL, est évidente sur la question laïque. Elle est centrale dans la façon dont le PS construit son projet éducatif de 1978. De même, les orientations du SGEN sont déterminantes dans les premières années des Verts. Et quand S. Lembré cherche une alternative de gauche à la politique menée par le Conseil régional du Nord-Pas-de-Calais, c’est du côté de la section académique du SNES de Lille qu’il trouve l’orientation la plus cohérente et représentative. Quant aux témoignages des acteurs, ils font tous référence, souvent de façon centrale, à la question syndicale.

Dans sa conclusion, Antoine Prost parle d’une « courroie de transmission [qui] fonctionnait dans les deux sens », voire d’une délégation aux syndicats des questions éducatives par les partis, ce que l’ancien dirigeant du SGEN, puis conseiller du Premier ministre Michel Rocard, regrette.

Il ressort clairement des différentes contributions que plus les partis se coupent du monde enseignant, dont le syndicalisme est le principal représentant, moins ils sont capables de promouvoir un projet cohérent, d’ampleur, progressiste et mobilisateur, de porter une alternative de gauche à la simple adaptation du système éducatif à la mutation libérale de la société.

Tout ceci ne peut donc que nous inviter à continuer d’interroger le rapport du syndical au politique, question qui est d’ailleurs au coeur du tome 2 de l’Histoire de la FSU [4] récemment publié par notre Institut.

Hervé Le Fiblec

Ismaïl Ferhat (dir.), , Presses Universitaires de Rennes, 2019.

[1Par exemple : Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki, La société des socialistes. Le PS aujourd’hui, Editions du Croquant, coll. « Savoir/Agir », 2006

[2On peut citer, entre autre, la thèse de Guy Lapostole, La démocratisation de l’enseignement secondaire sous les deux septennats de François Mitterrand, Université de Bourgogne, sous la direction de S. Wolikow, 2004.

[3« L’école de Freinet est à ce point fermée sur elle-même qu’il en oublie les conflits, les luttes de classes », écrit G.Snyders dans La Nouvelle critique, n°15, avril 1950, p.87.

[4A. Dalançon, J. Dragoni, J.M. Drevon (coord.), Histoire de la FSU, tome 2 : dans la cour des grands (1997-2010), Syllepse, 2019.

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