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03-06-2014

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Les inégalités dans l’union européenne

Gabriel Langouët, qui participe aux travaux de l’Institut, vient de publier un livre sur les inégalités dans l’Union Européenne. Nous en publions une note de lecture rédigée par Michel Deschamps.

Gabriel Langouët – « Les inégalités dans l’Union européenne »,
L’Harmattan, 2014.

Au péril des faits. (Note de lecture)

Gabriel LANGOUËT, dans le prolongement de son précédent ouvrage consacré aux inégalités dans le Monde, nous offre avec sa dernière publication une mine d’informations sur l’Union européenne. Rapprochant, retravaillant, synthétisant les données établies par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), G. LANGOUËT construit un tableau, actualisé et probablement sans équivalent, de la situation des États européens. Il le propose, dans les trois grands domaines qui conditionnent le développement humain : niveau de richesse, espérance de vie, durée de scolarisation.

Il aurait, sans doute, été tentant et plus « vendeur », dans un ouvrage consacré aux inégalités, de gommer tout ce qui semblait contredire le propos et, dans un premier temps au moins, affaiblir sa portée. G. LANGOUËT s’en tient aux chiffres et aux faits : le continent européen n’est pas, d’abord, une terre d’inégalités mais, à bien des titres, un continent (apparemment) préservé.

Comme l’atteste le « groupe témoin » (États-Unis, Canada, Japon, Corée du Sud, Russie, Brésil, Afrique du Sud, Chine, Cuba, Inde) auquel sont comparées les performances socio-économiques au sein de l’U.E., les États européens apparaissent plus riches globalement et par habitant, en meilleure santé, avec une espérance de vie – y compris en bonne santé – plus longue ; ils sont plus longtemps éduqués ; et les inégalités Homme-Femme apparaissent plus faibles que dans la très grande majorité des pays du Monde. Les habitants de l’Union européenne, classés parmi les 20 % les plus aisés de la planète, peuvent être considérés, sur l’ensemble des indicateurs du développement humain et comparativement au reste du Monde, comme appartenant au Club très fermé des États riches et plutôt « égalitaires ».

Mais ces « moyennes » globales, pour n’être pas contestables, non seulement n’atténuent pas l’impact d’inégalités –tout aussi rigoureusement établies- mais les rendent plus intolérables encore.
G. LANGOUËT ne nie pas les atouts mais entend montrer l’envers des cartes. Car dans ce continent de prospérité relative, les inégalités perdurent et souvent s’intensifient entre les 28 États de la même Union européenne, comme entre les groupes de populations de chacun d’entre eux :
- Un niveau de vie parmi les plus élevés du Monde mais une répartition inégalitaire entre les 50 500 dollars du Luxembourg (5ème rang mondial sur l’échelle des revenus nationaux bruts par habitant) et les 11 000 dollars de la Roumanie (70ème rang mondial).
- Une espérance de vie à la naissance proche de 82 ans, en France et en Italie… mais à peine égale ou inférieure à 73 ans, en Lituanie et en Lettonie (qui figurent parmi les États aux revenus les moins élevés de l’Union).
- Une durée attendue de scolarisation, pour les enfants entrant aujourd’hui à l’École, de 18 ans en Irlande mais seulement de 13,7 années en Bulgarie. Des inégalités en matière d’éducation spectaculairement confirmées par les taux bruts de scolarisation dans l’enseignement supérieur, des près de 91 % de la Finlande au moins de 60 % de la France, du Royaume-Uni ou de la Bulgarie.
- et si les inégalités de genre sont nettement inférieures à la moyenne mondiale, la dispersion entre les situations extrêmes apparaît plus forte encore que celle des revenus entre la Suède et le Danemark (classés au 1er et au 3ème rang mondial quant à l’indice d’inégalité de genre) et la Roumanie (55ème rang), voire même le Royaume-Uni ou la Hongrie (34 et 39ème).

Ces données confirment que l’homogénéité globale constatée entre les États de l’Union européenne s’accompagne d’inégalités certaines dans les domaines essentiels de la Santé, de l’Éducation et, plus encore peut-être, dans ceux mettant directement en cause des représentations d’ordre culturel (l’égalité Homme-Femme). L’indice de développement humain « ajusté aux inégalités », prenant en compte les disparités constatées et les « pertes » qu’elles engendrent dans la recherche du meilleur développement humain possible, apportent une double confirmation. C’est dans l’U. E. et singulièrement dans l’Europe du Nord, que les inégalités sont les plus faibles. Mais des écarts significatifs séparent toujours la Finlande, les Pays-Bas, le Danemark ou la Suède de l’Italie ou du Portugal ou, plus encore, de la Grèce, de la Bulgarie ou de la Roumanie.

On voit bien ce que ces inégalités doivent au niveau de richesse atteint par chaque État. Il existe bien une corrélation entre le revenu national brut par habitant d’un État donné et ses performances sanitaires ou éducatives. Globalement au moins. Car les exceptions à la règle de la corrélation sont au moins aussi nombreuses que ses confirmations. A revenus égaux ou proches, des États plus égalitaires font davantage et mieux que les États plus inégalitaires, ou, à l’inverse, des revenus différents peuvent être compensés par des distributions plus ou moins inégalitaires (C’est ainsi que la Belgique rejoint pratiquement la Suisse en matière de développement humain). Ce que G. LANGOUËT résume en une formule soulignant que les inégalités de revenus jouent « un rôle souvent déterminant mais sans être jamais déterministe ». Il réfute la théorie du « ruissellement » : la richesse des mieux dotés retombant harmonieusement sur les plus pauvres et l’obtention « à tout prix » de la croissance résolvant mécaniquement les problèmes sociaux : chômage, grande pauvreté, inégalités… Il en appelle à la responsabilité politique des États, dans sa double dimension : résorption des inégalités par des actions de redistribution ; mise en œuvre de politiques publiques axées sur les facteurs décisifs du développement humain (santé, éducation, égalité de genre…).

Et si la quasi-totalité des États de l’Union, comparativement aux situations moyennes constatées au niveau mondial, peuvent être considérées comme « égalitaires », voire « très égalitaires », la situation du Royaume-Uni, avec un rapport de 1 à 14 entre les 10 % les plus riches de sa population et les 10 % les plus pauvres, atteste de ce qui reste à accomplir. La France fait mieux avec un écart de 1 à 9 mais ces écarts ont toujours un coût ; une enquête de l’I.N.S.E.E. montrait qu’en 2010, 14,1 % de la population française, 8,6 millions de personnes –« devaient vivre avec moins de 60 % du niveau de vie médian, soit 964 € mensuels ». Une autre enquête, consacrée à la grande pauvreté, estimait début 2012 le nombre de personnes sans domicile fixe (S.D.F.) à 145 500, « un nombre marquant un accroissement de l’ordre de 50 % au cours de la dernière décennie ».
De telles inégalités, tolérées ou organisées au sein des États, se font, toujours « au détriment de leurs propres populations ».

C’est également poser la question des dépenses publiques et de la part du produit intérieur brut (P.I.B.) consacrée par chaque État, notamment à la Santé et à l’Éducation. Avec des variations du simple au double entre les 9,3 et les 9 % de leur P.I.B. consacrés à la Santé par la France et par l’Allemagne et les 4,5 % de la Roumanie. Ces écarts comparables en matière d’Éducation, entre les 8,2 de la Suède ou du Royaume-Uni et les 4,1 % de la République tchèque.

Mais les tableaux comparatifs de G. LANGOUËT n’incitent pas seulement à un développement quantitatif des moyens mis à disposition des politiques sanitaires et éducatives ; ils interrogent aussi sur leur efficacité comparée ou, pour le moins sur les choix internes effectués. Les efforts importants consentis par la France en faveur de son système de santé sont validés par ses performances. Mais en consacrant 2 % de moins de leur P.I.B. à la Santé, les Italiens bénéficient pourtant d’une espérance de vie supérieure (légèrement, il est vrai).
La Suède en consacrant 8,2 % de son P.I.B. à l’éducation obtient des résultats significatifs mais inférieurs pour autant à ceux de la Finlande qui n’y consacre que 6,1 %.
L’Irlande, avec un niveau d’investissement éducatif comparable à celui de la France, offre une durée de scolarisation supérieure de deux années et une possibilité de scolarisation dans l’enseignement supérieur dépassant de plus de 5 % celle offerte par la France.
Les contextes nationaux appellent à nuancer l’interprétation de ces écarts de performance. Ils ne peuvent conduire à écarter l’interrogation sur les contenus des politiques publiques et leurs capacités à réduire les inégalités.
L’idée européenne s’étiole de n’avoir plus de projets.

L’ouvrage de G. LANGOUËT est, tout entier, une démonstration rigoureuse de la nécessité, de l’urgence mais aussi de la possibilité des politiques publiques axées sur la régression des inégalités. Au sein même de l’Union européenne, des acquis et des avancées attestent que l’objectif est atteignable. Mais la démarche de G. LANGOUËT, est trop respectueuse des faits pour laisser croire que le chemin est facile. Le sous-titre de l’ouvrage : « Et si on osait ? » est un appel au volontarisme autant qu’une prise de risque –celui de tout engagement- lucide et argumentée.

Michel DESCHAMPS

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