16-03-2021

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Mais où est passé le « peuple de gauche » ?

Gérard Grunberg Jean-Louis Missika 27 février 2021
L’électeur de gauche semble appartenir à une espèce en voie de disparition. Après l’effacement à la fin du vingtième siècle de l’électeur communiste, perdu dans les limbes de l’abstention et du vote d’extrême-droite, on assiste à celui de l’électeur socialiste, évaporé un jour d’avril 2017. Cette disparition est-elle provisoire ou définitive ? La présidentielle de 2017 est-elle un accident ou un big bang ? Le clivage gauche droite est-il obsolète et devons-nous partir à la recherche de nouveaux clivages plus pertinents ?

Article de Telos

Pour répondre à ces questions, il faut d’abord s’intéresser aux pérégrinations de l’électeur de gauche, d’une présidentielle l’autre.

Le surgissement de la candidature d’Emmanuel Macron, qui satisfaisait l’envie de « dégagisme » largement répandue dans l’opinion, a affaibli les deux partis de gouvernement qui se succédaient à la présidence de la République. Les affaires qui ont embarrassé François Fillon comme les atermoiements de François Hollande ont certes donné l’impression que les circonstances avaient joué un rôle majeur dans la victoire d’Emmanuel Macron, comme c’est souvent le cas en politique. Mais la fragilité et la volatilité de l’électorat socialiste étaient déjà apparues lors de l’élection présidentielle de 2002, au cours de laquelle Lionel Jospin avait été éliminé dès le premier tour, mais l’interprétation de « l’accident de parcours » s’est imposée lors des élections présidentielle et législatives de 2012. Celles-ci ont ramené le Parti socialiste au pouvoir après dix années d’opposition, et ont été parmi les meilleures de son histoire. Or, en 2017, le Parti socialiste s’est effondré (tableau1) passant de 28,6% à 6,4% des suffrages. Dans le même temps, Jean-Luc Mélenchon enregistrait un progrès très notable, de 11,1 à 19,6%. Le recul de la gauche était donc, pour l’essentiel, celui du Parti socialiste. Entre 2012 et 2017 le « total gauche » a chuté de 16%, et les premiers sondages pour l’élection de 2022 indiquent une stagnation de ce total.

L’électorat socialiste s’est dispersé en 2017. Près de la moitié de l’électorat de François Hollande a voté, au premier tour, pour Emmanuel Macron, et un peu plus d’un quart pour Jean-Luc Mélenchon (IPSOS avril 2017). Cet éclatement reflétait la crise qui avait secoué le PS tout au long du quinquennat entre « frondeurs » et « légitimistes ». La primaire socialiste a confirmé et amplifié l’antagonisme de ces deux gauches. Enfin, le positionnement très à gauche du candidat issu des primaires, Benoît Hamon, a eu pour conséquence de conforter l’attractivité de la candidature Macron pour la moitié modérée de l’électorat socialiste, sans pour autant réussir à fixer l’électorat plus marqué à gauche, qui a vu en Jean-Luc Mélenchon un candidat plus crédible. Ainsi, le 23 avril 2017, le Parti socialiste refondé par François Mitterrand est devenu un parti marginal.

Cette dispersion de l’électorat socialiste est-elle définitive ? Le tableau 1 montre que, selon le sondage Ipsos d’intentions de vote présidentiel de 2022, paru en février 2021, le total gauche se maintient autour de 28%, avec simplement des transferts entre Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot, qui s’expliquent par le fait qu’il n’y avait pas de candidat écologiste en 2017. Même si un sondage d’intentions de vote, si éloigné de la date du scrutin, mesure le rapport de forces de l’échéance passée plutôt que celui de la future échéance, on est en droit de se demander si les candidats de gauche pourront réussir, dans le climat politique actuel, à reconquérir les 16 points perdus entre 2012 et 2017.

Si le total gauche stagne à 28%, c’est parce qu’une partie très significative des électeurs de gauche qui ont voté pour Emmanuel Macron en 2017, envisagent de revoter pour lui en 2022. Son électorat de premier tour était composé de 62% d’électeurs ayant voté à gauche en 2012[1], or 19% seulement de ces électeurs reviendraient vers la gauche en 2022. En outre, dans le même sondage, 16,4% des personnes interrogées qui se déclarent proches du Parti socialiste ont l’intention de voter pour Emmanuel Macron en 2022 au premier tour, alors que symétriquement, 5% seulement des proches de LREM ont l’intention de voter pour Anne Hidalgo. Même réduit, l’électorat socialiste demeure fragile : il continue à être attiré par le vote Macron, malgré le glissement vers la droite de ses soutiens.
Anciens et nouveaux clivages

L’affaiblissement du clivage gauche-droite est constaté dans de nombreuses études. Un récent sondage de l’IFOP (février 2021) montre à quel point les Français ont acté cet affaiblissement. Prés des deux-tiers des personnes interrogées estiment que « l’opposition entre la gauche et la droite est dépassée ». 28% estiment que cette opposition « a encore un sens mais n’est pas un clivage dominant » et seulement 8% estiment qu’elle continue de jouer un rôle déterminant. Cet affaiblissement est confirmé par le sondage Cevipof/IPSOS d’octobre 2020 sur les fractures françaises. Invitées à choisir une identification politique parmi une liste présentée, 30% des personnes interrogées seulement se classent à droite (16%) ou à gauche (14%) (tableau 2). 31% préfèrent s’identifier comme « hommes ou femmes du peuple », refusant donc une identité clairement politique, et 39% choisissent une autre identification.

Si la gauche est faible, divisée et incertaine, ce n’est donc pas parce que ses représentants n’arrivent pas à se mettre d’accord sur le principe d’une candidature unique à la présidentielle, ni a fortiori sur le nom de ce candidat unique. C’est parce que son identité est remise en cause par l’apparition de nouveaux clivages qui ne cadrent pas avec l’axe gauche-droite. Parce que ces nouveaux clivages fragmentent son électorat traditionnel et construisent une nouvelle configuration politique. Et les diverses composantes de la gauche semblent incapables de comprendre cette nouvelle configuration et encore moins de s’y adapter. Or c’est elle qui va structurer la présidentielle de 2022.

Dans la même étude du CEVIPOF, les personnes interrogées sur leur identité politique, sont ensuite invitées à donner un second choix. Quand on additionne ces deux choix et que l’on observe comment les interviewés se situent selon le parti dont ils se sentent le plus proches, les données décrivent une mosaïque d’identités politiques, chacune corrélée à un parti (tableau 4).

Globalement 44% choisissent en premier ou en deuxième choix de se situer sur l’axe gauche-droite alors que 49% préfèrent s’identifier comme « hommes ou femmes du peuple », ce qui suggère un clivage vertical peuple-élite, plutôt qu’horizontal gauche-droite. Chaque groupe de sympathisants d’un parti politique choisit une identification politique spécifique à l’exception du groupe LFI et du groupe PS qui opèrent des choix semblables, s’identifiant de gauche ou comme hommes ou femmes du peuple. Les proches d’EELV s’identifient comme écologistes, les proches de LREM s’identifient surtout comme centristes ou libéraux, les proches de LR s’identifient de droite et les proches du RN s’identifient comme patriotes ou nationalistes.

Ces différentes identifications politiques ne sont pas seulement liées à des proximités partisanes différentes. Elles le sont également à des systèmes d’attitudes politiques différents (tableau 5). Nous avons distingué trois groupes d’attitudes :

- à l’égard du libéralisme culturel et des valeurs humanistes,

- à l’égard des valeurs d’égalité et de justice sociale,

- à l’égard du rapport au monde.

Un phénomène majeur apparaît : les clivages entre les différents groupes de sympathisants varient selon les groupes d’attitudes. Il n’est pas possible de rabattre ces clivages sur l’axe gauche-droite, ni de constituer des groupes homogènes « de gauche » ou « de droite ».

Sur le premier groupe d’attitudes, libéralisme culturel et humanisme, le clivage politique oppose les proches de LFI, EELV, PS et LREM aux proches de LR et du RN.

Sur le second groupe, égalité et justice sociale, se forme un clivage qui oppose les proches de LFI, EELV, PS et RN à ceux de LREM et de LR.

Enfin, sur le rapport au monde, il n’existe pas de clivage unique. Les réponses des différents groupes de proximité partisane forment une courbe en U ou en cloche, les positions les plus éloignées opposant les proches de LREM à ceux de LFI et du RN, les proches de EELV et du PS étant sur une position intermédiaire entre LFI et LREM et ceux de LR étant sur une position intermédiaire entre LREM et le RN.
La bipolarisation en panne

Ces données permettent de comprendre la nouvelle configuration politique de 2017 et pourquoi le clivage gauche/droite ne pilote plus le fonctionnement du système politique. Au cours de la période précédente, les deux principaux clivages idéologiques, libéralisme culturel/humanisme et égalité/justice sociale se rabattaient l’un et l’autre sur l’axe gauche/droite. La bipolarisation politique fonctionnait encore, même si depuis le début des années 2000, la montée du Front national, puis en 2007 et 2012 la constitution d’un électorat centriste, avaient provoqué un premier affaiblissement du clivage. Depuis lors, la constitution des électorats macroniste et mélenchoniste a complexifié la relation entre clivages idéologiques et clivages politiques[2].

L’axe gauche/droite n’absorbe plus la diversité des sensibilités culturelles, sociétales et identitaires. Sur le clivage libéralisme culturel/humanisme, l’électorat macroniste est proche de l’électorat des partis de gauche et écologiste, tandis qu’il est proche de l’électorat républicain sur l’autre clivage, égalité/justice sociale. En outre, avec l’importance croissante de l’enjeu du rapport au monde (ouverture ou fermeture), le clivage gauche/droite n’est plus opérationnel, les électeurs macronistes s’opposant radicalement sur ces sujets, à ceux du RN et de LFI.

Le système politique n’est donc plus polarisé. À la multiplicité des clivages correspond une fragmentation partisane et politique. Affaibli, le clivage gauche/droite n’a pas été remplacé par un nouveau clivage dominant, mais par diverses fractures situées sur des plans différents. En atteste le fait que les deux seuls électorats qui se classent à gauche, en premier ou deuxième choix, LFI et PS, présentent en réalité de profondes divergences sur la question du rapport au monde, qu’il s’agisse du protectionnisme, de la mondialisation ou de la construction européenne. Ainsi, aucun des six groupes de sympathisants n’est proche d’un autre groupe, à l’exception de ceux du PS et d’EELV. Mais, d’une part, l’électorat EELV refuse de se situer clairement sur le clivage gauche/droite et d’autre part, même additionnés, ces deux groupes ne constituent qu’une petite minorité de l’électorat. Les trois principaux clivages idéologiques s’entremêlent pour produire un éclatement du système partisan en six éléments (LFI, EELV, PS, LREM, LR et RN) qui, selon les thèmes, les sensibilités, et les valeurs, dessinent une multiplicité de configurations, empêchant le retour à un système bipolaire ou même quadripolaire.

L’hypothèse d’un nouveau duel Macron/Le Pen au second tour de la prochaine élection présidentielle illustre le grand trouble qui affecte les différentes sensibilités politiques non représentées dans ce duel. Parmi les électeurs de droite, de gauche, ou écologistes à qui l’on demande de choisir entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, une minorité non négligeable choisit le vote Le Pen, autour de 20% pour les électeurs de Jean-Luc Mélenchon et de Xavier Bertrand, autour de 15% pour ceux de Yannick Jadot et Anne Hidalgo. Surtout, beaucoup d’entre eux refusent d’exprimer un choix. C’est le cas d’une majorité d’électeurs mélenchonistes (50,5%), mais aussi de 47,8% des électeurs de Yannick Jadot et encore de 38% des électeurs d’Anne Hidalgo[3]. Pour ces électeurs, un second tour Macron-Le Pen n’est pas perçu comme un vote de seconde intention, mais comme quelque chose d’inacceptable. Les électeurs qui se situent encore dans l’ancien clivage refusent pour le moment de se positionner dans ce nouveau clivage. Si ce duel a lieu, son issue dépendra essentiellement de leur choix ultime.
Une politisation du ressenti et des affects

Cette situation est-elle temporaire, symptôme d’une période de recomposition politique ? Doit-on s’attendre à l’émergence d’un nouveau clivage dominant, comme certains le prédisent ? Un clivage entre progressistes et populistes, ou entre nationalistes et mondialistes, comme le proposent les partisans d’Emmanuel Macron ou ceux de Marine Le Pen ? Il est permis d’en douter. D’abord parce que le clivage gauche-droite, même affaibli, fait de la résistance. Il structure encore un tiers de l’électorat et détermine les résultats des élections locales, régionales et sénatoriales. Ensuite parce que la question du climat, au cœur de la sensibilité écologiste, n’est pas réductible à ces clivages. Enfin parce que l’identité politique s’ancre de moins en moins dans de grandes idéologies et de plus en plus sur une expérience personnelle, et émotionnelle.

Le baromètre de la confiance du CEVIPOF apporte des informations précieuses sur cette dimension émotionnelle des affinités politiques et des choix électoraux. Une étude du CEPREMAP en retient deux variables essentielles. La première est un indice de satisfaction dans la vie. La question posée est la suivante : « Dans quelle mesure êtes-vous satisfait(e) de la vie que vous menez ? » sur une échelle de 0 à 10. La seconde est une question sur la confiance envers autrui : « De manière générale, diriez-vous que la plupart des gens peuvent être dignes de confiance, ou pensez-vous qu’on n’est jamais trop prudent lorsque l’on a affaire aux autres ? » Le graphique suivant reprend ces deux questions, et esquisse la carte d’une distribution subjective de l’électorat.

Alors que les électorats de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon ont des niveaux de revenus similaires, on constate un polarisation sur la confiance interpersonnelle. Les électorats de Jean-Luc Mélenchon et de François Fillon ont des niveaux de diplômes similaires, mais divergent fortement sur le sentiment de satisfaction à l’égard de sa propre vie. Une semblable divergence sépare les deux électorats de gauche, insoumis et socialiste. Et bien sûr, la diagonale des contraires oppose les électorats Le Pen et Macron, avec un électorat d’extrême droite qui cumule l’insatisfaction à l’égard de sa propre vie et la défiance à l’égard d’autrui.

Dès que l’on explore cette politisation du ressenti et des affects, on découvre des choses intéressantes. Par exemple que la peur du déclassement structure davantage les attitudes politiques et le vote que l’appartenance à une classe ou le déclassement lui-même[4], dans le cas du vote Trump. Ou que la dimension émotionnelle est particulièrement forte dans le vote extrême. Le sentiment d’isolement, le besoin de s’indigner, le ressentiment, la haine de l’autre, deviennent des facteurs-clés des comportements politiques.

Les passions ont toujours gouverné la politique. Au siècle dernier, elles étaient canalisées, organisées par des idéologies et de grands récits historiques, eux-mêmes diffusés et entretenus par les organisations politiques et religieuses. Au vingt et unième siècle, elles semblent moins filtrées, elles s’ancrent dans des systèmes de valeurs dont la dimension collective est modulée par l’expérience individuelle et le parcours de vie. Elles construisent des rassemblements d’électeurs moins durables et plus fragiles, où l’humeur du moment et les circonstances politiques jouent un rôle essentiel, comme ce fut le cas en 2017. La multiplicité des clivages, et toutes les combinaisons qu’ils permettent, expliquent cette instabilité. Les électorats peuvent se recomposer en fonction de l’offre politique, de la dominance d’un clivage par rapport à l’autre, et de l’expérience sensible qu’elle permet d’exprimer.

Le vote s’articule toujours à des rapports sociaux, des affinités politiques, des valeurs morales, mais la liberté que s’autorise l’électeur dans l’agencement de ces différentes dimensions a considérablement grandi. Ainsi les électeurs de gauche comme de droite n’ont pas disparu, ils se sont émancipés des partis, ils naviguent à vue entre leurs convictions, leurs valeurs et leurs expériences de vie. L’offre et le climat politiques influencent davantage leurs choix. Et leur nombre a décliné au rythme de la croissance des électeurs qui se reconnaissent dans les nouveaux clivages.

[1] Sylvie Strudel in Pascal Perrineau, Le Vote disruptif, Presses de Sciences Po, 2017.

[2] Elie Cohen, Gérard Grunberg, « L’affaiblissement avéré du clivage gauche-droite », Telos, 21, 22, 23 février 2018.

[3] Sondage Ipsos intentions de vote, février 2021

[4] Carl Benedikt Frey, Thor Berger, Chinchih Chen, « Political Machinery : Automation Anxiety and the 2016 U.S. Presidential Election, 23 juillet 2017.

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Les auteurs

Gérard Grunberg Politiste, directeur de recherche émérite au CNRS
Jean-Louis Missika Visiting Senior Fellow, London School of Economics

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