30-09-2019

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Mérite scolaire : une perspective historique

Le second article, pour vous mettre en appétit, est celui de Guy Dreux. Guy Dreux est responsable du chantier Histoire, socialisme et éducation (1830-1914) de l’Institut de recherches de la FSU. Il est notamment l’auteur de Socialismes et éducation au XIXe siècle et d’une anthologie des textes de Jaurès sur l’éducation.

Si le terme « mérite » est ancien, si la notion semble avoir été consacrée par la Révolution française, le terme de « méritocratie », lui, est relativement récent et reste ambigu [1].

Apparu à la fin du XIIe siècle, le terme de mérite est associé à une personne « digne d’estime, de louange, de récompense lorsque l’on considère la valeur de sa conduite et les difficultés surmontées » [2]. Sous l’Ancien régime, le mérite reste attaché aux qualités reconnues d’un individu ; il est l’autre nom de la vertu qu’une bonne lignée ne peut manquer de signaler.

Au Grand Siècle, quelques voix se montreront plus exigeantes sur la réalité des qualités personnelles en exprimant quelques doutes sur les conditions de la reconnaissance des positions ou des privilèges acquis : « Le monde récompense plus souvent les apparences du mérite que le mérite même » affirme La Rochefoucauld. C’est bien la question des apparences et de la faculté de juger et de reconnaitre loyalement des mérites qui est posée : « Personne presque ne s’avise de lui-même du mérite d’un autre. Les hommes sont trop occupés d’eux-mêmes pour avoir le loisir de pénétrer ou de discerner les autres ; de là vient qu’avec un grand mérite et une plus grande modestie, l’on peut être longtemps ignoré » explique La Bruyère [3].

De fait, ne faut-il pas concevoir le mérite comme une vertu toute personnelle, une qualité purement associée à la personne privée, voire à l’intimité des individus ? Ne faut-il pas le concevoir comme une vertu dont il ne faudrait qu’espérer une reconnaissance divine sans attendre aucune sorte de reconnaissance sociale ? C’est ce que semble affirmer Le Maître de Claville, ancien Doyen du Bureau des Finances de Rouen, dans son Traité du vrai mérite de l’homme considéré dans tous les âges et dans toutes les conditions, publié en 1749. Le mérite, selon lui, consiste à « éviter la débauche », « se garantir des grandes passions en se bornant aux plaisirs délicats » et réside dans « l’usage modéré des spectacles » [4]… Confondu avec la morale chrétienne ce mérite ne recouvre rien d’autre que les vertus nécessaires à une vie bonne, conforme aux principes de la religion et de l’Eglise. Rien ne vient ici faire le lien avec une quelconque reconnaissance sociale du « mérite », encore moins avec une quelconque intention d’en faire un principe d’ordonnancement de la société.

Toutefois, au même moment, d’autres sensibilités s’expriment. Il semble difficile en effet de réduire cette notion à un sens purement individuel tant les inégalités sociales semblent contrarier les sentiments de justice les plus spontanés. Beaumarchais, qui écrit Le mariage de Figaro en 1778, doit attendre la Révolution pour voir sa pièce jouée publiquement, en 1784. Il y fait entendre Figaro qui pose très directement la question du mérite dans un célèbre monologue : « Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie ! Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela vous rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. Du reste, homme assez ordinaire. Tandis que moi, morbleu ! Perdu dans la foule obscure, il m’a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement qu’on en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes » [5].

Les journées révolutionnaires ne manqueront toutefois pas de célébrer ce nouveau principe de justice. Après l’abolition des privilèges, le 26 août 1789, l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen dispose que : « Tous les citoyens étant égaux à ses yeux [la loi], sont également admissibles à toutes les dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents ». Deux ans plus tard, la Constitution de 1791 réaffirme la nécessité de créer démocratiquement une élite : « La Constitution garantit comme droits naturels et civils : 1° que tous les citoyens sont admissibles aux places et emplois, sans autre distinction que celle des vertus et des talents ».

L’ouverture de toutes les positions sociales et singulièrement des emplois publics à tous devient un principe nécessaire pour l’instauration d’un Etat démocratique. Le mérite apparaît alors comme le talent socialement reconnu qui fonde une légitimité, un droit à exercer une profession, un emploi. Il devient la condition de la légitimité du pouvoir comme de l’ordre social.

Reste donc à imaginer et surtout à mettre en place les institutions qui doivent permettre l’émergence d’une « société des émules ». C’est une « démocratie du mérite » qui doit se réaliser, garantie par la « déférence de l’Etat » [6], selon les expressions d’Olivier Ihl. Honneurs, décorations et médailles se multiplient dans des proportions bien supérieures à ce qu’a connu l’Ancien Régime.

Parmi tous ces nouveaux dispositifs d’une utilité mesurée, il y a les examens et les concours, les écoles et les classements qui s’élaborent pour participer à cette vaste opération d’orientation des talents vers les fonctions les plus utiles à tous.

Alors qu’auparavant, sauf quelques exceptions [7], une formation initiale n’était pas requise pour exercer la plupart des activités, avec la Révolution française s’affirme l’idée que l’égalité d’accès aux emplois et aux honneurs dépend aussi d’un système d’enseignement. C’est ainsi qu’il faut comprendre la création des emblématiques écoles Polytechnique et de l’Ecole normale supérieure en 1794. L’administration avec ses rangs et ses grades, l’enseignement et singulièrement l’enseignement supérieur avec ses classements se développent presque mutuellement à mesure que se constitue cette société du mérite. Dans l’exposé des motifs de la proposition de loi de 1909 portant sur le statut des fonctionnaires on peut lire : « les fonctions publiques doivent aller au mérite ».

Dans cette perspective, le XIXe siècle apparaît comme une phase d’institutionnalisation du mérite. Il s’agit en effet de promouvoir des formations, des concours, des règles d’accès qui vise sans cesse à assurer les honneurs aux plus méritants. En conséquence, le système éducatif doit répondre à un double objectif : celui de démocratiser l’école, les savoirs, les connaissances et celui de sélectionner une élite. Et c’est ce double objectif qui sera au cœur des ambiguïtés et des contradictions de l’Ecole comme de la méritocratie scolaire [8].

Si la République n’invente pas l’examen – il est depuis longtemps pratiqué pour la première communion sous la forme d’un examen de soi-même [9] - elle promeut un certificat qui en devient presque le symbole. Avec La République du certificat d’études [10] en effet l’identification de la République à l’examen, de la République à la reconnaissance objective des mérites, est totale. Ce certificat d’études - non obligatoire et pouvant prendre, selon les départements, des formes diverses - est initialement proposé en 1866 par Victor Duruy, ministre de l’instruction. Uniformisé pour tout le territoire en 1880, le certificat d’études devient officiellement examen national en 1882 [11]. Si les républicains auront à cœur d’en faire un « examen égalitaire, démocratique et laïc », il reste que le certificat d’études va aussi jouer son rôle de sélection des élites, en restant longtemps un titre reçu par une minorité d’élèves [12].

C’est le début de forts nombreux débats sur la question de savoir si les conditions d’examen et d’accès aux écoles permettent une juste reconnaissance des mérites des individus. Cela représente des enjeux majeurs pour la mesure et la certification des aptitudes des élèves dans leurs orientations professionnelles. Le développement de la docimologie dans les années 1920 témoigne bien d’une volonté d’évaluer le plus rationnellement possible les capacités et aptitudes des individus [13].

Conformément aux orientations explicitées par Jules Ferry à la Chambre des députés le 6 juin 1889, le système éducatif reste pour longtemps ségrégé ; d’un côté l’ordre de l’enseignement primaire qui vise pour l’essentiel le certificat d’études, de l’autre côté l’ordre de l’enseignement secondaire qui vise le baccalauréat, ces deux ordres étant évidemment socialement distincts. Cette distinction entre le droit de tous à recevoir un enseignement minimum, un premier degré d’instruction, et la sélection de ceux qui peuvent prétendre accéder aux degrés supérieurs, est une distinction fondamentale pour comprendre le paradoxe apparent d’une Troisième République porteuse des valeurs d’égalité mais se satisfaisant d’un système scolaire ségrégé.

Dans ce contexte, diverses « conceptions de la démocratisation et des idéaux de la justice » s’expriment alors et l’idée même de méritocratie « a eu plusieurs sens et elle s’est incarnée dans plusieurs institutions, liées à des contextes sociaux et politiques spécifiques » indique Bruno Garnier [14]. Pour certains, la méritocratie scolaire peut fonctionner « soit par la « montée » de certains des meilleurs élèves des écoles communales dans le réseau primaire supérieur dévolu aux catégories populaires, soit par le passage de quelques-uns de ces élèves, plus rares encore, au lycée, donc à la culture latine et aux humanités, via le concours des bourses ». Pour d’autres, mais seulement après l’élaboration d’une critique de la séparation des ordres scolaires, la démocratisation scolaire passera par le « projet de l’école unique et donc de l’égalité des chances » [15].

[1On doit ce néologisme à Michael Young, auteur d’une sociologie fiction, The Rise of Meritocracy, 1870-2033 An Essay on Education and Equality, paru en 1958. L’auteur se montre très critique sur la notion de « méritocratie » qu’il présente comme une dystopie.

[2Dictionnaire culturel en langue française, Le Robert, 2005.

[3« Du mérite personnel », Les Caractères, cité par Yves Michaud, Qu’est-ce que le mérite ?, Editions Bourin, 2009, p.53.

[4M. le Maître de Claville, ancien Doyen du Bureau des Finances de Rouen, Traité du vrai mérite de l’homme considéré dans tous les âges et dans toutes les conditions, réédition, 1749, p.7.

[5Le Mariage de Figaro, acte V, scène III, Beaumarchais.

[6« Déférer, c’est étymologiquement conférer un honneur » précise Olivier Ihl, Le Mérite et la République. Essai sur la société des émules, Gallimard, 2007, p.15.

[7Avant la Révolution, seuls certains domaines d’activité nécessitent des études spécialisées : ingénieurs de la marine et des forteresses, ponts et chaussées, le droit.)

[8Jérôme Korp, La méritocratie républicaine. Elitisme et scolarisation de masse sous la Troisième République, Presses universitaires de Rennes, 2014.

[9« Un examen de soi-même, où l’on demande à l’enfant de juger l’état de son instruction et ses propres dispositions d’esprit, et un examen public, par lequel la collectivité, paroissiale ou communale, admet la jeunesse dans la communauté des adultes après avoir constaté que le niveau de connaissances qu’elle lui avait assigné a été atteint », Pierre Caspard, « Examen de soi-même, examen public, examen d’Etat, De l’admission à la Sainte-Cène aux certificats de fin d’études, XVI-XIXe siècles », in Histoire de l’éducation, n°94, 2002, p.2.

[10Patrick Cabanel, La République du certificat d’études, Paris, Belin, 2002.

[11Il est abrogé en 1989.

[12Seuls 14% des élèves de 11 à 14 ans de 1882, 35% en 1907 et 49% en 1936 ont leur certificat d’études. Il faut attendre la fin des années 1930 pour que 50% et plus des élèves soient reçus.

[13Jérôme Martin, « Les origines de la « science des examens » (1920-1940) », Histoire de l’éducation, n°94, 2008.

[14Bruno Garnier, « Politiques et rhétoriques de l’« Ecole juste » avant la Cinquième République », Revue Française de Pédagogie, n°159, avril-juin 2007.

[15Les Compagnons de l’Université nouvelle affirme, dès 1919 : « Qui ne voit, en effet, que lorsque nous préconisons l’école unique, c’est pour mélanger en une même famille de frères la masse des Français de demain ? C’est pour leur donner à tous la même formation, les mêmes maîtres, la même religion sociale. C’est aussi pour que la sélection des intelligences – opération essentielle à la vie d’une démocratie – s’exerce sur l’ensemble de nos enfants, sans distinction d’origine. Nous avons besoin d’intelligences. Allons à leur découverte. Devant cet avenir si complexe, cherchons l’intelligence. Et si nous la trouvons, développons-la par tous les moyens. » Cité par B. Garnier, op. cit.

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