09-06-2020

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Moi, je n’avais pas de couleur. J’étais comme une espèce de PH neutre

La mort du Noir Américain George Floyd, tué par un policier blanc, le 25 mai à Minneapolis (Minnesota), a embrasé l’Amérique. Puis une bonne partie du monde "occidental"
En France c’est une manifestation pour Adama Traoré qui a d’abord fait le lien avant que des milliers de personnes ne manifestent contre le racisme et les violences policières. Virginie Despentes à France Inter et Titiou Lecoq sur Slate, chacune à leur manière disent avoir pris conscience et exprimé leur "être blanc" comme un privilège.
Illustration Hector De La Vallée pour Télérama

"Lettre adressée à mes amis blancs qui ne voient pas où est le problème..." - Virginie Despentes sur France inter le jeudi 4 juin 2020 par Augustin Trapenard.
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Titiou Lecoq dans Slate

J’ai été élevée dans l’idée que le racisme, c’était très mal. Déjà, le racisme, c’était de droite. Il y avait le gros raciste, il était bedonnant, il avait un œil de verre et il s’appelait Jean-Marie, et le raciste d’opportunité, il était maigre, il avait des lunettes et il s’appelait Jacques Chirac. Le racisme, c’était donc très mal mais comme notre société n’était pas à un paradoxe près, j’ai grandi dans un monde où Michel Leeb régnait en maître sur la télé, où on mangeait des biscuits bamboula, où on trouvait des têtes de nègre dans les boulangeries, où accrocher aux murs des vieilles affiches de pub « Y’a bon Banania » était tout à fait normal.

Ce qui décrit le mieux l’antiracisme de la société à cette époque, ou en tout cas ce qui en ressortait pour une gamine, c’est peut-être la série Arnold et Willy. Le générique, en français, répétait « personne dans le monde ne choisit sa couleur, l’important c’est d’écouter son cœur », ce qui pouvait vouloir dire qu’être noir·e, ce n’était pas de chance mais que les concerné·es n’avaient pas choisi donc il ne fallait pas leur en vouloir. Il fallait plutôt les aider. Pas très Black Power.

Évidemment, je n’avais pas fait cette analyse quand j’étais petite. Mais j’avais malgré tout une opinion très tranchée sur le sujet : le racisme, c’était mal. Adolescente, j’ai ajouté des mots comme « discriminer les gens sur leur couleur, c’est dégueulasse ». Ce qui ne m’est jamais venu à l’esprit, c’est de penser que j’étais blanche. Marrant comme j’ai pu passer des milliers d’heures à m’interroger sur qui j’étais et comment ce simple adjectif, blanche, ne m’est jamais venu en tête.

Moi, je n’avais pas de couleur. J’étais comme une espèce de PH neutre. D’ailleurs, la preuve, les gens dits « de couleur », c’était les autres. Et j’aurais voulu que ces gens soient traités de façon normale, c’est-à-dire comme moi.

Je ne pensais évidemment pas que je bénéficiais d’un quelconque privilège. Ne pas être discriminé·e ne me paraissait pas être un privilège mais un état normal, souhaitable pour tous et toutes. On peut inclure ici tous les exemples concrets de la vie quotidienne, comme ne pas me faire contrôler par la police. Ça ne me paraissait pas être un « avantage » donné. Je ne bénéficiais pas d’une sorte de bonus, c’était les autres qui subissaient un malus.
Le racisme était une anomalie contre laquelle il fallait lutter. Je n’y étais évidemment pour rien, et je n’en tirais aucun privilège. En fait, à l’époque, je ne percevais pas le rapport de balancier. J’étais comme ces hommes qui ne se pensent pas dominants, qui sont absolument d’accord pour que les femmes gagnent le même salaire qu’eux et qui ne voient pas que s’ils occupent tel poste avec telle rémunération, c’est précisément parce que des femmes se font exploiter, que sans l’exploitation du travail des femmes, le système économique ne pourrait pas être le même. (Il y a tout le travail que les femmes font gratuitement et les métiers essentiels du soin qui sont sous-payés.)
Ma vision d’une situation neutre tenait beaucoup de la méconnaissance historique. Peu ou prou, on m’avait appris, sans me le dire clairement bien sûr, que si les « pays développés » étaient plus développés économiquement que les autres (et oui, il y aurait beaucoup à dire sur cette idée du progrès), c’était quand même bien parce que les personnes qui les composaient avaient été très intelligentes. (Il faut inclure ici la liste des noms des « grands hommes » dont on voyait les portraits dans les livres.) C’était dû exclusivement à notre mérite.

On ne m’a jamais appris à l’école qu’il pouvait y avoir un lien direct entre le niveau de richesse actuelle de ces pays et la traite humaine. Certes, on étudiait vite fait le « commerce triangulaire », en français on faisait deux textes de Voltaire sur le sujet, et encore, c’était pour repérer les figures de style, on nous donnait juste quelques infos sur l’esclavage à titre d’éléments de contexte. Dans l’ensemble, c’était vu comme un truc très vieux, assez anecdotique dans notre histoire. Une parenthèse. Pour rappel, on estime que cette traite a concerné entre 7 et 12 millions d’êtres humains. (Sur le sujet, avant qu’on me réponde que l’esclavage a commencé bien avant et qu’il était intra-africain, je vous conseille cet article qui est une bonne introduction au sujet, et également l’extraordinaire documentaire Les routes de l’esclavage.) De même pour la colonisation. On ne s’y arrêtait pas. On faisait un chapitre sur la décolonisation et basta.
Que l’on doive notre fameux « développement économique » en partie à l’exploitation des autres peuples n’était pas abordé. (Comme est peu abordé l’angle inverse : à savoir les conséquences de ces traites sur le développement économique de l’Afrique subsaharienne.)

Ce que j’envisageais comme une situation neutre était en réalité le fruit d’une longue histoire, lourde, douloureuse, complexe. Nous sommes interconnecté·es les un·es aux autres. Il existait une histoire de domination dont j’héritais sans en avoir conscience, et dont tous les indicateurs (économiques, sociaux, politiques) nous montre qu’elle n’est pas revenue à zéro mais qu’elle continue de se répercuter de génération en génération. Dans cette situation, il n’existait pas de position neutre. Dans la relation aux autres, je bénéficiais effectivement d’un privilège blanc –même quand j’ai été totalement fauchée. C’est-à-dire que la couleur de ma peau n’avait rien à voir avec ma situation financière, et que je ne connaissais pas de discriminations qui l’aggravait. Par exemple, ça pouvait être compliqué de trouver un logement abordable, je devais falsifier mon dossier mais je savais qu’on ne me le refuserait pas sur la base de mon nom de famille.

Le terme de « privilège » a tendance à crisper en France parce qu’il est très connoté. Il renvoie à l’Ancien régime et à la noblesse, à lanuit du 4 août 1789 où l’on a déclaré la fin des privilèges. On pourrait parler de « l’avantage » à être blanc·he mais cela effacerait l’aspect sociétal et historique de la situation actuelle. Le terme de « privilège » permet de décentrer le regard. De sortir de soi. Pour d’autres, qui sont racisé·es, se faire contrôler par la police, c’est le quotidien, la norme. Donc ne pas l’être, jamais de toute sa vie, est perçu comme un privilège. Parler de privilège permet de changer de point de vue et de responsabiliser, d’empêcher l’indifférence et le « ça ne me concerne pas ». Si on parle de privilège blanc, ce n’est pas pour nous forcer à nous excuser de qui on est, ou nous demander de faire pénitence en nous flagellant mais pour participer à faire de nos privilèges une norme.

Quand on avait étudié la décolonisation à l’école, cela avait été présenté comme un problème de colonisé·es. Un peu comme si on considérait que le racisme était un problème de Noir·es et pas un problème de Blanc·hes. Ce que je n’ai compris que bien plus tard, c’est que la décolonisation devait également se faire dans les pays colonisateurs. Que nous avions un long travail sur nous-mêmes à effectuer. Le pays colonisateur doit se décoloniser –il faudrait un autre mot qui n’a pas encore été inventé, se « décolonisationner » ? Et je ne voudrais pas trop m’avancer mais j’ai l’impression qu’on est très loin du début de l’ombre d’un point de départ.

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