03-03-2017

 | ON A VU

NOCES : des femmes rebelles !

Pourquoi le film « Noces » de Stephen Streker nous émeut tant ?
Sans doute parce que les acteurs déploient un travail remarquable pour nous faire entrer dans l’intimité des personnages qu’ils jouent, dans leurs débats intérieurs d’une rare intensité.

Face à une situation tragique, qui les dépasse, chacune et chacun des protagonistes de la tragédie cherche malgré tout à imposer ses propres normes, ses propres valeurs de vie.

Zahira en premier lieu, une jeune lycéenne vivant dans une famille pakistanaise soudée, émigrée en Belgique. Cette adolescente entend être fidèle à la tradition familiale, à sa religion, partager l’amour que lui vouent ses parents, ses sœurs, son frère. Tout cela lui assure protection, sécurité, épanouissement personnel. En même temps, elle choisit de vivre sa vie amoureuse en toute liberté, en se laissant guider par ses propres sentiments, comme ses amies lycéennes issues d’une autre culture. Elle vit avec son temps, ses amis, dans la société qui l’accueille. D’un côté, il y a l’usage de soi que Zahira entend suivre avec ses propres normes, ses propres critères de vie, ses propres valeurs, qu’elle s’est construite comme immigrée, et en même temps parfaitement à l’aise dans la société belge francophone.

Cet usage de soi par elle-même, entre en conflit violent avec l’usage de soi que ses parents, son frère, ses sœurs, voudraient la voir vivre, pour son propre confort, pour son propre bonheur, pour son propre épanouissement, en référence aux valeurs de la société pakistanaise. La violence et la tragédie ne résultent pas de la brutalité des personnages, de leur aveuglement face au drame de Zahira. Elle provient de la situation, des conflits de valeurs, des dilemmes insupportables à trancher, qui place chacune et chacun des membres de la famille et des amis proches dans une situation impossible et invivable. Le réalisateur a construit très habilement son film en partant du point de vue de chaque personnage. Le drame vient de la confrontation très respectueuse des raisons qui fondent et légitiment ces points de vue et qui construisent l’histoire et la personnalité de chacun-e. Il n’y a pas de jugement de valeur, mais seulement des valeurs qui s’entrechoquent à travers des histoires personnelles, des choix dont chacun-e entend garder la maîtrise pour sa propre vie et selon la conception qu’il ou elle a du vivre en commun.

Il faut souligner que pour faire son film, le réalisateur a longuement enquêté dans le milieu de vie de la communauté pakistanaise qu’il montre à l’écran sans parti pris.

Le drame que vit Zahira et sa famille, traverse beaucoup de familles qui vivent à cheval entre le Pakistan et la Belgique ou l’occident. C’est cette exploration en profondeur des problématiques, des déchirements que vivent ces familles, qui construisent les ressorts dramatiques du film et en font un film si émouvant.
Comme le reconnaît lui-même le réalisateur, c’est un film éminemment politique. Le sujet du mariage arrangé est un sujet inflammable dans nos sociétés. Et il est traité dans une perspective de compréhension de tous ces êtres humains, femmes et hommes, dans cette tragédie familiale qui les dépasse, mais où ils et elles veulent rester au centre de leur propre vie.

Yves Baunay

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