07-09-2018

 | ON A VU

Notre histoire intellectuelle et politique. 1968-2018

Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France, auteur de L’âge de l’autogestion (1976), l’un des théoriciens de la Deuxième gauche revient dans ce livre sur son cheminement de 1968 à aujourd’hui. Que l’on ait partagé ou non ses idées, comme le dit Christian Chavagneux dans Alteréco, on ne ressort pas indemne de cette lecture.

A la recherche de la gauche perdue

Autant prévenir d’emblée, on ne ressort pas indemne de cet ouvrage. Pierre Rosanvallon y livre un demi-siècle de parcours intellectuel, avec ses enthousiasmes et ses erreurs, les siens et ceux de la pensée de gauche, dont il est une figure centrale. Rosanvallon avait 20 ans en 1968, mais qu’il appartienne ou pas à cette génération, le lecteur est renvoyé à ses propres choix, ses propres fautes, et au fatalisme actuel d’une gauche évanouie, incapable de proposer un projet enthousiasmant.

Temps béni

Replonger dans les années 1960-1970 permet de s’apercevoir que nos aînés ont bénéficié d’une chance extraordinaire. Entre le PSU, la CFDT et l’Ecole des hautes études en sciences sociales, ce que l’on appellera la deuxième gauche a eu le privilège de pouvoir s’appuyer sur plusieurs espaces de réflexion collective. De plus, l’activité intellectuelle de l’époque est incroyablement riche, animée par des penseurs qui marquent leur époque : Ivan Illich, André Gorz, Alain Touraine, Patrick Viveret, sans oublier Michel Foucault ou Claude Lefort, excusez du peu ! L’auteur les a tous côtoyés et l’un des charmes supplémentaires du livre réside dans les portraits qu’il y fait de ces hommes et de leurs idées. Les réflexions tournent autour de l’autogestion (en fait sur la place de l’entreprise dans la cité et celle des salariés dans l’entreprise), d’une action politique qui donne sa place à la société civile, de l’expérimentation, etc.
Endormissement

On ne le savait pas encore, mais la pensée de gauche vivait là ses moments les plus féconds. Les années 1980 sont celles de l’endormissement. La gauche a gagné le pouvoir, ça démotive. Elle en reste à une pensée négative, "anti" : antitotalitaire, antijacobine, etc. Michel Rocard Premier ministre est le point d’orgue de cette gauche de gouvernement : création du RMI, de la CSG, culture de la négociation et de l’évaluation. Mais aussi le point d’arrêt. Le progressisme dérive vers un projet européen aux contours flous, où le seul mot d’ordre est "d’avancer" sans que l’on sache vers où, les idées se radicalisent et un discours étriqué élitiste-technocratique glorifiant le "réalisme" tient lieu de pensée.

Les années 1990 sont celles de la victoire du néolibéralisme. La gauche devient le lieu où l’on y résiste mais sans proposer, où l’on veut préserver ce qui était mais sans transformer. L’initiative intellectuelle vient de la droite avec les "nouveaux économistes" (Henri Lepage...), la "nouvelle droite" (Alain de Benoist), les "nouveaux réactionnaires" (Marcel Gauchet, Alain Finkielkraut...) aux idées nébuleuses mais très présentes médiatiquement.

Aujourd’hui, le capitalisme d’innovation singularise la performance individuelle, à un moment où l’individu veut être de plus en plus reconnu pour lui-même. La démocratie a perdu des points avec la centralité accrue d’un pouvoir exécutif pour qui recueillir une majorité, qui ne fait que le choisir, légitime toute ses actions. A l’image de la fin du XIXe siècle, le débat est désormais porté par un "anticapitalisme national" à la Edouard Drumont, par l’idée qu’une souveraineté d’empêchement est la réponse face au ressenti d’une déprise sur les événements du monde. L’analyse du populisme est le thème du prochain livre annoncé de Pierre Rosanvallon, mais il faudra attendre le suivant, un Traité de l’émancipation au XXIe siècle, pour savoir comment rebâtir la gauche. Vite !

Christian Chavagneux in Alternatives économiques N°382 P84

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