16-02-2018

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Pablo Servigne : « La loi du plus fort est un mythe »

Alternatives économiques propose dans ses pages "idées-débat" un entretien passionnant avec Pablo Servigne qui vient de publier avec Gauthier Chapelle « L’entraide, l’autre Loi de la Jungle » (Ed. Les Liens qui Libèrent). Ils démontrent, études scientifiques sur le monde vivant à l’appui, que l’entraide, la coopération, la solidarité jouent un rôle déterminant dans l’évolution et qu’il en est de même chez les humains. Démonstration.

Entretien réalisé par Catherine André accessible en intégralité sur le site

Dans votre dernier livre « L’Entraide, l’autre loi de la jungle », vous montrez que la mythologie de « la loi du plus fort », qui a fait émerger une société devenue toxique, n’a finalement pas de fondements solides dans le monde du vivant…

On nous a fait croire pendant des siècles que la compétition était naturelle, et que c’était la seule loi du monde vivant. On nous a aussi fait croire qu’il était bon que notre société se soumette à cette « loi ». Or, non seulement la compétition poussée à l’extrême est invivable pour les individus et dangereuse pour la survie d’une société, mais nous nous sommes rendu compte que l’entraide jouait un rôle majeur dans l’évolution biologique et dans les interactions entre les êtres vivants.

Gauthier Chapelle et moi, qui sommes naturalistes et biologistes de formation, et qui avons cette sensibilité à l’égard du vivant depuis tout petit, avions cette intuition que cela ne se passait pas comme ça dans la nature. Nous avons réuni de nombreux travaux scientifiques pour montrer l’importance de l’entraide, pour arriver à avoir une vision globale de cette « autre loi de la jungle ».

La tâche est ardue car l’idéologie de la compétition généralisée est très puissante. Disons que nous nous attaquons là à un mythe, à une croyance inconsciente. Faites l’expérience : demandez autour de vous si l’être humain est naturellement égoïste ou altruiste… Les gens répondent en général, par réalisme, « égoïste ». Le contraire serait vu comme naïf. C’est une croyance profondément ancrée en nous.

En travaillant sur les fourmis pendant mes années de recherche, j’ai découvert la socialité chez les animaux, je me suis ensuite intéressé aux plantes, aux arbres, aux bactéries, aux champignons, etc. Puis, je me suis permis en tant que biologiste d’empiéter sur les sciences humaines, ce qui était au début assez délicat car elles n’aiment pas que les biologistes viennent fourrer leur nez dans leurs affaires, et surtout car la bibliographie est immense ! Nous avons réuni sur ce sujet environ 300 livres et plus de 4 000 articles scientifiques, toutes disciplines confondues. Ce qui nous intéressait était l’approche transdisciplinaire. C’était d’aller comprendre le principe de toutes ces forces qui associent les êtres vivants – par opposition à toutes celles qui les séparent (compétition, égoïsme, agression, etc.). Ce qui rassemble, c’est l’entraide, la solidarité, les mutualismes, la coopération, l’altruisme, l’empathie…

Quelle est la portée de ces forces ?

Nous avons trouvé tellement d’exemples. Des manchots qui se regroupent pour résister au froid, aux lionnes qui chassent ensemble, en passant par les arbres qui redistribuent des nutriments aux plus faibles via un champignon racinaire, ou encore les millions d’associations entre espèces comme la pollinisation ou les fourmis qui défendent un arbre dans lequel elles logent et qui produit de la nourriture pour ses gardiennes. Les exemples sont infinis car tous les êtres vivants, je dis bien tous, sont impliqués dans plusieurs relations mutualistes. La coopération et l’entraide n’ont absolument rien d’anecdotiques, elles sont partout et depuis la nuit des temps. C’est même un moteur de l’évolution. Plus qu’une « loi de la jungle » – mais je n’aime pas trop cette expression qui suggère que nous devrions nous y soumettre –, l’entraide est réellement un grand principe du vivant.

Cela fait du bien de savoir cela. Mais le problème est que le grand public n’a pas accès à ces études, et même dans les universités, il est rare d’en entendre parler, surtout dans les facs d’économie qui sont tournées vers la compétition. Notre société est donc devenue extrêmement compétente en compétition.

Le sujet de notre livre était d’apporter une pierre à l’édifice d’une culture de la coopération, pour que notre société redevienne aussi compétente en coopération et en altruisme. Il ne suffit plus de compter sur le bon sens et l’intuition pour faire société. Nous devons réellement devenir compétents dans ce domaine. Lorsqu’il y aura des business schools entièrement dédiées à la coopération, avec des prix Nobel récompensant des recherches sur l’altruisme, alors là, on pourra parler sérieusement d’un projet de société.

Comment créer de la coopération dans un groupe ?

Nous parlons ici des humains. Il y a trois ingrédients majeurs à réunir pour faire en sorte que la coopération émerge au sein d’un groupe. Trois sentiments que les individus doivent ressentir : 1) Le sentiment de sécurité – notamment par rapport à qui appartient au groupe et qui est à l’extérieur (les règles que le groupe se donne doivent absolument être respectées) ; 2) Le sentiment d’égalité et d’équité, car un sentiment d’inégalité ou d’injustice est extrêmement toxique pour la cohésion d’un groupe, il provoque des comportements antisociaux et le retrait des gens. Quand la membrane de sécurité disparaît et que le sentiment d’injustice apparaît, tout le monde se recroqueville dans sa petite coquille et on retombe dans la compétition entre individus, la peur et la méfiance. 3) Le sentiment de confiance. Quand on arrive à créer de la confiance, quand les individus n’ont plus peur d’être moqués ou rejetés, le stress diminue, et l’énergie consacrée à la méfiance peut être dirigée pour le bien du groupe, et cela génère plus d’authenticité. Cela fait des groupes plus puissants.

Mais il y a un risque à tout cela : plus on pousse la cohésion du groupe, plus on peut aller vers des phénomènes d’exclusion de ce qui n’appartient pas au groupe, une fermeture du groupe. Une ultra-coopération intra-groupe peut générer une ultra-compétition inter-groupes. Voilà l’un des écueils de l’entraide. Ce n’est pas un monde tout rose, ni une panacée ! On peut très bien s’entraider pour massacrer son voisin. Ce que nous décrivons là sont quelques mécanismes de l’entraide humaine.

Dans votre précédent livre « Comment tout peut s’effondrer », vous abordiez le délicat sujet d’un possible effondrement de notre société. Comment en êtes-vous arrivés à cette idée ?

J’ai quitté le monde académique en 2008, j’y étudiais le comportement des fourmis, mais je sentais bien que cela n’allait pas résoudre les problèmes de la planète… J’ai donc continué à compiler les travaux scientifiques mais dans un but d’éducation populaire. J’ai notamment travaillé, suite à un rapport pour le Parlement européen en 2013 sur la question de l’avenir des systèmes alimentaires en Europe, et j’ai conclu qu’ils pouvaient s’effondrer dans la décennie à venir, ce qui a donné un livre « Nourrir l’Europe en temps de crise. Vers des systèmes alimentaires résilients », (Ed. Babel, Actes Sud, 2017). Puis, avec un ami Raphaël Stevens, nous avons tiré le fil et nous nous sommes passionnés pour cette question de l’effondrement de notre civilisation. Nous avons réuni un important faisceau d’indices et de nombreuses études sérieuses, que nous avons compilés dans « Comment tout peut s’effondrer » (Ed. du Seuil, 2015).

Notre intuition est que cet effondrement a déjà commencé, et que c’est difficile de l’arrêter. Je pense qu’on va le vivre, et qu’il ne s’agit plus maintenant d’essayer de l’éviter, mais de le vivre le mieux possible. Pour prendre une métaphore : un grand arbre est en train de tomber, on peut passer son énergie à essayer de le retenir, mais pour moi, c’est vain, c’est du gaspillage. Il vaut mieux essayer de mettre son énergie dans les jeunes pousses. Cette métaphore un peu gentille cache en fait des réalités plus sombres, il est fort possible que les années à venir soient très dures.

Mais attention, accepter l’idée d’un effondrement ne veut pas dire ne rien faire. Au contraire, c’est redevenir réaliste, c’est se donner enfin le pouvoir faire des choses concrètes, pour préparer le monde d’après. Pour moi, l’utopie, c’est aujourd’hui de penser que tout va continuer comme avant. Nous sommes vraiment en train de changer de monde.

Est-on déjà presque dans le mur ?

Il n’y a pas vraiment de mur. On est dans une voiture qui non seulement accélère (c’est l’anthropocène), mais elle n’a plus d’essence (la fin prochaine des énergies fossiles), elle est sortie de la route (perturbation des systèmes climatiques et des écosystèmes) et elle dévale la pente dans le brouillard avec plein d’obstacles. On continue à appuyer sur l’accélérateur, avec la jauge de l’essence qui indique que l’on est sur la réserve. Et pour couronner le tout, le volant est bloqué par une gigantesque inertie sociétale. Nous sommes coincés sur cette trajectoire. C’est terrible ! Tout cela ne peut que mal finir.

Le livre sur l’entraide était-il une réponse à cet effondrement à venir ?

En quelque sorte, oui, même si nous le préparions depuis bien avant toute cette histoire d’effondrement. Mais il est vrai que depuis quatre ou cinq ans, depuis que nous donnons des conférences sur les catastrophes globales, nous avons remarqué que tous les milieux se posent la question du chaos social : ne risque-t-on pas de tous s’entre-tuer ? Ce n’est pas seulement d’une lubie de cercles d’écologistes restreints, il s’agit vraiment d’une idée qui est dans l’air. Nous avons été invités par des partis politiques, des grandes administrations, nous sommes contactés par des artistes, des militaires, des professeurs d’université, des syndicats, des chefs d’entreprise… Je peux vous assurer que certaines personnes dans les sphères haut placées y croient réellement.

Le problème est que les gens sont persuadés que la nature – et par extension la nature humaine – est compétitive, égoïste et violente. Ils pensent que si les gouvernements disparaissent, on va retrouver un état soi-disant « sauvage », c’est-à-dire selon le mythe, une lutte de tous contre tous, violente et brutale. Mais c’est une croyance !

Pourquoi cette croyance s’est-elle déployée ?

Il y a eu bien sûr l’institutionnalisation de la compétition, avec la montée en puissance du néolibéralisme depuis un demi-siècle, mais on peut remonter au début du capitalisme, en pleine Angleterre victorienne où les théories de Darwin ont été interprétées dans le sens de la « loi du plus fort » en particulier par Herbert Spencer, et ce que Darwin n’a jamais dit.

Mais avant cela, le philosophe Jean-Claude Michéa propose l’hypothèse que ce sont les décennies de guerres de religion du Moyen-Age qui ont traumatisé les Européens et que les philosophes de l’époque ont alors créé un système politique à l’éthique minimale, qui devait juste cadrer nos pulsions égoïstes et agressives par le marché et par un Etat fort. C’était la naissance du libéralisme, basé sur la croyance que le monde sauvage était forcément égoïste et sanglant.

Et dans la nature ?

C’est tout bonnement incroyable. Nous nous sommes rendu compte avec Gauthier Chapelle, que partout dans l’éventail du vivant, des humains aux champignons, du phytoplancton aux arbres, en passant par les animaux et les bactéries, plus le milieu était hostile et difficile, plus l’entraide émergeait. Inversement, plus le milieu était abondant et riche, plus la compétition se déployait. C’est totalement contre-intuitif.

Par exemple à la montagne, en fond de vallée, là où il fait bon vivre, les pins et les sapins sont en compétition, mais en altitude, là où il fait froid et où les nutriments sont plus rares, ils s’entraident. Pareil pour deux souches de levures qui se font la guerre lorsqu’elles vivent dans un milieu d’abondance, et s’entraident, voire forment une symbiose lorsqu’on appauvrit expérimentalement le milieu.

A la réflexion, tout cela est logique. Le fait de vivre dans l’abondance permet le luxe de pouvoir dire à son voisin : « Je n’ai pas besoin de toi, je peux vivre seul. » L’individualisme est vraiment un luxe. Seule notre époque démesurément riche grâce aux énergies fossiles a pu développer de tels niveaux d’individualisme. La richesse crée le sentiment d’indépendance, ce qui est très toxique à long terme pour la vie sociale, et pour la vie en général. Il est bien plus sain et résilient de cultiver un sentiment d’interdépendance, avec les autres humains, et aussi avec les non-humains.

Le problème n’est donc pas la pénurie qui arrive, car les humains savent gérer cela depuis des centaines de milliers d’années. Le problème, c’est d’arriver dans les pénuries avec une culture de la compétition et de l’égoïsme.
En fait, dans la nature, ceux qui ne s’entraident pas meurent les premiers, tout simplement. Ceux qui survivent ne sont pas forcément les plus forts, ce sont ceux qui s’entraident. Nous redécouvrons un grand principe de l’évolution du vivant. Ce principe nous fait dire avec Gauthier Chapelle que nous arrivons dans l’âge de l’entraide. Non pas que tout le monde va s’entraider, mais il est certain que les groupes les plus coopératifs survivront aux tempêtes, comme cela a été le cas pendant des millions d’années. Les tempêtes qui arrivent annoncent tout simplement la fin de l’individualisme.

Dans votre livre, vous parlez de « nouvelle sociobiologie », en quoi est-elle différente de celle des années 1970 ?

L’ancienne sociobiologie des années 1970 a effectivement déclenché une importante polémique en justifiant une idéologie inégalitaire et raciste – reprise en France par la Nouvelle droite. L’hypothèse scientifique était que l’altruisme naissait de la proximité génétique entre individus. On aidait ceux qui nous ressemblaient génétiquement. Imaginez cela appliqué aux humains ! Mais en 40 ans, l’hypothèse n’a pas vraiment été confirmée.

Aujourd’hui, la « nouvelle sociobiologie » prend l’exact contre-pied théorique. Certains biologistes, dont le célèbre Edward O. Wilson lui-même [le fondateur de la sociobiologie dans les années 1970], ont redécouvert l’idée que ce ne sont pas les gènes qui sont à l’origine de l’altruisme et l’entraide, mais plutôt l’influence du milieu hostile. Ils ont aussi redécouvert une intuition qu’avait déjà eu Darwin, le fait que ce sont les groupes les plus coopératifs qui survivent mieux. C’est un principe qu’avaient déjà énoncé Darwin et aussi le grand géographe et anarchiste russe Pierre Kropotkine vers la fin du XIXe siècle. Mais la science du XXe siècle a oublié cela en se concentrant uniquement sur la génétique et la sélection individuelle.
Plus précisément, la nouvelle sociobiologie énonce que l’évolution est un équilibre entre deux forces : au sein des groupes, ce sont les égoïstes qui s’en sortent le mieux, ils se répandent mais finissent par détruire la cohésion des groupes. En même temps, ce sont les groupes les plus coopératifs qui survivent le mieux. Un équilibre s’opère entre ces deux forces opposées, c’est très beau. Cela explique que dans la nature, on retrouve tout un continuum, entre l’égoïsme et l’altruisme, avec un curseur qui se déplace en fonction des milieux.

Il ne faut donc pas rejeter la compétition ?

Non, pas du tout, c’est aussi un grand principe du vivant. Il ne s’agit pas de nier que la compétition existe dans la nature. C’est un fait. Le problème est de l’institutionnaliser et de ne baser les rapports sociaux que sur ça. Aujourd’hui, beaucoup de gens en ont marre de ce stress permanent. La compétition, on la supporte pendant un laps de temps très court, ça fait progresser uniquement les individus qui sont préparés. Mais à long terme et pour les personnes pas préparées, c’est très stressant et même toxique. Cela provoque des maladies, des burn-out…
Nous essayons d’apporter une contribution à l’élaboration d’une culture de la coopération, qui est d’ailleurs en train d’émerger. Nous ne sommes pas les seuls ni les premiers à le faire. Il y a eu avant nous Mathieu Ricard, Jacques Lecomte, Patrick Viveret, Jean-Marie Pelt, Albert Jacquard ou le mouvement des Convivialistes…
Il est vraiment urgent et nécessaire de s’y prendre dès maintenant, pour éviter un chaos social. C’est un réel défi, car nous le faisons dans un bain idéologique totalement contraire, pendant que les puissants maintiennent une mythologie compétitive qui sépare les gens. D’ailleurs, c’est là que ça devient intéressant, car les élites s’entraident aussi, pour garder leurs privilèges. Il faut donc fournir à l’ensemble de la population une trousse à outils conceptuelle pour que tout le monde arrive à coopérer.

On constate effectivement aujourd’hui l’émergence d’une culture de la coopération…

C’est vrai, il y a émergence de modes d’organisation plus horizontaux, plus coopératifs, un « pouvoir latéralisé » comme dit Jeremy Rifkin, comme le peer to peer, l’économie collaborative, etc. Je suis persuadé que cela émerge car c’est beaucoup plus puissant que la vieille économie compétitive, hiérarchique, pyramidale qui est d’ailleurs en train de s’effondrer. Avec un petit bémol toutefois : une économie horizontale et collaborative n’est pas forcément bonne en soi, il faut aller questionner la raison d’être de ces entreprises. Si le but est toujours de rémunérer quelques actionnaires, ce n’est pas intéressant. Au contraire, c’est même dangereux car ces sociétés sont plus puissantes.

Comment les économistes se positionnent-ils par rapport à ces défis ?

La mythologie de l’homo oeconomicus, rationnel et égoïste est complètement ringarde, elle ne tient plus debout. De grands chercheurs, dont plusieurs prix Nobel l’ont déjà montré. Mais ce qui est perturbant, c’est qu’on continue à y croire…
Si on regarde des graphiques qui montrent les interconnexions entre les disciplines scientifiques, quasiment toutes s’interconnectent, se fertilisent, travaillent ensemble aujourd’hui – biologie, physique, écologie, sociologie, génétique, informatique etc. – Toutes sauf l’économie, qui reste isolée de tout le reste… Les économistes restent dans leur bac à sable, entre eux. Quand René Passet a écrit l’ouvrage majeur « L’économique et le vivant » (Economica, 1996), il est passé sous le radar, les économistes ne l’ont pas compris. L’économie est non seulement une discipline qui travaille en milieu clos, mais elle est aussi fortement influencée par les milieux du pouvoir et de l’argent. Evidemment, certains économistes établissent des liens avec d’autres disciplines, mais ils sont malheureusement peu nombreux et moins écoutés.

Pourquoi est-il si difficile de croire à la coopération, l’entraide, l’altruisme ?

Ce qui est fou, c’est que l’entraide est là depuis la nuit des temps, sous nos yeux. Mais elle est devenue invisible. L’école, la sécurité sociale, les coopératives, les syndicats, l’Etat, les entreprises, sont des institutions extrêmement puissantes d’entraide. On ne les voit plus car on a chaussé les lunettes de la compétition ! Notre imaginaire est terriblement appauvri.

Cette question du récit et de l’imaginaire est pour moi la clef. C’est pour cela que notre livre est à la fois une synthèse scientifique pour mettre à jour l’état des connaissances et un livre politique car il peut créer des « déclics », des ruptures dans l’imaginaire.

Si une forêt est résiliente, c’est parce que les vieux arbres, solides, forts et vigoureux s’occupent et transmettent des nutriments par les racines aux jeunes arbres, aux plus faibles, et même entre espèces différentes. Comprendre cela change notre vision du monde.

Autre exemple, chaque être humain est une association de plusieurs niveaux d’entraide, d’abord entre bactéries pour former des cellules, puis entre cellules pour former un corps, puis avec d’autres espèces vivantes pour se nourrir, et avec d’autres humains, pour grandir et pour transmettre la culture. Nous sommes l’entraide incarnée.

Mais nous sommes une espèce ultra-sociale. C’est parce que nous sommes un petit singe très vulnérable à la naissance, incapable de s’en sortir seul, que nous avons dû développer une socialité extrême… C’est donc notre vulnérabilité qui nous a rendus si puissants. Et c’est paradoxalement cette puissance qui nous rend aujourd’hui si vulnérables, car nous avons tout détruit.

Contrairement à ce qu’on croit, l’entraide est donc spontanée chez l’être humain…

Oui, c’est encore un fameux déclic. Prenez les expériences incroyables en psychologie et en économie, qui montrent que lorsque l’on stresse les gens en laboratoire, quand on les force à répondre vite, ils coopèrent plus, ils sont davantage pro-sociaux et ils participent plus au bien commun. Et quand on leur demande de réfléchir, de prendre leur temps pour répondre, d’être dans la raison, ils font preuve de plus d’égoïsme et ils participent moins au bien commun.

Ce qui corrobore les travaux des sociologues et des psychologues qui ont récolté et étudié les témoignages des rescapés des catastrophes (tsunami, attaques terroristes, ouragans, tremblements de terre, etc.). Les chercheurs montrent qu’à l’épicentre du phénomène, on trouve beaucoup d’entraide et d’altruisme extrême, ainsi que de l’auto-organisation et du calme. Mais jamais de panique. Cela va à l’encontre de nos croyances et des films hollywoodiens.

Bon mais alors ? Serions-nous spontanément altruistes ? Cette interrogation produit aussi une fissure dans notre imaginaire. Comme notre société croit en la science, ces résultats peuvent créer de telles fissures. Ensuite, chacun les vivra à sa manière, et s’engagera pour changer le monde. En fait, l’entraide est en bonne partie déjà là, dans la nature, mais aussi en nous. Il suffit d’y croire, puis de s’y intéresser. C’est passionnant, et cela nous ouvre des perspectives insoupçonnées pour arriver à vivre pleinement les tempêtes à venir.

Pablo Servigne est chercheur indépendant, ingénieur agronome et docteur en biologie. Il a publié avec Raphaël Stevens Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Ed. du Seuil, 2015 ; et avec Gauthier Chapelle L’Entraide, l’autre loi de la jungle, Ed. Les Liens qui Libèrent, 2017

Propos recueillis par Catherine André

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