14-01-2020

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Paris sans le peuple

Cet article vise à proposer un résumé de l’ouvrage d’Anne Clerval "Paris sans le peuple", la gentrification de la capitale parue en 2013 à l’issue de sa thèse de doctorat en géographie.
Vous l’aurez compris à son titre, l’enjeu du livre est d’essayer de résoudre une énigme, comment les classes populaires (employés et ouvriers) qui étaient encore majoritaires dans la capitale française en 1975, disparaissent-elles peu à peu au profit d’autres classes sociales ?
C’est à cette question extrêmement complexe que s’attaque l’auteure grâce à l’ensemble des outils issus des sciences sociales à savoir l’histoire, la géographie ou encore la sociologie afin de rendre compte du processus de gentrification de la capitale.

L’histoire tout d’abord permet de saisir dans le temps les différentes étapes de ce processus d’effacement progressif des classes populaires. La première idée reçue déconstruite est celle d’un dépeuplement parfaitement linéaire depuis le 19ème siècle. En effet, le maximum démographique intra-muros de Paris est atteint en 1921 avec 2,9 millions d’habitants contre environ 2,2 millions d’habitants aujourd’hui. Concernant les classes populaires, l’imbrication des usines, des ateliers et de l’habitat est forte jusqu’au milieu du 19ème et assure donc une prédominance de ces catégories attirées par une ville fortement industrialisée. Le faubourg Saint-Antoine est ainsi dédié à l’artisanat du bois en provenance notamment du Morvan, stocké et séché sur l’actuel Quai de la Rapée. La construction des gares en 1850-1860 attire et fixe les catégories ouvrières notamment dans le quartier de la Goutte d’or (anciennement viticole comme son nom l’indique) qui attire les ouvriers des usines métallurgiques et des ateliers mécaniques. Certains petits bourgeois spéculent déjà à l’époque en investissant dans la construction de petits logements médiocrement et tardivement équipés en eau, égout, gaz et électricité.

Sur cette logique d’occupation structurelle par les classes populaires, liée à l’industrialisation, va se greffer une première recomposition des espaces sociaux sous l’action des grands travaux d’urbanisme de Napoléon III et du baron Haussmann. C’est Haussmann qui met en place l’innovation financière permettant le financement de ces travaux, à savoir la constitution de partenariat public-privé ! La ville finançait les expropriations sur le tracé en recourant à l’emprunt puis revendait les lots à des promoteurs qui y bâtissaient des immeubles selon un cahier des charges imposé. Ces immeubles étaient ensuite revendus à de riches propriétaires qui mettaient eux-mêmes ces logements en location. Zola dans son ouvrage La Curée rend parfaitement compte des logiques spéculatives de son époque. Derrière la volonté affichée de modernisation, d’embellissement et d’assainissement de la ville on peut lire une politique « revanchiste » contre le Paris populaire qui s’était insurgé lors de la Commune. Les larges voies permettent tout autant de créer de nouveaux espaces publics destinés à divertir les catégories bourgeoises (avec l’Opéra Garnier), à desservir de vastes lieux marchands (émergence des grands magasins), que de rendre bien plus difficiles toute insurrection populaire et l’érection de barricades.

Et Anne Clerval de citer Haussmann au moment où est percée la rue de Turbigo et est élargie la rue Beaubourg : « C’est l’effondrement du vieux Paris, du quartier des émeutes, des barricades ». Mais attention, les catégories populaires restent majoritaires et se recomposent à côté des grandes artères nouvelles et investissent des quartiers plus périphériques. Ce n’est véritablement qu’à partir des années 1950 que les classes prolétaires vont se voir peu à peu déloger de la capitale sous le coup dans un premier temps de deux phénomènes structurels liés au mode de production capitaliste, la désindustrialisation et la métropolisation. Le cas de l’usine Renault rend compte de cette dynamique. L’usine historique est en effet située à Boulogne-Billancourt près de la clientèle aisée de l’Ouest parisien. La taille des usines s’étend et les réseaux ferrés permettent peu à peu une première « décentralisation industrielle » avec une nouvelle usine ouverte au Mans puis à Flins dans les Yvelines et à Cléon en Seine-Maritime. La suite logique de cette première décentralisation est évidemment l’internationalisation de la production et la délocalisation des sites de production (à Oran en Algérie pour n’en citer qu’un). En 1992, seul le siège social demeure sur l’île Séguin avant son transfert définitif en 1998 à Guyancourt dans la ville nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines. Il n’y a pas eu désindustrialisation au niveau mondial mais recomposition et redivision du travail au niveau international sous régime de mondialisation. La conséquence logique de cette concentration toujours plus forte des capitaux et de cette fuite en avant dans la recherche de profit est la transformation d’une ville comme Paris en une métropole mondiale tournée vers les activités à haute valeur ajoutée, concentrant les nombreux sièges sociaux des firmes multinationales et donc de moins en moins demandeuse des catégories ouvrières. Le résultat est sans appel puisque le pourcentage de cadres résidant dans Paris passe de 22,4 % en 1982 à 42,4 % en 2008 quand dans le même temps celui des ouvriers passe de 17,8 % à 8,1 %.

Mais l’évolution de la structure des emplois ne suffit pas à elle seule à expliquer l’embourgeoisement de la capitale. Il faut en effet tenir compte du rôle complémentaire joué par le marché de l’immobilier, lui-même lié pour partie aux politiques publiques mises en place. On touche ici à la force d’analyse systémique de l’ouvrage qui tente de saisir les causes de la gentrification à travers ses différentes échelles et ses différents acteurs.

Le rôle de l’État est évidemment à prendre en compte puisqu’après la Commune de Paris, c’est le gouvernement au pouvoir qui nomme directement le maire de la capitale de 1871 à 1977.

On assiste alors de nouveau à une modernisation doublée d’une logique de centralisation opérée par les pouvoirs publics. Les branches des RER A et B se rejoignent en 1977 conjointement avec la destruction de l’îlot insalubre de Beaubourg, l’ouverture la même année du Centre Georges-Pompidou dédié à l’art moderne et la construction d’un nouvel ensemble de logements neufs, ainsi que le quartier de l’Horloge, achevé en 1979. Ici l’alliance de la rénovation et de la politique culturelle contiennent pour partie la matrice de la gentrification et la récupération de la contre-culture au sein du musée Beaubourg permet comme par le passé de récupérer et de canaliser la contestation portée par les étudiants et les ouvriers en mai 68, comme le montrent les travaux de Luc Boltanski.

Certains auteurs marxistes voient dans la politique de rénovation et donc de destruction de nombreux quartiers ouvriers une véritable politique de « rénovation-déportation » avec un appel d’air conjoint des nouveaux logements ouvriers proposés dans les banlieues alentour. Ces politiques suivent et amplifient la tendance déjà à l’œuvre de tertiarisation de la capitale. Elle rappelle également que dans un contexte d’encadrement des loyers de l’habitat ancien, ces politiques de rénovation qui se succèdent des années 1960 aux années 1990 ont des effets antagonistes puisqu’aux destructions des habitats ouvriers des premières années succède la construction de nouveaux ensembles de logements sociaux. Là encore le nombre de personnes issues des classes populaires diminue certes mais de vrais quartiers populaires se maintiennent et se recomposent notamment au gré des différentes vagues d’immigration.

Il faut attendre les années 1995, le basculement de six arrondissements dans le giron de la gauche et l’arrivée de Jean Tiberi qui bien que de droite rompt avec la politique de Chirac pour qu’une nouvelle logique se mette en place, a priori plus respectueuse du bâti et des quartiers ouvriers, un « urbanisme à visage humain » à travers la logique de réhabilitation et son corollaire, la patrimonialisation. On assiste en effet au soutien public de la réhabilitation privée des logis grâce aux Opérations Programmées d’Amélioration de l’Habitat (OPHA) qui sont tout simplement des subventions attribuées pour aider à la réalisation de travaux d’amélioration. Le Faubourg Saint-Antoine témoigne parfaitement du rôle de ces OPHA dans sa gentrification. On retrouve le fer de lance de la culture lors de l’ouverture en 1989 du nouvel Opéra Bastille, doublé de nombreuses OPHA auxquels il faut ajouter l’ingrédient essentiel de la déréglementation des loyers soit la loi Méhaignerie de 1986). Vous obtenez alors une excellente recette pour l’embourgeoisement d’un quartier et l’éviction garantie de ses catégories populaires. À un niveau plus macro-économique, la déréglementation des loyers doublée de politiques d’aide d’accès à la propriété et d’une baisse des taux d’intérêt bancaires à partir des années 2000 fait passer le prix moyen du mètre carré parisien de 1000 euros en 1980 à plus de 10000 euros aujourd’hui.

La logique spéculative peut alors jouer à plein et il convient désormais de s’intéresser aux acteurs individuels qui alimentent cette logique pour comprendre la progression idéale-typique de tout front pionnier. Anne Clerval distingue trois grands types de gentrifieurs, les ménages, les patrons de café et commerçants et les promoteurs immobiliers.

Pour les ménages, les pionniers gentrifieurs sont souvent issus de la petite bourgeoisie culturelle des arts et du spectacle ou de l’information (artistes, intermittents, pigistes) qui par contrainte économique et envie d’occuper une position relativement centrale vont faire le choix d’appartements atypiques à réhabiliter souvent à la sueur de leur front. Ils s’inscrivent ainsi dans un idéal méritocratique de « sweat equity » c’est-à-dire d’équité par la sueur. La bourgeoisie culturelle (professeurs d’université par exemple) va quant à elle investir des logements plus grands et souvent faire appel à des architectes et des artisans pour rénover et repenser entièrement les anciens bâtis achetés (ateliers d’artisans, anciens locaux d’activité) dans une logique de distinction par rapport à la bourgeoisie du privé en mettant en avant une belle lumière, une vue dégagée, des espaces verts, des poutres apparentes…L’auteure précise que ces ménages s’inscrivent souvent dans une carrière spéculative d’achat de revente au gré des variations du marché immobilier. Ainsi « les ménages achetant un logement à 40-50 ans ont souvent derrière eux un, deux, voire trois logements réhabilités par leurs soins depuis vingt ans dans le Nord-Est parisien. La gentrification a donc souvent un caractère cumulatif, les appartements que ces ménages laissent derrière eux n’étant plus accessibles qu’à d’autres encore plus fortunés qu’eux ».

Ces ménages sont souvent précédés, accompagnés ou rejoints par des patrons de cafés qui font le pari d’attirer dans des quartiers populaires une partie de la jeunesse branchée. Ils reprennent alors d’anciens cafés, les réhabilitent en mêlant tradition ouvrière et modernité et y attirent des artistes et des journalistes pour lancer une mode. La rue Oberkampf dans le 11ème arrondissement reflète parfaitement cette stratégie à travers les cafés aux noms évocateurs du Charbon (ancien café auvergnat), du Mécano Bar (et ses ustensiles de quincaillerie au plafond) ou encore des Machines à coudre. Une stratégie efficace pour trier la clientèle et évincer les catégories populaires consiste évidemment à jouer sur les tarifs des consommations et à ne plus servir de cafés le soir pour rendre tout accès prohibitif. Ces patrons tablent souvent sur le côté éphémère de ces nouveaux lieux qui seront ensuite revendus à de grandes enseignes comme Starbucks Coffee ou Colombus Café. On désigne alors par le terme de « boulevardisation » cette disparition définitive de toute trace du passé ouvrier au profit des enseignes de la mondialisation.

Enfin, à une échelle plus large se trouvent les promoteurs immobiliers dont la force de frappe permet de transformer un immeuble ancien entier ou d’anciennes cours comme la cour Damoye donnant sur la place de la Bastille en un bâti neuf, assurant des retours sur investissement extrêmement confortables.

Dans tous les cas, le rapport de race redouble le rapport de classe. L’auteure précise ainsi que « les quartiers immigrés représentent un contexte local perturbateur face aux facteurs structurels de la gentrification pour au moins deux raisons : l’immigration comble en effet le vide laissé par les classes populaires françaises de naissance tant dans l’habitat que dans les commerces, et vient substituer à l’identité populaire faubourienne traditionnelle une identité étrangère forte parce que visible et en constant renouvellement. […] Jusque dans les années 1980-1990, le front de gentrification évite soigneusement les plus fortes concentrations de populations étrangères et le processus reste marginal dans les quartiers immigrés. » Mais sous la pression des prix immobiliers, le front pionnier gagne les quartiers populaires depuis les années 1990. Les quartiers de Château Rouge et de la Goutte d’Or sont dès lors à leur tour menacé.

La fin de l’ouvrage d’Anne Clerval dénonce les nouvelles politiques de la ville mises en œuvre depuis 2001 par une majorité de gauche. En effet, à travers des leitmotiv écologiques, culturelles ou sous couvert de mixité sociale, elle montre comment ses politiques contribuent de nouveau à exclure les classes populaires. Ainsi, la Nuit Blanche annexe ainsi chaque année de nouvelles zones populaires. La constitution d’une base de loisirs nautiques au bassin de la Villette qui intègre désormais l’opération Paris-Plage contribue à accélérer la gentrification dans le 19ème arrondissement. L’agrandissement des espaces verts au niveau de l’ancienne cité Prost dans le Faubourg Saint-Antoine, a multiplié par 2,5 ces espaces quand dans le même temps le nombre de logements sociaux effectivement construits a été divisé par 4 par rapport au projet initial de rénovation de la zone. Voici que le discours sur la « mixité sociale » et la « ville partagée » sonnent creux et masquent des rapports de dominations de classe et de race quotidiens. La « mixité sociale » étant souvent acceptée par les gentrifieurs dans une logique de folklorisation et d’échantillonnage des cultures ethniques et ouvrières qui font « couleur locale » et « passé local ». Tout est alors affaire de dosage pour des gentrifieurs qui n’hésitent pas tant que le quartier n’est pas assez « blanc » et socialement homogène à contourner la carte scolaire pour l’affectation de leurs enfants.

En promouvant la mixité sociale, on se donne bonne conscience sans remettre en question le mode même de production du logement et les rapports de classe. On agit plus pour atteindre un illusoire « vivre ensemble » entre bourgeois et prolétaires que pour remettre en cause la division même de la société en classes. Le droit à la ville part de la nécessité pour les habitants de définir eux-mêmes et collectivement les besoins de tous : c’est le droit collectif de produire la ville dans l’intérêt de tous, autrement dit l’autogestion de la ville fondée sur la propriété collective et le droit d’usage. Cet ouvrage essentiel nous fait ainsi prendre conscience à quel point l’histoire de la gentrification est l’histoire de la lutte des classes à l’échelle de la ville et il doit servir de guide pour la mise en place d’alternatives radicales.

Godefroi GUIBERT, est professeur de sciences sociales au lycée Jacques Prévert de Longjumeau et membre de l’Institut de Recherches de la FSU.

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