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07-11-2017

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Penser et réaliser la transformation du travail

Yves Baunay co-organisateur du colloque sur l’ergologie pour l’IRFSU revient sur le succès de ce colloque. La réussite tient d’abord au nombre et à la qualité des interventions et contributions qui ont répondu à l’appel à contribution. En fait, plus de 200 personnes ont participé pendant ces trois jours bien remplis. Il y a eu très peu de départs en cours de journée.

L’apport de la démarche ergologique et de l’œuvre d’Yves Schwartz

De 9H à 19H passés le premier jour, et jusqu’à 22H le deuxième jours, les séances se sont enchaînées. Elles étaient très denses. L’écoute était très attentive. Les débats à partir des interventions en tribune ont été très fluides. Les poses ont été respectées et très animées : des journées de rencontres très joyeuses. Des savoirs qui circulent et l’ergologie au centre de tout cela.

Des syndicalistes étaient présents et sont intervenus comme prévu le premier jour pour parler de l’activité syndicale. Alain Alphon-Layre (CGT), Gilles Blanchard – 1ère table ronde – (CFDT), Hervé Garnier (CFDT), Evelyne Rognon (de l’Institut de recherche de la FSU).

Le deuxième jour, Christine Eisenbeis, Marie-Hélène Motard, Michèle Olivier, Yves Baunay. Hervé Moreau présent pour la FSU est intervenu au moment du bilan pour évoquer le travail syndical au sein des CHSCT.

Des syndicalistes brésiliens ont envoyé leurs contributions, regrettant de ne pas pouvoir participer physiquement.

De façon générale, le point de vue syndical, comme le point de vue du travail des salarié.es ne s’est pas exprimé en tant que tel, à travers une voix syndicale « autorisée ». A travers les interventions de chercheurs, intervenants formateurs, préventeurs... basées sur des analyses de situations concrètes de travail, ce point de vue du travail des salariés était souvent au centre des interventions.

Ce furent des journées occupées essentiellement par des chercheur.e.s et des universitaires, parlant à partir de leurs recherches, pour démontrer la fécondité de la posture ergologique, pour rendre compte du travail et de l’activité dans toutes leurs dimensions.

Le champ politique n’a été que très peu investi par les tables rondes et encore moins par les débats, faute de la présence des acteurs qui auraient du se sentir les plus concernés.

Et pourtant, les contributions abordaient les questions de la démocratie dans le travail et au travail, des alternatives à construire à partir du travail et des points de vue des travailleurs rapportés par des intervenant.e.s, chercheur.e.s, universitaires, analystes du travail. Mais les politiques (représentants les partis et mouvements de gauche) n’étaient pas là : ce qui confirme que le travail comme activité reste une matière étrangère à leur champ d’activité et en dehors de leurs préoccupations (cf. article de Jacques Duraffourg dans Nouveaux Regards 2007).

Les syndicalistes qui étaient là n’ont pas vraiment dialogué, controversé avec les chercheur.e.s, pour discuter de la façon dont chacun.e s’y prenait pour attraper le travail, les problématiques du travail, le point de vue du travail et surtout pour les travailler dans leurs potentialités politiques, dans une perspective démocratique.

Pour moi, ce vide politique et syndical a commencé à se manifester avec le dernier débat de la première journée, lors de la Varia consacrée à la période des fondations. Les intervenant.e.s chercheur.e.s ont bien mis en évidence les racines profondes qui ont donné naissance à l’analyse pluridisciplinaire des situations de travail, et au développement des concepts fondamentaux de l’ergologie : Wisner, Duraffourg, Odonne, Canguilhem... Par contre, le contexte politique et syndical au sein duquel l’ergologie prend racine a été gommé. Et pourtant, les fondateurs étaient en général très engagés dans le mouvement politique de gauche et le mouvement syndical. Ils étaient d’une façon ou d’une autre portés par leur engagement comme citoyens. Et le mouvement politique et syndical de l’époque les portaient et les encourageaient à persévérer dans leurs recherches-actions en compagnie des travailleurs et des syndicalistes.

Le colloque « Penser et réaliser la transformation du travail » a bien montré le foisonnement fécond de la posture ergologique et des usages de ses concepts pour rendre compte des transformations à l’œuvre dans le champ du travail. Ces transformations sont à l’œuvre mais invisibles, au sein de l’activité elle-même, dans ses aspects les plus micro. Mais la façon de s’y prendre pour construire à partir de ces résistances et initiatives, individuelles et collectives, dans l’activité même de travail au quotidien, cela reste à travailler par le mouvement syndical, et encore plus par les organisations politiques de gauche.

Dans ce colloque, le concept d’activité et d’activité au travail et dans le travail, ont été triturés de toutes les façons.

Le colloque a bien illustré, de mille façons, la phrase que les organisateurs avaient mis en exergue : « L’approche ergologique, son histoire et ses questions, intéressent à priori toutes celles et ceux qui explorent, à leur façon les méandres de la vie humaine, et quiconque veut réfléchir à sa propre activité et à celle des autres, reconsidérer les manières de faire et d’agir, ouvrir de nouvelles perspectives dans les façons de travailler, d’agir et de vivre ».

Je prends au hasard l’intervention présentée par Liliana Cunha du Portugal (élaborée avec Denise Alvarez et Marianne Lacomblez). Elle proposait dans son titre de « penser l’activité et ses alternatives » à travers des situations réelles et singulières du travail, caractérisées par des horaires atypiques.

L’intervenante a réussi à attraper la façon dont des travailleurs pensaient leur travail, soumis au régime d’un scénario de travail en équipes de deux fois douze heures. Quelles dramatiques d’usage de leurs corps-soi par les autres et par eux-mêmes se trament dans cette activité industrieuse ? Les chercheuses ont opéré à partir de leur terrain de recherche, des usines d’embouteillage, un croisement original entre le champ des savoirs, des « épistémicités », et le champ politique de l’élaboration du droit du travail et des normes instituées du régime de travail : les savoirs sur le fonctionnement du corps humain, les savoirs produits par les travailleurs en adhérence avec les situations vécues concrètement, les savoirs biologiques conceptualisés sur les rythmes circadiens, les savoirs utilisés pour établir le droit, le code du travail, notamment les régimes autorisés dits « d’adaptabilité » des horaires de travail pour répondre aux aléas de la demande et du régime de production de l’entreprise... Comment tous ces savoirs sont-ils mobilisés dans le champ du travail et dans le champ politique ? Comment les mettre en confrontation pour construire des alternatives ?

La recherche a bien montré comment la posture ergologique permet d’introduire un point de vue du travail et de l’activité dans le champ politique.
Je dis bien un point de vue du travail : c’est à dire un point de vue des travailleurs qui s’exprime en tant que tel dans sa diversité, en dialogue avec les chercheurs dans une démarche collective ergologique et réflexive. Ce dispositif fait résonner : les savoirs d’expériences à un pôle, les savoirs conceptualisés à une deuxième pôle, et et la mise en lumière et en débat des processus de renormalisation et les débats de valeurs attenants à un troisième pôle. C’est à partir du fonctionnement d’un dispositif à trois pôles de ce genre qu’on peut mettre en évidence la capacité des travailleurs, dans leur activité de travail, à dessiner des alternatives politiques ou syndicales aux systèmes de normes instituées par le droit et le management.

Et c’est cette « bonne matière étrangère » que le politique comme le syndicalisme devraient s’attacher à retravailler pour prendre en compte le point de vue du travail dans la construction d’une démarche démocratique féconde.

C’est en cela que le colloque des 12, 13 et 14 octobre était nécessaire, pour mettre en lumière la cartographie mondiale de ces lieux de travail sur le travail dans une perspective ergologique de transformation sociale. Il a mis en évidence la nécessité de prolongements en lien avec l’actualité sociale, syndicale et politique, pour co-construire les actions nécessaires avec l’ensemble des acteurs sociaux concernés. Cela pourrait être débattu lors d’un prochain colloque, avec une participation plus équilibrée entre les différents acteurs sociaux concernés.

Coïncidence :

Au moment où je terminais ce compte-rendu, ou plutôt ce point de vue très personnel sur le colloque, l’Humanité du jeudi 19 octobre 2017 publiait (page 13) un article de Yves Schwartz : « L’activité humaine génère des réserves d’alternatives ». Dans le cadre d’un débat sur le thème : « De quel travail avons-nous besoin ? ». Dans sa contribution, Yves Schwartz trace une perspective ergologique et politique aux débats qui ont alimenté les trois journées bien remplies du colloque.

Yves Baunay

Institut de recherche de la FSU

co-organisateur du colloque sur l’ergologie

Le 12 octobre 2017

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