23-06-2020

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Peut-on abolir la police ? La question fait débat aux États-Unis

Depuis le décès de George Floyd le 25 mai à Minneapolis, les protestations contre les violences policières aux États-Unis ont pris une ampleur historique. Elles secouent le pays et trouvent un écho dans le monde entier, comme en France où la manifestation du 2 juin, à l’appel du comité Vérité pour Adama, ce jeune homme mort en 2016 après une interpellation par les gendarmes, a connu une affluence sans précédent.
Les manifestations aux États-Unis, qui dénonçaient initialement le caractère violent et raciste de la police, ont fait émerger un large mouvement en faveur de la réduction des budgets et du champ d’action de la police.

Gwenola Ricordeau, I-site Université Lille Nord Europe (ULNE) ; Joël Charbit, I-site Université Lille Nord Europe (ULNE) et Shaïn Morisse, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Ce mouvement, qui a rapidement gagné en visibilité, a marqué un point important avec l’engagement pris par des membres du conseil de Minneapolis de démanteler la police de la ville et d’instaurer un autre modèle de sécurité publique.

Depuis, des appels similaires ont été lancés dans beaucoup de villes et le démantèlement de la police est devenu l’objet d’un débat national, alors que cette revendication était, il y a quelques semaines encore, cantonnée à la gauche radicale.

Mobilisation et importante production théorique

Ces appels se sont notamment traduits par l’émergence d’une campagne nationale #8toabolition visant au démantèlement de la police et qui porte huit revendications, dont l’arrêt du financement de la police et la libération massive de prisonnières et prisonniers (la décarcéralisation).

Visuel de la campagne #8toabolition.

Les années 2010 ont été marquées par une crise de légitimité sans précédent de l’institution policière, dans le sillage des mobilisations contre les violences policières à l’encontre des Afro-Américains – manifestations de Ferguson (2014) et de Baltimore (2015), naissance du mouvement Black Lives Matter. Depuis, des militant·e·s, des chercheur·e·s et des collectifs défendent l’abolition de la police, à travers des mobilisations et une importante production théorique.

Certains de ces collectifs abolitionnistes existent à l’échelle nationale, comme Critical Resistance, créé en 1998 et dont Angela Davis est l’une des fondatrices.

D’autres groupes sont implantés localement, comme la coalition MPD150 à Minneapolis. Le mouvement pour l’abolition de la police a aussi pris de l’ampleur à Chicago. Il est lié aux luttes anti-carcérales et contre le système pénal, avec des organisations comme Assata’s Daughters ou Project NIA, qui visent à empêcher l’arrestation et l’enfermement des enfants et des jeunes adultes.

Il compte dans ses rangs des abolitionnistes emblématiques comme Mariame Kaba, dont le compte Twitter est suivi par près de 150 000 personnes.

Critique des approches réformistes

Le mouvement pour l’abolition de la police critique les propositions réformistes qui sont généralement faites lorsque des crimes policiers sont médiatisés. Ces propositions vont de l’amélioration de la formation et du recrutement des policiers, à la systématisation des caméras embarquées (go-pro), en passant par le durcissement des procédures disciplinaires contre les fonctionnaires contrevenant aux règles.

Mais, arguent leurs opposants, ces types de réformes avaient déjà été mises en place par la police de Minneapolis, souvent citée comme « modèle » par le passé.

Les militant·e·s abolitionnistes, mais aussi des chercheur·e·s comme le sociologue abolitionniste américain Alex Vitale, estiment que les réformes libérales ne servent qu’à renforcer les moyens et le champ d’action des services de police, alors que l’institution reste profondément néfaste.

Selon les abolitionnistes, les violences policières racistes ne relèvent pas de dérives individuelles ou de dysfonctionnements institutionnels, mais du système lui-même. Du fait de son histoire ancrée dans le capitalisme, l’esclavagisme et le suprémacisme blanc, la réelle fonction de l’institution policière serait la répression des populations pauvres et racisées, et toute tentative de réforme est vaine.

« Disband, disempower, disarm »

La stratégie proposée par les mouvements états-uniens pour l’abolition de la police comporte trois étapes, que résume le mot d’ordre « Disempower, disarm, disband » (affaiblir, désarmer, dissoudre).

L’affaiblissement de la police consiste à réduire son budget, ses effectifs et son influence sociale. La diminution de ses activités passe par le renforcement des liens sociaux pour que les personnes puissent gérer collectivement l’essentiel des situations problématiques (comme les violences interpersonnelles), grâce à des pratiques comme la justice transformatrice.

Le désarmement consiste à s’opposer à la militarisation des forces de l’ordre qui s’est accélérée ces vingt dernières années et à réduire progressivement les armes dont elles disposent – y compris celles qui sont prétendument non létales, comme les tasers. Cette étape amène naturellement à la suivante : le démantèlement pur et simple des forces de l’ordre.

Lors des manifestations de ces dernières semaines, le slogan « Defund the police » (« Cessez de financer la police ») a prospéré et fédéré au-delà des seuls mouvements abolitionnistes. Il suggère que les budgets alloués à la police soient affectés à d’autres secteurs et à des programmes qui renforcent les liens sociaux (santé, éducation, transports, logement, etc.) et donc contribuent à réduire la criminalité.

Il s’agit donc d’arrêter, puis de renverser, l’expansion de l’appareil policier et pénal entamée il y a une quarantaine d’années au détriment des institutions sociales et sanitaires. D’après Alex Vitale, l’ampleur des mobilisations actuelles s’expliquerait d’ailleurs principalement par une profonde inégalité raciale et économique, exacerbée par la pandémie du Covid-19, et que la violence policière ne ferait que révéler.

Abolition de la police et abolitionnisme pénal

Le mouvement pour l’abolition de la police est étroitement lié à celui pour l’abolition de la prison, qui est plus ancien. L’un et l’autre relèvent de l’« abolitionnisme pénal », dont le but est d’en finir avec le système pénal (police, Justice, prison), mais qui revendique également souvent la fin des centres de rétention et de l’enfermement dans des institutions des personnes en situation de handicap.

L’abolitionnisme pénal a pour spécificité d’affirmer que le système pénal n’est pas réformable, mais constitue en soi un problème. On y retrouve la critique que faisait Michel Foucault de l’idée d’améliorer (ou réformer) les prisons et même de promouvoir des « peines alternatives ».

En effet, l’abolitionnisme reproche aux institutions pénales de renforcer et d’entretenir les oppressions de classe, de race et de genre. C’est à ce titre que les abolitionnistes ne conçoivent pas qu’on puisse lutter contre ces oppressions sans lutter contre le système pénal.

Ce mouvement invite à repenser radicalement les modes de contrôle social. À la logique de la justice pénale, il entend substituer la justice sociale et des modes non punitifs de résolution des conflits, basés sur un idéal de participation, de réparation et d’émancipation des individus et des communautés.

Et en France ?

Aux États-Unis, la critique radicale de la police trouve ses racines dans les liens que cette institution entretient avec le système esclavagiste, dont le fonctionnement s’est recyclé dans le système pénal.

En France, la critique de la police s’exprime selon d’autres modalités, à partir d’histoires, d’oppressions et de luttes différentes, par exemple à travers l’analyse de la continuité entre pouvoir colonial et racisme d’État.

Photo prise à Lille, 10 juin 2020. Author provided

Si en France, l’abolitionnisme pénal comme mouvement est moins répandu qu’aux États-Unis, il existe des articulations fortes avec les luttes contre les violences policières. Le désarmement de la police est par exemple défendu par le collectif Désarmons-les. Les mouvements de proches et de familles victimes de la police dans les quartiers populaires dénoncent depuis des décennies la violence et le racisme structurel de l’institution policière et de la justice.

Ce n’est que récemment que cette contestation s’est étendue à d’autres formes de mobilisations, par exemple à l’occasion du mouvement des « gilets jaunes ». La médiatisation des violences subies par ces derniers tranche avec la criminalisation et le racisme auxquels font face les victimes racisé·e·s de la police dans les quartiers populaires.

Manifestation le 2 juin à Paris pour dénoncer les « mutilations policières » et réclamer l’interdiction des lanceurs de balle de défense. Le Parisien.

Police et défense de la propriété privée

Les adversaires des abolitionnistes arguent souvent que l’abolition de la police – comme de la prison – serait impossible à mettre en œuvre. Il faut pourtant souligner que la police est relativement récente dans l’histoire de l’humanité.

Beaucoup pensent que l’existence de la police garantit la sécurité de tout·e·s. Comme le montrent les travaux sur l’histoire de la police et du système pénal, notamment ceux de Michel Foucault, la police n’a pas été créée pour répondre au phénomène du crime, mais elle participe, avec l’« industrie de la punition », à son organisation.

Comme le souligne Foucault, cette organisation de la délinquance par le système pénal passe notamment par la gestion différentielle des illégalismes : la désignation des crimes et de leur plus ou moins sévère répression tendent à criminaliser davantage, et plus durement, certaines catégories de personnes. L’objectif de ce système est, selon le philosophe, non pas de protéger des criminels mais de désigner l’ennemi intérieur.

Outre-atlantique, tout un ensemble de recherches sur l’histoire de la police avancent que celle-ci est intimement liée à la défense de la propriété privée et du suprémacisme blanc, tout en participant à l’affaiblissement d’autres formes de contrôle social qui existent. Dès lors, la pensée abolitionniste tranche avec l’affirmation selon laquelle le travail policier est la seule manière d’assurer la sécurité des habitant.es. et propose d’autres formes d’intervention dans les situations critiques.< !—> The Conversationhttp://theconversation.com/republishing-guidelines —>

Gwenola Ricordeau, Professeure assistante en justice criminelle, California State University, Chico et chercheure associée au Centre Lillois d’Etudes et de Recherches Sociologiques et Economiques, I-site Université Lille Nord Europe (ULNE) ; Joël Charbit, Sociologue, chercheur associé CLERSE, I-site Université Lille Nord Europe (ULNE) et Shaïn Morisse, Politiste, CESDIP, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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