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07-09-2018

 | L’Institut

Pourquoi joindre l’inutile au désagréable ?

Une note de lecture de Gérard Aschieri.
Voici une publication qui vient à point : à un moment où le discours gouvernemental ne cesse de promouvoir la rémunération au mérite, l’évaluation permanente des personnels, des établissements et des services, la mise en concurrence, qui sont autant de composantes du Nouveau Management Public.

Ce livre, facile d’accès, entend mettre à nu ce qui se cache derrière une démarche qui se présente à la fois comme évidente et neutre mais recouvre ce qu’Evelyne Bechtold Rognon qualifie à juste titre « d’ « idéologie marchande et gestionnaire » (page 91).

Venant après « Manager ou servir » et un livre plus ancien également publié par l’Institut « Payer les profs au mérite ? » [1] l’ouvrage se nourrit de ces derniers, de textes divers consacrés par des chercheurs à ce management mais aussi – et c’est son originalité- des échanges que l’auteure a eu avec des milliers de collègues au cours de dizaines de stages.

La perspective du livre est d’aider d’une part à «  bien comprendre les mécanismes du Nouveau Management Public  » et d’autre part à « chercher les leviers qui permettent de le subvertir  » (page 20)

C’est d’abord un travail d’information sur l’histoire du NMP , ses origines et les effets constatés dans un certain nombre de pays mais aussi de dévoilement, de mise en lumière du sens réel des mots et de la rhétorique qui sous tendent ce management. On y apprend par exemple que l’étymologie de ce terme est significative qui le fait remonter au vieux français, « mesnager », c’est dire tenir la bride de sa monture. En effet « dévoiler avec précision et constance ce que recouvrent les mots du nouveau management, refuser d’être étourdi par la façon dont le NMP vide les mots de leur sens est le premier pas pour le démasquer et le combattre » (page 38). Et c’est là une thématique qui revient régulièrement tout au long du livre.

Mais celui-ci ne se contente pas de décortiquer les mécanismes, ni de les dénoncer de façon abstraite ou de s’en tenir à de simples positions de principe. Il en montre les effets concrets, néfastes, à la fois sur le service public et ses missions et sur le travail des personnels. Ainsi il montre à partir de divers secteurs professionnels que « la multiplication des contraintes et des contrôles agit au cœur même des professions, et non à la marge. La mise en concurrence qu’engendrent le pilotage par les objectifs et la révision des procédures budgétaires en fonction de résultats trop étroitement mesurés agit sur l’identité des professionnel.les du service public et sur la nature de leurs missions »(page 36). La prétendue autonomie qu’il propose aux équipes recouvre en fait des façons de « tenir la bride » aux agent.es qui souvent les dépossèdent de leur liberté professionnelle et de leurs capacités d’initiative voire nient leur professionnalité. La mise en concurrence aboutit à remettre en cause le travail en équipe mais aussi génère de nouvelles inégalités face au service public. Les « managers » eux-mêmes en subissent les conséquences, confrontés souvent comme les personnels à des injonction paradoxales lorsque « c’est la mission qu’on (leur) donne qui est un oxymore  » (page 43).

En fait Evelyne Bechtold Rognon conteste justement aux promoteurs du NMP leur prétention à l’efficacité et montre que derrière la recherche affichée d’amélioration du service public ou de meilleure réponse aux besoins des usagers, les finalités sont tout autres : réduction a priori des coûts, marchandisation ou abandon d’un certain nombre de services, contrôle accru et insidieux du travail...

Au delà de cette mise en évidence du NMP le livre suggère à la fin des pistes pour lutter, à travers la mise en commun, la reprise en main collective du travail des agents mais aussi la défense collective du service public et de ses valeurs.

Certes les effets du Nouveau Management Public ne sont pas perçus douloureusement par tous, voire ne sont pas également perceptibles pour tous [2] : cela dépend des métiers – certains sont plus impactés que d’autre-, des secteurs d’activité, de la situation personnelle des agents, mais aussi des managers eux mêmes...

Mais si ce livre, facile et agréable à lire, est utile c’est parce qu’à ceux qui se sentent « désadaptés », dépossédés de leur métier, en proie au doute il permet de comprendre ce qui se passe, de situer les vrais responsables, à ceux qui considèrent que c’est un problème lointain de percevoir la réalité du danger et de s’y opposer, aux militants de terrain d’avoir des outils et des arguments pour débattre avec les collègues et impulser les indispensables actions collectives.

Gérard Aschieri

[1Disponibles sur le site de l’Institut

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