09-05-2022

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Présidentielle 2022 : qui a voté quoi ?

Alternatives Économique a publié une étude détaillée du vote au 1er Tour par Vincent Grimaud.
Age, géographie, revenu, catégorie professionnelle, diplôme… plusieurs facteurs ont été déterminants dans les résultats du premier tour de l’élection présidentielle. Décryptage en six points.
Dis-moi quel âge tu as, où tu habites, combien tu gagnes, quel est ton niveau de diplôme et de revenu, et je te dirai pour qui tu as voté.


Le 13 Avril 2022

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Trois jours après le premier tour de l’élection présidentielle 2022, les premiers éléments de sociologie électorale révèlent les déterminants de la qualification d’Emmanuel Macron et Marine Le Pen pour le second tour, et du score de leurs poursuivants.

Quels ont été les facteurs les plus décisifs ? L’âge ? Le lieu de résidence ? Le revenu ? Malheureusement pour le rédacteur de l’article et pour le lecteur impatient, un peu de tout cela à la fois…

Trois jours après le scrutin, les spécialistes des comportements électoraux soulignent d’ailleurs la difficulté à résumer les raisons du vote à une seule ou même quelques variables clés.

1/ Les jeunes avec Mélenchon, les vieux avec Macron

L’un des principaux déterminants du vote est l’âge des électeurs. Jean-Luc Mélenchon enregistre ainsi des scores particulièrement bons chez les 18-24 ans et dans une moindre mesure chez les 25-34 ans. Marine Le Pen l’emporte pour sa part sur le cœur des classes actives (35-49 ans). Enfin, le plus jeune président de l’histoire de la Ve République, Emmanuel Macron, se révèle être le candidat des séniors et des retraités, avec des scores très importants chez les plus de 50 ans.

Le vieillissement du corps électoral a donc joué « mécaniquement » en faveur d’Emmanuel Macron, d’autant que les retraités se sont comme toujours largement mobilisés lors de ce premier tour. A l’inverse, Jean-Luc Mélenchon a peut-être pâti de l’abstention des jeunes qui, une nouvelle fois, ont davantage déserté les urnesque le reste du corps électoral.

Les jeunes avec Mélenchon, les seniors et les retraités avec Macron

Pourcentage des voix collectées par les 3 candidats arrivés en tête selon l’âge, en pourcents des exprimés

2/ Les riches votent Macron, les pauvres pour ses poursuivants

Durant son quinquennat, Emmanuel Macron a eu du mal à se débarrasser de l’étiquette de « président des riches ». Et ce n’est pas le premier tour qui viendra lui ôter. Le candidat est arrivé largement en tête chez les plus aisés et réalise à l’inverse des scores particulièrement faibles chez les plus pauvres.

L’électorat plus populaire s’est davantage tourné vers Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, qui obtiennent des scores assez proches chez les plus pauvres des électeurs.

Emmanuel Macron, le candidat des riches

Pourcentage des voix collectées par les 3 candidats arrivés en tête selon le niveau de revenus, en pourcents des exprimés

3/ Diplômes : Un fort clivage Macron - Le Pen, l’atypique électorat de Mélenchon

Le niveau du diplôme est décisif pour compléter le profil socio-économique des différents électorats, notamment ceux de Marine Le Pen et Emmanuel Macron qui affichent tous deux des gradients très nets et remarquablement opposés.

Moins on est diplômé et plus on vote pour la candidate du Rassemblement national (RN), et inversement pour le président sortant, dont les scores électoraux s’améliorent avec la hausse du niveau de diplôme.

L’électorat de Jean-Luc Mélenchon est beaucoup plus atypique. Le candidat insoumis peine à convaincre les non-diplômés mais réussit beaucoup mieux à attirer les électeurs dotés du baccalauréat, sous-performe chez les bac + 2, mais réalise ses meilleurs scores chez les très diplômés.

Le journaliste et essayiste Jean-Laurent Cassely estime ainsi que l’électorat insoumis « peu aisé et diplômé », rassemble les « déclassés (étudiants, génération climat, professions intellectuelles) ».

Diplômes : le grand écart Macron - Le Pen

Pourcentage des voix collectées par les 3 candidats arrivés en tête selon le diplôme, en pourcents des exprimés

4/ Marine Le Pen a la faveur des travailleurs pauvres

Le profil hétéroclite de l’électorat de Jean-Luc Mélenchon se confirme si l’on observe les catégories socio-professionnelles (CSP). Jean-Luc Mélenchon parvient ainsi à des scores homogènes dans quasiment toutes les CSP, y compris les artisans, commerçants et chefs d’entreprise.

Les CSP favorables à Marine Le Pen et Emmanuel Macron sont également cohérentes avec les niveaux de revenu et de diplôme : la candidate du RN surperforme chez les ouvriers et les employés, alors qu’Emmanuel Macron capitalise sur les professions intermédiaires, les cadres, ainsi que les artisans, commerçants et chefs d’entreprise.

Marine Le Pen, candidate des travailleurs pauvres

5/ La géographie, un facteur moins important qu’il n’y paraît

Marine Le Pen, candidate des champs, et Emmanuel Macron, candidat des villes ? Comme en 2017, certains observateurs ont mis en avant cette supposée fracture. Pourtant, si l’on observe attentivement les résultats, la réalité est plus nuancée.

Certes, Marine Le Pen surperforme dans les campagnes, mais Emmanuel Macron y réalise aussi de très bons scores. Le président sortant obtient en fait des résultats d’une stabilité remarquable selon toutes les strates de territoire, comme le montrent les données collectées par le journaliste Grégory Rozières.

Ce constat est confirmé par le géographe Olivier Bouba-Olga, qui a travaillé sur les différences de vote selon la densité de population des territoires. Conclusion : le vote Macron est très peu déterminé par la densité. A l’inverse, « la densité "explique" 36 % des différences de scores chez Marine Le Pen et 38 % chez Jean-Luc Mélenchon », avec une surperformance de la candidate du RN dans les territoires peu denses, et une sous-performance dans les territoires denses, et inversement pour le candidat insoumis.
L’effet géographique n’est donc pas négligeable, mais il n’est pas majoritaire non plus. De quoi rappeler, comme l’a fait le géographe Frédéric Gilli dans nos colonnes au lendemain du premier tour, qu’« il faut être prudent avec les analyses à base cartographique plus que réellement géographique ».
Mélenchon métropolitain, Le Pen plus rurale
Pourcentage des voix collectées par les 3 candidats arrivés en tête selon le type de commune, en pourcents des inscrits


6/ Des déterminants du vote devenus plus complexes

Cette précaution géographique vaut pour tous les chiffres évoqués dans cet article. Bien qu’intéressants sur les déterminants du vote, ils sont porteurs de plusieurs biais potentiels de perception.
Premier risque : essentialiser les résultats à partir du candidat arrivé en tête. Marine Le Pen n’est pas la seule candidate des campagnes, pas plus qu’Emmanuel Macron n’est le seul candidat des indépendants (artisans, commerçants et chefs d’entreprise). Le président sortant fait de bons scores dans le rural et Jean-Luc Mélenchon le concurrence largement chez les indépendants.
Ce constat est d’autant plus vrai que l’élection a opposé 15 candidats : 12 candidats officiels, mais aussi le vote nul, le vote blanc et surtout l’abstention.
« En se focalisant sur le candidat arrivé en tête des suffrages exprimés, on invisibilise l’abstention », rappelle ainsi Nonna Mayer, directrice de recherche émérite au CNRS. « On entend beaucoup que Marine Le Pen est la candidate des ouvriers. Elle arrive, certes, en tête des suffrages exprimés de cette CSP, mais le premier choix des ouvriers reste l’abstention. »
Martial Foucault, directeur de recherche au Cevipof1 rappelle également que « l’abstention est le premier parti de toutes les catégories socioprofessionnelles, à l’exception des retraités ».
Deuxième grand risque : essentialiser les positions à l’intérieur des groupes sociaux.
« Lorsqu’on dit "le vote des patrons", "le vote des ouvriers", on sous-estime les différents clivages à l’intérieur de ces groupes sociaux. Il y a toujours eu des patrons de gauche et des ouvriers conservateurs », souligne Nonna Mayer.
A ce titre, l’élection 2022 est venue confirmer la grande complexification de la sociologie électorale à l’œuvre depuis des décennies. « Dans les années 1970, on avait des modèles sociologiques de vote assez explicatifs », rappelle Vincent Tiberj, professeur de sociologie électorale à l’université de Bordeaux. « Il y avait un vote de classe, construit politiquement, avec des acteurs clairs et des organisations à son service, comme le Parti communiste. »
Cependant, des facteurs contradictoires jouaient déjà, poursuit le chercheur, évoquant notamment le vote de classe et de religion :
« Si vous étiez catholique bourgeois, vous étiez de droite. Si vous étiez ouvrier athée, vous votiez à gauche. Mais pour les ouvriers catholiques et les bourgeois athées, les choix étaient déjà variés. »
Cette complexification rend impossible toute prédiction. Car au-delà de l’âge, de la CSP, du revenu, du diplôme du lieu de résidence, d’autres critères entrent en jeu comme le genre (le vote féminin a ainsi pénalisé Eric Zemmour par rapport à Marine Le Pen), la religion (Jean-Luc Mélenchon est majoritaire chez les musulmans, etc.) et bien d’autres.
A cette complexification s’ajoute un recul de la fidélité aux partis. « Même le parti Les Républicains, à l’électorat habituellement très fidèle, a connu un effondrement », pointe Vincent Tiberj. L’émergence de candidats de premier plan « sortis de nulle part », à l’image d’Emmanuel Macron ou Eric Zemmour, constitue l’autre face de la même pièce. Cette instabilité électorale touche toutes les familles politiques, comme le montre le graphique ci-dessous.
Enfin, les spécialistes de sociologie électorale se trouvent parfois démunis face aux premiers chiffres bruts.
« On observe par exemple une percée impressionnante du Rassemblement national dans la vallée de la Garonne, terre historiquement ancrée à gauche. Qu’est-ce qu’il s’y passe ? Est-ce un vote des vignerons ? De nouveaux habitants ? On ne peut le savoir qu’avec des enquêtes qualitatives menées sur le temps long », ajoute Martial Foucault.
En attendant, les nombreuses incertitudes décrites ici devraient de nouveau donner des sueurs froides aux sondeurs (et aux citoyens en général) en attendant le verdict du 24 avril prochain.
1. Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris (anciennement Centre d’études de la vie politique française, d’où l’acronyme)

artial Foucault
@MartialFoucault

#Presidentielle2022 Analyse sociologique du vote par électorat à partir de la dernière enquête @CEVIPOF @j_jaures et @IpsosFrance, travail réalisé avec @PHBono. L’abstention, premier parti de tous les catégories socioprofessionnelles, à l’exception des retraités.

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