30-03-2020

 | ON A VU

Quand la gauche essayait encore

Par François Morin, Lux, 2020, 244 p., 16 €.
Jeune économiste travaillant sur le capitalisme français, François Morin se fait embarquer en 1981 comme conseiller technique auprès de Jean Le Garrec, chargé des nationalisations dans le gouvernement socialiste de Pierre Mauroy. Le voilà au cœur des batailles qui vont voir s’affronter le « parti de la rupture » et le « parti de la réforme » autour de l’une des mesures phares du programme commun de la gauche. Il en fait aujourd’hui un récit haletant, un discours de la méthode en même temps qu’un bilan désabusé.
Un article de Christian Chavagneux dans Alternatives économiques N° 399

Impréparation

Les objectifs politiques des nationalisations étaient clairs : réinvestir dans l’industrie et reprendre le contrôle d’un capitalisme national de plus en plus maîtrisé, déjà, par la finance. Mais quant à la marche à suivre pour y parvenir, on est frappé par l’impréparation totale de la gauche. Entre juillet et septembre 1981, les affrontements vont se succéder, dans la plus grande discrétion, sur les modalités concrètes et les arbitrages politiques nécessaires.

Par exemple, à partir de quel seuil fallait-il nationaliser les banques ? Jacques Delors et le ministère des Finances traînent les pieds, puis finissent par donner une formule : sur les 197 banques nationalisables, seules neuf d’entre elles sont sélectionnées, dont trois déjà publiques et cinq sous la férule de compagnies financières qui allaient être nationalisées (Paribas et Suez). Bref, il ne restait plus qu’une seule banque ! Finalement, il semblerait que le seuil d’un milliard de dépôts ait été fixé par Jacques Attali, conseiller économique du président, juste au-dessus du niveau de la banque Lazard, dont il était proche, pour lui éviter la nationalisation !

Autre question brûlante : fallait-il nationaliser à 100 % ou bien 51 % ? François Morin explique qu’il y avait trois méthodes possibles : ramasser 51 % des actions en Bourse mais, dès le mouvement entamé, les cours auraient grimpé à des niveaux astronomiques ; procéder à une augmentation de capital, mais pour une entreprise qui vaut 100, il fallait mettre 101 d’argent public pour devenir majoritaire ; signer un décret de nationalisation, le débat sur le coût étant renvoyé à celui sur le dédommagement des propriétaires. Bref, on ne peut jamais limiter le coût à 51 %. Au final, les nationalisations ont coûté moins de la moitié du déficit budgétaire de 1981…

Cinq groupes industriels, trente-six banques et deux compagnies financières ont été nationalisés. Pour quoi faire ? Rien, conclut un François Morin désabusé. Le pouvoir n’a pas changé le capitalisme ­– les ­privatisations sont arrivées vite –, notamment le pouvoir des salariés dans les entreprises.

Ce partage du pouvoir reste un combat qui doit être mené aujourd’hui, défend l’auteur, et avec raison. Mais on ne le suivra pas dans sa demande de remettre la main sur la finance en confiant les critères d’attribution et les montants des crédits à des assemblées élues. Pas sûr que l’efficacité, l’équité et la stabilité financière en ressortent vainqueurs.

Reste un récit, derrière le rideau, des tractations politiques au sein d’une même majorité politique, autour d’un projet de réforme phare. Passionnant.

Christian Chavagneux

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