11-03-2019

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Raisonnables ou responsables ?

Les 15 et 16 mars aura lieu une nouvelle séquence internationale de fortes mobilisations pour le climat : grèves, marches, actions. Pour le climat ?
Tout le monde se dit « pour » le climat. Mais que signifierait respecter les engagements de la COP 21 ? Défendre des objectifs « gagnables » ne s’avère-t-il pas contre-productif pour le mouvement climat ? Ne vaudrait-il pas mieux viser haut devant l’urgence ?
Une tribune de Txetx Etcheverry Cofondateur d’Alternatiba, militant de Bizi ! et d’Action non-violente COP 21 parue dans Politis hebdo N° 1542 du 2019-02-27.

Tout le monde est pour le climat, tout le monde est contre son dérèglement ou son emballement. Ces mobilisations font-elles réellement avancer la cause des actions à mener pour faire baisser nos émissions de gaz à effet de serre, font-elles réellement bouger les lignes tant qu’elles ne nomment pas ce qu’il faudrait concrètement changer dans nos sociétés, pour ne serait-ce que respecter les objectifs de l’accord de Paris ?

Le Giec (1) l’a dit : rester en dessous des + 1,5 °C est encore techniquement possible, mais représente un défi sans précédent. Qu’est-ce que cette phrase signifie ? Bref, que devraient nommer les marches et mobilisations climat comme changements, demandes, mesures, revendications concrètes permettant de relever un tel défi ?

Une étude récente (2) décrit justement ce que devrait être une trajectoire française compatible avec l’objectif 1,5 °C. Ça décoiffe ! Passer de 200 000 rénovations thermiques de logements par an en 2019 à un million d’ici à 2027, suppression dès 2022 des vols intérieurs disposant d’une alternative par la route ou le fer en moins de 4 heures, interdiction des voitures thermiques en centre urbain dès 2024, aucune nouvelle artificialisation du territoire dès 2019 figurent parmi les mesures probablement les plus faciles à faire accepter dans un catalogue saisissant, qui montre l’ampleur et la rapidité des mesures à mettre en place. Nous avons désormais une idée plus précise de ce que signifieraient, dans le système actuel, les changements permettant de respecter les objectifs de la COP 21.

Du coup, une seconde question est posée au mouvement climat : devons-nous porter de telles demandes tout en sachant que nous n’avons aujourd’hui ni le niveau de conscientisation générale pouvant les rendre acceptables ni le rapport de force nécessaire pour les faire passer ? Ou devons-nous porter des revendications plus réalistes, plus gagnables dans la situation actuelle, tout en sachant qu’elles ne permettent absolument pas de rester en dessous des + 2 °C ?

J’imagine aisément que c’est le style de dilemme qui a dû travailler Nicolas Hulot jusqu’à sa démission choc et ses déclarations sur l’impuissance des petits pas à empêcher notre monde de se transformer en étuve. Si le mouvement climat lui-même ne défend pas un programme cohérent avec les objectifs de l’accord de Paris, avec une trajectoire compatible avec les 1,5 °C, ne produit-il pas ce que Nicolas Hulot semblait craindre avec sa présence au gouvernement : donner l’illusion qu’on est à la hauteur sur ces enjeux-là ? Empêcher la véritable prise de conscience indispensable de la gravité et de l’urgence réelles de la situation ?

Et ne s’interdit-il pas de faire pencher le balancier du bon côté ? Si personne ne se bat pour demander aujourd’hui la suppression des vols intérieurs disposant d’une alternative par la route ou le fer en moins de 4 heures, gagnera-t-on demain ne serait-ce que la bataille pour supprimer les niches fiscales bénéficiant à l’aviation ? Bref, en procédant de la sorte, ne perd-on pas à la fois la bataille stratégique et les batailles tactiques ? Et ne condamne-t-on pas à la fois la bataille des 2 °C et celle des 5 °C ?

Je n’ai pas de réponse certaine à ces questions. Sans doute n’y a-t-il pas de réponse unique, la solution la plus efficace devant en combiner plusieurs, portées par différents acteurs du mouvement climat. Mais mon intuition profonde est qu’aujourd’hui celles et ceux qui portent les mobilisations de rue, les actions de pression, doivent le faire autour de revendications et de programmes cohérents avec les objectifs de l’accord de Paris, même s’ils ne paraissent a priori pas réalistes. Au vu du fossé gigantesque entre l’importance et l’imminence de la menace climatique et l’insuffisance de l’action générale pour la contrer, être trop raisonnable s’avère contre-productif. Tous les États du monde ont adopté l’objectif de limiter le réchauffement climatique à 2 °C voire à 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle, nous avons la responsabilité de faire respecter cet objectif et de montrer concrètement ce que cela implique.

Nous n’avons plus le temps de nous montrer raisonnables, nous devons être responsables.

(1) Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.
(2) « Comment s’aligner sur une trajectoire compatible avec les 1,5 °C ? », Charles Adrien Louis et Guillaume Martin du cabinet d’analyse B&L évolution (décembre 2018).

Article dans Politis

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