09-04-2019

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Réflexions sur le syndicalisme

Le mensuel Liaisons sociales en date du 1er avril publie un long article au titre provocateur : « A-t-on encore besoin des syndicats ?  ». Sa thématique y est résumée en ces termes : « Longtemps annoncée la crise existentielle des syndicats a sans doute franchi un nouveau palier avec l’émergence d’un mouvement social qui les a partiellement voire totalement ignorés  » Si la conclusion de l’article laisse percer une forme d’optimisme, le constat n’en est pas moins sévère et relativement partagé. C’est un peu le même constat qui sous-tend l’interview de Jean Marie Pernot dans Options.

Le mouvement des Gilets Jaunes s’est construit en dehors de tout cadre syndical voire avec le rejet des syndicats mis dans le même panier que les partis politiques comme des structures étrangères aux préoccupations d’un peuple qu’elles ne représenteraient plus. Et les quelques tentatives de convergence des luttes ont, à quelques rares exceptions près, rapidement fait long feu.

Qu’on ne s’y trompe pas-et Jean Marie Pernot le dit bien- il s’agit moins de la capacité des syndicats à mener des luttes au niveau des entreprises ou de secteurs des services publics que de leur capacité à prendre en charge les grandes questions économiques, sociales et environnementales ou celles de la défense des droits et d’être reconnus comme légitimes à le faire parce que porteurs d’un intérêt général et représentant de larges couches de la société.

De ce point de vue la thèse de Jean Marie Pernot pointant le piège de l’enfermement des syndicats dans l’entreprise est riche, même si elle a sans doute besoin d’être nuancée ou adaptée pour les 20% de salariés qui relèvent de la Fonction Publique.

De fait on peut se demander combien de travailleurs ont pu faire l’expérience d’un contact avec une organisation syndicale si l’on songe au nombre de chômeurs, de ceux qui sont salariés dans des TPE, qui sont précaires, qui travaillent pour des sous traitants ou sont contraints à des statuts d’indépendants occultant le lien de subordination et brisant les solidarités, voire travaillent pour des plate-formes qui, comme le montre Antonio Casili, invisibilisent le travail. C’est à tout cela que pense sans doute Jean Marie Pernot quand il évoque « le palais des courants d’air » qu’est devenue l’entreprise.

Certes tous ne sont pas ignorés des syndicats mais la plupart en sont de fait très loin ; or ce sont notamment ces salariés et une foule de travailleurs plus ou moins indépendants que l’on retrouve de façon importante parmi ces Gilets Jaunes qui récusent les syndicats. Inversement les organisations syndicales ont du mal à percevoir et donc comprendre ce qui se passe dans ces catégories.

Mais on peut à partir de là pousser la réflexion sur les causes de cette mise hors jeu actuelle des organisations syndicales. Loin d’être contradictoires avec le propos de Jean Marie Pernot elles en découlent.

Un premier élément de réflexion est que le cantonnement des syndicats dans le cadre de l’entreprise s’inscrit dans une stratégie de long terme : le néo libéralisme n’a de cesse de limiter les capacités collectives de défense des salariés et de construction d’alternatives. La politique brutale d’Emmanuel Macron en est l’illustration qui a fait le choix de passer par dessus les corps intermédiaires et ainsi de les délégitimer : il s’en prend même aux organes de défense des salariés dans l’entreprise ou les services, avec le démantèlement des instances représentatives que les salariés avaient construites et qui donnaient aux syndicats des outils dont ils maîtrisaient l’usage, qu’il s’agisse des CHSCT ou des CAP. Mais avant même cet épisode de brutalité inédite, un mouvement s’est construit depuis des années pour rogner peu à peu la capacité des organisations syndicales à peser collectivement et surtout intervenir dans les choix et construire des alternatives. Ceci avec selon moi une double dimension. D’une part on vise à faire la démonstration que l’action collective est inefficace en s’efforçant de faire subir défaite sur défaite aux mouvement sociaux, quel s’en soit le prix politique. D’autre part tout en affichant sans cesse une volonté de dialogue social on enferme celui ci dans un cadre étroit : la mise en œuvre de décisions prises ailleurs pour lesquelles on nie la légitimité des représentants des salariés à les contester ou à proposer des alternatives : on tend ainsi à réduire ce dialogue à des procédures purement formelles, coûteuses en temps mais souvent sans effet significatif sur les résultats. Cela ne signifie pas que le dialogue social n’est qu’une supercherie -et il peut donner des résultats positifs, comme on l’a vu par exemple avec PPCR- mais de plus en plus existe la volonté d’en faire un carcan pour les représentants des personnels, y compris en réduisant les droits qu’ils avaient acquis en la matière.

Bien évidemment tout cela pèse négativement à la fois sur la confiance dans le syndicalisme et sur son image mais également sur ses capacités, d’autant plus qu’un certain nombre d’organisations se sont inscrites dans ce cadre sans véritablement l’interroger ni se questionner sur la façon d’articuler le dialogue social avec la mobilisation des salariés et/ou avec la construction d’alternatives.

Le second élément de réflexion doit porter sur les évolutions de l’engagement : les études dont on dispose ,et qui ont pour origine en général les organismes qui s’intéressent au mouvement associatif, montrent que si l’engagement ne baisse pas ses formes évoluent : il s’attache plus à des causes ponctuelles et des actions dont on peut mesurer les résultats. Cela ne signifie pas qu’il s’agit d’une engagement zapping mais les jeunes notamment sont moins séduits par les grandes organisations verticales et très structurées. Il n’est pas évident que les organisations syndicales ( pas plus d’ailleurs que nombre de grands réseaux associatifs) aient trouvé les voies pour attirer et faire vivre ces types d’engagement et les conduire vers des formes plus pérennes et des prises de responsabilités durables.

Enfin on ne peut pas ne pas évoquer la division syndicale et ses effets mortifères sur les mobilisations, sur la réflexion collective et sur l’image du syndicalisme. Parler de division est même un euphémisme aujourd’hui : il s’agit par certains aspects d’une véritable guerre où chacun essaye d’être plus fort que les autres, où les alliances se font ou se défont pour construire des blocs antagonistes et où le rassemblement, toujours précaire, nécessite d’incessants efforts. Deux exemples selon moi l’illustrent : la presse a rapporté que lors de l’élaboration des ordonnances Macron les leaders des cinq confédérations représentatives au plan interprofessionnel ont eu des contacts pour définir ensemble un certains nombre de « lignes rouges » mais il leur a été impossible de le dire publiquement ! Il n’est pas certain que cela aurait changé les choix gouvernementaux mais cela aurait sans nul doute modifié le rapport de forces et la confiance dans les syndicats. Récemment 19 organisations syndicales et ONG ont publié un pacte écologique et social à l’initiative de la CFDT et de la FNH mais cela s’est fait en tenant à l’écart une partie des organisations syndicales (CGT et FSU notamment) et des ONG qui auraient pu y contribuer : cela ne peut qu’affaiblir une démarche utile et intéressante en lui refusant l’assise qui permettrait de bâtir de larges mobilisations et on peut d’ailleurs se demander quel est le devenir de ce pacte une fois passé le moment du coup médiatique.

Chacun peut imaginer combien cette division et cet antagonisme, qui concerne d’ailleurs beaucoup plus le plan national que celui des lieux de travail, peut être à la fois source d’inefficacité et dissuasive pour les salariés et l’opinion. Et on peut se demander si le reproche souvent fait aux syndicats d’être trop politisés ne vient pas de cette image qu’ils donnent d’être incapables de se rassembler pour prendre en charge l’intérêt général.

Certes la situation n’est pas désespérée et Jean Marie Pernot a raison de dire que le syndicalisme a encore de beaux jours. Ainsi les mouvements actuels dans l’Education et dans la Fonction publique montrent encore que le mouvement syndical peut dans certains secteurs se rassembler, agir pour des revendications qui rejoignent l’intérêt général et rencontrer ainsi un large accord dans la société.

Pour autant il est urgent de regarder la réalité dans toutes sa complexité et ses contradictions, de débattre et de réfléchir et s’efforcer de le faire ensemble. On ne doit pas se cacher qu’existent des différences profondes et des divergences entre les organisations syndicales aussi bien sur les stratégies que sur les objectifs : elles sont normales car elles traversent les salariés eux mêmes. Mais par delà ces différences et ces divergences le syndicalisme porte des valeurs et des intérêts communs ; on a vu en 2008 comment face à la crise un compromis avait pu réunir l’ensemble des organisations autour d’une série de propositions ;les débats et nombre d’avis du Cese montrent que les organisations syndicales peuvent travailler ensemble et se retrouver avec d’autres forces sociales. Pour retrouver tout le rôle qui peut et doit être celui des syndicats dans la société Il est urgent de réfléchir, d’analyser ce qui se passe dans notre société, de débattre des adaptations nécessaires, de faire vivre les valeurs qu’ils portent et de les promouvoir.

Mais cela implique de sortir de la guerre perpétuelle et des ostracismes réciproques : les questions et les enjeux sont tels qu’aucune organisation ni aucune alliance ne peut penser seule y travailler efficacement.

Gérard Aschieri, ancien secrétaire général de la FSU, membre du CESE et de l’IR-FSU.

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