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22-11-2011

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Réflexions sur la crise

Intervention à Trappes dans une réunion publique FSU-CGT (9 novembre 2011).

Cette intervention, qui répondait à une invitation faite à l’Institut de recherches de la FSU, a suivi une contribution de Jean-Marie Roux (CGT Finances) qui a expliqué les origines de la crise du capitalisme financiarisé, le processus de la crise financière de 2007-2008, les politiques qui ont suivi, son rebond en 2010, et les origines de la dette publique, avant de faire quelques propositions.

Je voudrais partir d’une question qui me semble essentielle : peut-on voir les choses autrement qu’en noir ?

Je vais commencer par des choses très noires. Par exemple, le plan d’austérité qui vient de sortir. Comment le définir ? Par son contenu : la hausse de la TVA, il ne frappe pas les riches, etc…
Je propose une autre définition : ce second plan d’austérité, c’est celui qui est entre le premier et le troisième. On pourra définir le troisième de la même façon. Les Grecs le savent bien, eux qui doivent être du côté du cinquième ou du sixième. Berlusconi en fait trois en trois mois.

Continuons en noir. C’est vrai que l’Europe est comme une automobile qui va dans le mur avec tous ces plans d’austérité, les peuples occupant la place du mort, et on n’est même pas sûr qu’ils aient attachés leur ceinture de sécurité.

Encore plus noir : nous vivons une crise majeure avec plein de qualificatifs (historique, systémique,..) ; une crise qui sera durable, qui ira loin, qui connaîtra de multiples péripéties, et dont l’issue est imprévisible.

Face à toutes ces catastrophes annoncées, il y a comme un effet de sidération dans l’opinion. C’est tellement énorme (hors norme) que dans un premier temps, ce sont les réactions de défense qui se multiplient. On n‘y croit pas, ou on ne veut pas voir (profitons du dernier bon Noël avant la crise), ou on subit (pour ceux qui sont déjà gravement touchés).
Il y a un mélange de résignation et de fatalisme entre ceux et celles qui pensent qu’on ne peut pas faire autrement et ceux et celles qui estiment qu’on ne peut pas gagner car la barre est trop haute.
A cet état d’esprit, s’ajoute en France le sentiment historiquement ancré que l’Etat nous protège.
Sarkozy et Fillon exploitent ce filon. A la télé, Sarkozy a fait un cinéma pour dire : « je suis là pour vous protéger, je vais mettre mon corps entre la crise et vous ». Et Fillon, avec son concept de « petite austérité » qui doit nous protéger de la grande à venir est dans le même registre.
Vu le cynisme des personnages, personne n’y croit, mais beaucoup auraient envie d’y croire.
Ce qui explique sans doute que le concept de « rigueur juste » défendu par Hollande ait plus de crédibilité, même si le doute est quand même là.

L’activiste canadienne Naomi Klein appelle « stratégie du choc » cette stratégie qui consiste à compter sur la peur et la sidération pour faire passer en accéléré le projet de société libéral. Utiliser la crise comme levier pour aller jusqu’au bout du projet, créer de l’irréversible ; d’où le sentiment qu’il n’y a plus de limites, qu’ils se croient tout permis, que des choses impossibles à concevoir hier, c’est à dire dans le cadre du compromis social de l’après guerre, deviennent possibles aujourd’hui. Il n’y a aucun doute : ils iront aussi loin que nous les laisserons aller.
Comment donc voir les choses autrement qu’en noir ? Comment au contraire en parler avec l’objectif de redonner le moral et l’espoir ?
Comment être à l’offensive ? Comment nous aussi utiliser la crise comme levier mais pour mobiliser les peuples autour d’alternatives pour un monde plus juste et plus solidaire.
Constatons qu’il n’y a pas que du noir dans les têtes, il y a aussi de la colère, de l’indignation, la volonté subjective de comprendre, de s’engager.
Je voudrais en parler en abordant deux sujets : l’Europe, la démocratie.

1-L’Europe

La zone euro est au bord de l’effondrement, et plus fondamentalement c’est le concept de la construction de l’Europe qui est en jeu.
Ils appellent cela la « crise de la dette publique ».
Je ne reviendrai pas sur les causes de l’accroissement des déficits publics, avec la politique libérale de priver les pouvoirs publics de ressources fiscales, l’impact de la crise et du sauvetage des banques….
Ce qui compte ici, c’est l’instrumentalisation de la crise de la dette publique.

A cette crise de l’Europe, on peut désigner deux causes.

- En premier lieu, les Etats se sont mis entre les mains des marchés financiers pour financer leur dette.
Cette servitude est volontaire, elle résulte de décisions politiques qui ont été prises dés le début de la libéralisation financière dans les années 70 jusque dans les années 90 avec le Traité de Maastricht.
Cela consistait à créer un vaste marché international des titres publics, lesquels jouaient dans la maelstrom financier global fait d’incertitudes et de volatilité le rôle particulier du point fixe qui apporte un minimum de garanties. De ce point de vue, les marchés ont besoin de la dette publique, mais lorsque celle-ci entre à son tour dans le grand jeu spéculatif les marchés n’ont plus les points de repère pour fonctionner.
C’est l’élément nouveau qu’apporte la crise européenne. C’est la raison pour laquelle Américains, Britanniques ou Japonais regardent avec effarement les Européens jouer avec le feu. Eux qui ont pris la précaution de ne pas mettre entièrement leur dette publique entre les mains des marchés, en permettant à leur Banque Centrale de financer une partie de cette dette par la création monétaire de celle-ci.

Un marché des croyances collectives

Ce qui s’échange sur les marchés financiers, ce ne sont pas seulement des actifs financiers, ce sont surtout des croyances collectives (André Orléan).
Le problème des détenteurs d’un titre n’est pas de savoir si le prix de cet actif correspond à sa valeur réelle, mais si les autres acteurs du marché vont vendre ou acheter ce titre dans la journée (sur les marchés automatisés où les ordres d’achat et de vente sont déclenchés par des logiciels, ce n’est pas dans la journée mais dans la seconde qui vient). Si vous n’êtes pas dans la tendance du marché, vous allez perdre, en vendant alors qu’il fallait acheter ou conserver le titre, ou inversement.
Les comportements sur les marchés sont moutonniers et développent ce que les économistes appellent des prophéties auto-réalisatrices. Il suffit que les acteurs du marché croient que la valeur des obligations du Trésor italien va baisser pour qu’ils les vendent massivement ce qui va diminuer leur cours, réalisant ainsi la prophétie énoncée au départ. La façon dont les banques se débarrassent de leurs titres italiens ces derniers jours et la dévalorisation de ces titres qui s’ensuit l’illustre bien.

Mais pour anticiper ce que les autres vont faire, un investisseur a besoin de repères. Comme je viens de le dire, ce n’est pas la valeur réelle du titre qui fournit le repère : que l’Italie soit une économie plus solide que la grecque, que le déficit public y soit plus limité qu’en France, importe peu.
Le point fixe qui va servir de gouvernail pour déclencher les comportements moutonniers, ce sont les agences de notation, qui sont une sorte de gourous prononçant des oracles1 que les fidèles attendent fébrilement. Les agences détiennent ainsi le pouvoir d’excommunication pour reprendre la formule de Christian Salmon. Ce que signifie Sarkozy quand il dit : "Si nous perdons le triple A, je suis mort »
Papandréou a été excommunié, Berlusconi aussi.

C’est même plus compliqué que cela car si le rôle des agences est de donner aux investisseurs "les instructions sur la façon d’avoir peur", les acteurs du marché jouent aussi à se faire peur : ils n’attendent pas le prononcé de l’oracle, ils cherchent à l’anticiper, ce qui revient à deviner ce qui fait le plus peur aux agences. Car les peurs peuvent être multiples et mêmes contradictoires, l’essentiel étant d’avoir peur.
Aujourd’hui, la France est menacée de perdre son Triple A, mais pour des raisons diverses : austérité insuffisante et déficits anticipés trop élevés, fragilité des banques, menace de la récession qui alimente en retour les deux peurs précédentes. Les agences sont capables de recommander une austérité plus forte et en même temps de s’en inquiéter à cause de son impact sur la croissance et l’aggravation des déficits publics qui en résulte. Les peurs font peur aux peurs et forment ainsi une boucle : dans ce monde de l’angoisse permanente, l’expression « rassurer les marchés financiers » correspond à un besoin profond et en même temps désigne un objectif impossible.

On connaît le double enchaînement qui signe l’aggravation de la crise de la zone euro :

L’effet austérité :
Les plans d’austérité en prétendant résoudre le problème des déficits publics l’aggravent brutalement car ils mènent tout droit à une récession qui va creuser les déficits et justifier de nouveaux plans d’austérité qui….
Constatant ces difficultés croissantes, les acteurs des marchés financiers vont anticiper un défaut de paiement et céder leurs titres. La valeur de ceux-ci baisse et leur rendement augmente2 pour atteindre des taux astronomiques (8, puis 10, puis 15 %) Contraint de s’aligner sur ces taux pour lancer de nouveaux emprunts, l’Etat concerné est étranglé et ne peut plus se financer sur les marchés. Il est alors contraint d’appeler à l’aide.

Drôle d’aide
Le peuple grec n’est pas reconnaissant disent les médias : l’Europe multiplie les plans d’aide, (elle donne des chèques traduisent-ils) et elle ne veut pas naturellement de chèque en blanc ajoutent-ils. Drôle d’aide pourtant : en effet cela ressemble plus à un sauvetage des banques qu’à une aide à un pays en difficulté. Sauver les banques françaises et allemandes en coulant le pays « aidé » par des programmes d’austérité sans fin, en détruisant le corps social.
Cette aide n’est pas une subvention à fonds perdus. Le FESF emprunte sur les marchés financiers et prête ces fonds à un taux supérieur (jusqu’en juillet dernier à des taux supérieurs à 5 %., prohibitifs pour une économie en récession). Pour la Grèce ce sont de nouvelles dettes qui devront être remboursées.

L’effet contagion 
Depuis le printemps 2010, les plans de « sauvetage » sont fondés sur une illusion : la spéculation va être cassée par des demi-mesures prises à reculons parce que les marchés financiers vont croire aux discours des gouvernements.
Or les marchés ne croient que les rumeurs et s’abandonnent à toutes les peurs. Si la Grèce a du être « sauvée » pourquoi pas les autres, et plus la spéculation se déplace des petits pays vers les gros, plus la peur s’accroît. Il est donc inévitable que la spéculation passe de la Grèce à l’Espagne, puis à l’Italie, puis à la France et l’Allemagne est au bout car si tout s’écroule elle sera au milieu du château de ruines.
L’effet contagion est propre à la dynamique des marchés financiers, il est alimenté par les peurs et s’épanouit grâce à la déréglementation financière qui permet son expansion sans limites.

A titre d’exemple, les banques américaines sont peu exposées à la dette italienne (15 mds $), mais la rumeur dit qu’elles ont par contre assuré beaucoup d’opérations sur cette dette (elles ont émis les fameux CDS, titres dérivés qui permettent de s’assurer contre le défaut sur un titre de dette). Bien que ce marché des dérivés soit totalement opaque, la rumeur sait être précise : les banques US auraient assuré pour 250 mds £ sur la dette italienne. En cas de défaut de l’Italie, elles seraient donc dans le tourbillon.
Cet exemple montre qu’il est illusoire de dresser des digues pour contenir l’inondation quand les ruisseaux coulent de partout et que la pluie continue à tomber.

Cette boucle qui s’étend comme une tornade tropicale de pays en pays ne peut être cassée que par une arme dissuasive et/ou par une attaque contre le ressort de la peur c’est-à-dire la finance dérégulée.

C’est pourquoi un programme réaliste est nécessairement radical.

On en connaît les contours :

- La monétisation de la dette par la Banque centrale européenne , c’est-à-dire par des achats directs de titres publics, permettrait de casser la spéculation du fait des moyens illimités de la Banque (qu’elle se donne par la création monétaire).
Ce qu’ont fait depuis 2008 Américains, Japonais et Britanniques.

- Désarmer la finance : casser les mécanismes spéculatifs par l’interdiction des marchés de produits dérivés, la suppression de la « banque de l’ombre », des paradis fiscaux, la séparation des banques de dépôt et d’investissement, la taxation des transactions financières, le contrôle public sur les banques,….
Toutes choses que le dernier G20 a renvoyé aux calendes grecques.

Pourquoi la classe politique dirigeante s’y refuse ? Par idéologie. Parce qu’elle a partie liée avec les puissances financières qui se sont consolidées en 30 ans de néo-libéralisme. Désarmer la finance supposerait d’être dans une logique d’affrontement avec celles-ci.
Il y a aussi la position allemande obsessionnellement hostile à la création monétaire par la BCE et qui dénonce l’alea moral », c’est-à-dire l’usage que les coupables de « laxisme budgétaire » font de la faiblesse des puissants. En effet, si la BCE intervenait massivement pour desserrer la contrainte que font peser les marchés financiers, les « Etats laxistes » ne seraient plus incités à faire plans d’austérité et « réformes structurelles ».

- La crise de la construction libérale de l’Europe.

On fait souvent référence au débat démocratique qui en 2005 a irrigué la société française. La différence avec aujourd’hui est qu’alors le débat portait sur des textes et des interprétations.
En 2001, on parle sur des faits qui sont la conséquence de trente années de construction libérale de l’Europe, dont l’adoption du Traité de Lisbonne a été le point d’orgue.

Au lieu de fonder sur la coopération entre les pays, sur le développement d’un modèle social, les politiques européennes ont été fondées depuis le milieu des années 80 sur le principe de la concurrence et de la supériorité de l’intérêt privé.
En matière monétaire, cela a donné le projet de Maastricht qui prétendait fonder une monnaie unique sur une politique monétaire échappant au pouvoir politique, sur une régulation des ajustements par les marchés, et sur l’absence de coordination des politiques budgétaires.
Gajeure invraisemblable puisque dans une zone économique et monétaire unique les économies divergent et la cohésion ne peut être assurée que par des mécanismes politiques de transfert entre zones dynamiques et zones dont la situation se dégrade.
Mais comment ces transferts coopératifs seraient-ils possibles dans une zone où les Etats sont mis en compétition par une concurrence des systèmes fiscaux, sociaux et juridiques, où le chacun pour soi devient la règle.
Aucun des plans vantés comme devant « sauver l’’Europe » ne s’intéresse à cette question de fond.
Au contraire, toute hausse du budget européen est exclue, pas question de lever des taxes européennes, et la taxation des transactions financières un moment envisagée vient de fait d’être retirée par la Commission européenne. Aucun grand projet européen n’est envisagé.
Le FSEF est un fonds intergouvernemental (ce sont les Etats Triple A qui lèvent les fonds) dans lequel chaque contributeur veut limiter sa mise.

Sur cette toile de fond, vient s’inscrire un modèle dominant dit « modèle allemand » fondé sur les exportations principalement à destination des autres pays de la zone euro (le commerce extérieur de la zone euro ne représente que 8 % de son PIB). Et l’Allemagne forte de ses excédents commerciaux accumulés sur ses partenaires envoie à ceux-ci un message comminatoire : faites comme nous, améliorer votre compétitivité coût !
Or ces pays n’ont pas les mêmes structures industrielles que l’Allemagne, et surtout cela revient à leur dire : votre seul avenir c’est de piquer des marchés à vos voisins en baissant vos prix. Les promoteurs d’une TVA sociale qui vantent explicitement cette taxe comme une dévaluation déguisée sont tout à fait dans le ton de cette guerre économique
Ce discours masque la perspective d’une Europe à deux vitesses : des pays qui s’enrichissent avec une économie qualifiée, des pays qui s’appauvrissent, enfermés dans des services bas de gamme et à bas salaires.

La solution : le saut fédéral ?

Ils ont enfin compris que le dogme de l’efficience des marchés les conduisait dans le mur. Il faut donc du politique, une « gouvernance économique ».
S’agit-il de mettre en œuvre des politiques coopératives, d’assurer la cohésion économique et sociale, de se donner des projets d’envergure, de lancer un grand débat sur ces orientations ?
Pas du tout !

Il s’agit d’imposer aux « Etats laxistes » le respect de la « discipline budgétaire », c’est-à-dire de rentrer dans les clous des indicateurs de Maastricht (dont le fameux 3 % du PIB indépassable pour tout déficit public) qui ont pourtant fait la preuve de leur vacuité.
Depuis quelques mois, pris dans une sorte de délire obsessionnel, la Commission et de plus en plus les « Etats forts » qui ont pris les choses en main ont multiplié des dispositifs de prévention, de contrôle, de surveillance et de sanctions : semestre européen, Pacte Europlus, et maintenant la mise sous tutelle des récalcitrants privés de leur souveraineté budgétaire (amendes, commissaires politiques de la troïka envoyés dans les administrations d’un Etat).
Où sont les débats qui devraient précéder des choix politiques aussi lourds que d’organiser la subordination d’Etats souverains vis-à-vis d’autres Etats, d’instaurer une hiérarchie entre les Etats, et donc entre les peuples.
Mais la démocratie, voilà l’ennemi !

Vers le chaos ?

L’accord du 26 octobre présenté comme le plan définitif qui allait « sauver l »euro » a déjà la tête sous l’eau 15 jours après.
L’épisode du référendum grec a montré l’extrême fragilité d’accords qui font payer les peuples sans leur demander leur avis.
La contagion a eu lieu : Dés la signature du plan de sauvetage de la Grèce, les marchés ont attaqué furieusement la dette italienne dont les taux sont montés au-delà de 7 %., et la France est dans ligne de mire.
Du fait du refus allemand d’adosser le FESF à la BCE, le Fonds est à la recherche de financement à hauteur de l’enjeu.
La piste des BRICS comme contributeurs a fait long feu. La Chine n’est pas entré dans le jeu, Dilma Roussef a dit que l’Europe avait plus d’argent que le Brésil. De toute façon, ce qui intéresse les BRICS c’est de passer par le FMI pour y accroître leur pouvoir.
Autre piste, celle d’un effet de levier, le Fonds jouant le rôle d’assureur des emprunts des Etats en difficultés. Cependant, les sommes en question sont insuffisantes et surtout le FESF reste dépendant des marchés financiers.
Par exemple, le FSEF qui empruntait à un taux de proche de l’Allemagne a levé des fonds cette semaine pour l’Irlande à un taux de 3,35 %, soit le taux auquel la France destabilisée par le risque de perte du Triple A emprunte.
Cela montre que les marchés ne croient pas en l’accord du 26 octobre.

2- La démocratie

La crise de la dette publique et de la zone euro place au premier rang la question de la démocratie.

Dépolitisation/repolitisation

Trente ans de néo-libéralisme ont grandement contribué à dépolitiser la société. C’est le célèbre acronyme de M.Thatcher : TINA (There Is No Alternative). En français : on ne peut pas faire autrement. Cet argument est matraqué sur tous les sujets. Nous sommes dans un monde de contraintes où l’idée même de choix politique, et donc de débat démocratique, disparaît.
Aujourd’hui, on constate un puissant mouvement de repolitisation des sociétés. D’abord avec le printemps arabe, ensuite avec l’émergence du mouvements des Indignés de Madrid à Occupy Wall Street. Il y a de l’indignation, une volonté de comprendre, de s’engager, de s’occuper des affaires de l’Etat, d’occuper les places publiques pour exprimer un mouvement citoyen, de reprendre son destin en main.
Ce mouvement s’inscrira dans le temps long. Ce n’est pas un mouvement de jeunes, mais un mouvement dans lequel la jeunesse occupe le leadership.

Crise de la démocratie représentative

C’est la démocratie confisquée. Par les oligarchies qui ont mis la main sur le pouvoir d’Etat, notamment l’oligarchie financière qui par cette position capte la rente prélevée sur la richesse nationale. C’est une critique forte contre la corruption. Confisquée aussi par les médias qui cristallisent l’exaspération, par la classe politique « de gouvernement ».
Cette crise est flagrante lorsque la société est bloquée par manque d’alternatives, et par les fausses alternances. Les gouvernements discrédités valsent au rythme des élections. Et maintenant ce sont les marchés soutenus par Sarkozy-Merkel qui les démissionnent. Le recours à des technocrates présentés comme au-dessus de la mêlée est censé résoudre le problème posé par l’usure des « partis de gouvernement ». On prépare ainsi une nouvelle étape de la crise de confiance.
Le slogan des Indignés « Vous ne nous représentez pas » est le point de départ de la recherche d’une « démocratie réelle ».

Nous sommes les 99 %

Cet autre slogan des Indignés désigne la cible : 1 % de riches ou l’oligarchie.
Mais c’est aussi autre chose.
C’est une critique de l’injustice sociale, et en même il y a le sentiment qu’on est dans une société fragmentée, où les gens vivent de plus en plus dans des mondes sociaux différents. Dans une société où domine la logique des intérêts privés, où les individus sont eux-mêmes privatisés.
L’égalité est avec la démocratie réelle la revendication majeure des Indignés. Une société dans laquelle il y a des choses à faire en commun. Et l’égalité c’est la reconstruction d’un monde commun (Rosanvallon). Pour cela, il y a besoin d’échanges, de rencontres, de mobilisations communes.

L’idée de l’Europe en péril
Les deux axes de la construction européenne (la paix entre les nations, le modèle social) sont remis en cause.
Le festival de Cannes de la semaine dernière laissera des traces : on prépare une Europe divisée entre pays qui s’enrichissent et pays qui s’appauvrissent, mais surtout on y a ajouté le mépris, la suffisance, et maintenant la mise sous tutelle.
La démocratie est plus que jamais rejetée aux marges de la construction européenne. Le projet de référendum grec a déclenché un véritable panique. En fin de compte, seul le Parlement allemand aura été consulté.

Pour conclure :

Le réveil des peuples, le retour des revendications démocratiques, les mobilisations sociales, l’engagement citoyen, la perspective d’une solidarité européenne et le la construction de mobilisations européennes donnent l’espoir de ne plus voir les choses en noir.
Pour terminer je parlerai de l’initiative lancée par Attac de créer un collectif pour l’audit citoyen de la dette publique.
Le mouvement syndical doit s’y engager.
Avec l’Austérité devenue l’autre nom de la Vérité, plus aucune revendication sociale n’est légitime. C’est une donnée complètement nouvelle et d’une violence inouïe
Faut-il embaucher 60 000 enseignants ? On peut discuter de la réponse en termes de choix à faire. Mais ce débat n’est plus légitime car la question ne peut plus être posée.

C’est une quasi disparition du politique car il n’ y a plus rien à discuter. Quant à la négociation sociale elle n’a plus d’objet. Au contraire tout devient possible, comme le montre l’exemple grec : baisse des dépenses sociales, démantélement des services publics, du droit du travail, mise en cause des statuts, des conventions collectives,….
Le syndicalisme est attaqué dans son cœur de métier

En même temps, c’est l’ensemble de la société civile qui subit ces attaques. Les syndicats, les associations qui interviennent nécessairement sur des champs spécialisés ont à se rencontrer non seulement pour la question du rapport de forces, mais aussi pour impulser une mobilisation citoyenne qui développe d’autres alternatives.
Mobilisation citoyenne car les citoyens ordinaires, révoltés ou indignés, tous ceux et celles qui se posent des questions tout en manifestant l’envie de s’engager, sont invités à s’exprimer.

Daniel Rallet
vice président Institut de Recherches FSU

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