29-03-2020

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Si nous ne touchons pas à la psychologie du patriarcat, nous aurons peu de chance de nous en débarrasser

Interview de Carol Gilligan par Cécile Daumas, Dessin MarÍa Medem — 13 décembre 2019 à 17:06 / Libération
Pour la philosophe américaine, théoricienne majeure de l’éthique « care », le patriarcat ne se limite pas à une domination économique et politique, il comporte un aspect psychologique qui consiste en un détachement émotionnel, un manque d’empathie qu’on inculque aux hommes dès l’enfance. Il est crucial de s’en défaire pour retrouver la sollicitude nécessaire à toute société.

Le concept de care, si discuté et mal compris en France, c’est elle. Dégaine à la Patti Smith, longs cheveux lâchés sur les épaules, jupe ample tombant aux chevilles, la philosophe et psychologue américaine Carol Gilligan vient de publier en France un livre qui pose la question essentielle de l’après- #MeToo : Pourquoi le patriarcat ?

Pourquoi cette structure inégalitaire de pouvoir persiste-t-elle alors que de nombreux pays vivent en démocratie et que les femmes ont le droit de vote ?

Agée de 83 ans, Carol Gilligan a écrit un des textes majeurs de la seconde vague du féminisme. En 1982, alors professeure de psychologie à l’université de Harvard, elle publie Une voix différente (édité en 1986 chez Flammarion, réédité en 2019), essai où elle met en avant une approche morale distincte chez les femmes. Cette morale différenciée se définit comme une éthique du care, centrée sur le souci des autres. Ce livre, le plus réimprimé aux éditions de Harvard, n’a cessé, depuis, de susciter débats et discussions. Quitte à être mal interprété, notamment comme une forme d’essentialisme : Carol Gilligan parle en fait de l’expérience des femmes et non de leur nature. Pour cette grande intellectuelle, le care est un enjeu majeur de notre monde commun. Une capacité humaine, partagée aussi bien par les hommes que par les femmes. Sauf qu’à un moment, certains en perdent le mode d’emploi.

Pourquoi sortir aujourd’hui un livre sur le patriarcat ?

Très lié au féminisme des années 70, le terme avait presque disparu aux Etats-Unis. Il a resurgi d’un coup, dans les éditos du New York Times ou dans la société, avec l’élection de Trump. Le président américain s’inscrit totalement dans le patriarcat. Pour lui, les hommes dominent les femmes, mais aussi un certain type d’hommes : les hétérosexuels sont au-dessus des gays, et les hommes blancs au-dessus des Noirs. Trump n’a pas besoin de se justifier ou de s’excuser, les faits parlent pour lui : c’est lui qui domine, qui a gagné, qui a le pouvoir. C’est un chef d’Etat au pouvoir enraciné dans le genre, or la démocratie n’est pas genrée, elle s’adresse à tous les citoyens. Sa présidence a été un véritable retour en arrière, nous sommes revenus à un état anthropologiquement archaïque. Nous nous sommes alors demandé pourquoi le patriarcat persistait.

Le système patriarcal repose sur une domination économique et politique largement documentée. Vous insistez sur la fonction psychologique du patriarcat, mécanisme essentiel à la perpétuation de cette domination…

Homme ou femme, nous souffrons tous de la perte de relations affectives, de relations d’amour avec autrui. Nous sommes tous des êtres relationnels disposant d’une voix dès notre naissance - qui nous confère la capacité à communiquer une expérience vécue. La réaction normale à la perte est la protestation. Protester est une chose que l’on fait tous les jours dans la vie ordinaire. Or, le patriarcat s’est imposé comme un système de règles et de valeurs visant à spécifier la manière dont les hommes et les femmes sont au monde. Il instaure un ordre des choses qui se fonde sur une binarité des genres et une hiérarchie entre les genres. Il ne vient pas naturellement aux êtres humains.

Dans ce système, les filles et les garçons sont élevés différemment particulièrement dans le rapport à la perte de la relation à autrui. Pour les garçons, le patriarcat met en avant le fait que la perte de relations n’est pas grave en soi, elle fait partie de leur vie. Vous êtes un homme, vous êtes fort, vous êtes indépendant. Si les petits garçons connaissent des amitiés masculines fortes durant leur enfance, on leur apprend, à partir de l’adolescence, le détachement émotionnel. C’est un mécanisme fort qui oblige au sacrifice des relations. Révolte, désespoir : en sabotant la propension des hommes à créer du lien, le patriarcat pousse à suivre la voie du détachement. Il impose une perte relationnelle et la rend irréparable. Sans possibilité de réparation, c’est l’amour - une force assez puissante pour déraciner le patriarcat - qui se retrouve sacrifié.

Se protéger de la douleur de la perte, c’est aussi devenir moins vulnérable…

Homme ou femme, la vulnérabilité est humaine. La perte est inévitable pour tout le monde alors que le patriarcat dit que la vulnérabilité est féminine. Défense contre la perte, il s’érige en rempart contre la vulnérabilité associée au fait d’aimer. Il est à la fois une source de perte de liens à autrui et une protection contre d’autres ruptures à venir : il est à l’origine du traumatisme tout en étant son propre moyen de défense contre le traumatisme. Il impose une trahison de l’amour avant de rendre sa perte irréparable. Dans When Boys Become Boys (2014, non traduit), la psychologue américaine Judy Chu retrace l’épreuve initiatique par laquelle les garçons apprennent les codes de la masculinité qui requièrent pour eux d’abolir toute empathie et de masquer leur vulnérabilité. L’histoire d’Œdipe raconte le traumatisme de la perte, l’abus de pouvoir et la violence, l’aveuglement et le silence. C’est une version mythique de la tragédie inhérente au patriarcat.

Quelles sont les conséquences politiques de ce détachement émotionnel ?

Si vous voulez affirmer que des êtres humains sont supérieurs et d’autres inférieurs en raison de leur sexe, de leur couleur de peau ou de leur religion, vous devez vous couper d’eux, ne pas avoir de relations avec eux. A partir de là, vous pouvez instaurer un ordre politique avec des subordinations et des oppressions. Le patriarcat politique se nourrit de ce patriarcat psychologique. Analyser ce système en termes de perte ou de gain nous aide à comprendre le lien entre les facteurs psychiques du patriarcat et ses principes extérieurs plus évidents (avantages socio-économiques, détention du pouvoir et d’un statut social élevé). La lutte politique recoupe cette bataille psychologique. C’est un combat entre différents modèles de société et de croyance mais c’est aussi cette tension entre notre quête d’amour et notre souhait d’éviter la douleur consécutive à une éventuelle perte. Si nous ne touchons pas à la psychologie du patriarcat, nous aurons peu de chance de nous en débarrasser.

Ces règles patriarcales sont-elles encore très puissantes dans la société ?

La pression est sur les femmes. Qui a besoin de relations aujourd’hui ? Les femmes ! C’est un piège, l’amour est un piège. Telle que la dessine le patriarcat, la position des hommes est la plus confortable. La plus enviable. Cette différence entre les hommes et les femmes n’est pas inscrite dans nos gènes. Si les hommes dominent, ils peuvent avoir des gens à leur disposition. Vous avez le pouvoir, l’argent. Vous pouvez utiliser des personnes comme des objets, pour des relations sexuelles par exemple. L’homme a la position désirable. Le patriarcat est un cadre qui impose une façon de penser et d’agir. Comme au cinéma, il recadre sans cesse pour donner une manière de penser, de parler.

En quoi le patriarcat est-il un système qui sabote la propension humaine à se soucier de l’autre ?

Le care est une capacité partagée par tous, hommes et femmes. Le soin et la sollicitude, comme le ressenti des autres, sont en nous. Quand un bébé pleure dans une maternité, un autre bébé se met à pleurer. Le bébé, puis l’enfant, demande des années de soins avant d’être dans la capacité de subvenir seul à ses besoins. Chacun peut prendre soin de l’autre, c’est ça le comportement humain. Pourquoi perdons-nous cette capacité ? Pourquoi le soin se féminise-t-il ? Les petits garçons sont par exemple très attentifs aux autres. Ils vont apprendre à se défaire de cette attitude. Mes recherches ont porté sur cette question essentielle : comment développe-t-on cette capacité du care et comment on la perd ! Comment cette sollicitude est effacée chez les uns, en particulier les hommes, et présente chez les autres, en particulier les femmes.

Vous dites que le care est un principe fondateur de notre humanité…

En tant qu’êtres humains, nous n’avons survécu que grâce au soin. Quel est le gain pour le système patriarcal de l’arrêt de la sollicitude ? La question qui se pose, c’est pourquoi un tel changement a été instrumentalisé. Quand il y a une catastrophe, une inondation, on voit aussitôt l’entraide se remettre en place. L’absence de sollicitude se fait aux dépens de l’humanité. Regardez notre planète, nous n’en prenons pas soin ! Elle va devenir inhabitable. Les enfants descendent dans la rue, ils s’adressent aux adultes, comme le fait Greta Thunberg : pourquoi cela vous est-il égal ? (don’t you care ?) Pourquoi ne faites-vous rien ? Pourquoi ne sommes-nous pas tous dans la rue ?

Cécile Daumas Dessin MarÍa Medem

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