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14-11-2012

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Socle : le débat se poursuit

Le numéro d’octobre de la lettre électronique de l’Institut a publié un article de Denis Paget sur le "socle commun de connaissances et de compétences" qui a suscité diverses réactions, dont certaines polémiques, sur internet. Denis Paget a souhaité y répondre. Nous publions ici sa réponse à Jean Michel Zakhartchouk et Annie di Martino

Cher ami,

J’ai pris connaissance de la réaction d’Annie di Martino et de la tienne. J’ai essayé de lui répondre sur le site mais je n’y suis pas parvenu n’étant pas un adepte de facebook. Je passe donc par ton intermédiaire. Je trouve également bien caricatural le texte de l’Humanité dont je ne connais pas l’auteur. Et je suis assez désolé d’être mis dans le même sac.
Le contenu de ton message me semble caractéristique des confusions et malentendus qui sans doute nous séparent. Quand je dis que le socle est le produit de la pensée et des politiques de droite, et quand j’en retrace rapidement la genèse (ce qu’avait fait également Claude Lelièvre en introduction de l’atelier auquel nous avons participé), je fais simplement un constat de la constance avec laquelle, sous des formes diverses, les ministres de droite et les experts qu’ils ont sollicités, ont toujours voulu esquiver la question de l’échec scolaire et de la démocratisation par un recours à des versions plus ou moins basiques de la culture. Il ne faut pas confondre ce plan avec ce que font ensuite les enseignants dans leur classe des prescriptions qui leur sont imposées auxquelles ils peuvent ou non adhérer. Porter jugement d’une politique n’est pas étiqueter les enseignants, et celui ou celle qui tente de résoudre les problèmes d’apprentissage en utilisant le socle ne me paraît pas pour autant "un suppôt du méchant patronat ou de Bruxelles". A contrario croire que la loi Fillon de 2005 portait des vertus démocratiques à travers la promotion du socle serait bien naïf et si les progrès ne sont pas à la clé ce n’est pas parce que de nombreux enseignants ne se sont pas emparé du socle et du LPC mais parce que la Loi Fillon repose bien sur le préjugé que beaucoup de nos élèves ne peuvent pas aller au-delà du socle.
Ce qui a beaucoup perturbé les enseignants c’est la triple injonction du socle, des programmes et du LPC qui n’est pas seulement le fait de maladresses d’application mais qui porte une intention à visée politique que j’ai essayé d’expliciter : aux uns les programmes complets, aux autres le lot de consolation d’un socle qui se veut porteur de formation tout au long de la vie parce que, dans l’esprit de ses concepteurs, ils ne pourront pas aller bien loin dans leurs études. Le cas du programme de mathématiques me semble emblématique : dans le programme de 3ème se trouvent hors socle les fonctions et la résolution des équations et inéquations du premier degré, c’est à dire les éléments essentiels pour aborder une poursuite d’étude dans cette discipline. Il y a bien là un choix réfléchi même s’il est vrai que toutes les disciplines ne sont pas logées à la même enseigne.
Je demande donc qu’on lise mon article jusqu’au bout. Je propose qu’on élabore une seule prescription pour éviter ce défaut majeur qui empêche de réfléchir aux besoins d’une culture scolaire qui parle à tous les élèves et tienne compte des mutations culturelles que nous vivons ; de la même façon je propose d’en finir avec la surévaluation qui a envahi les collèges et que le LPC n’a fait qu’amplifier (cf ; l’article que je t’avais adressé sur l’évaluation et qui prévoit de capitaliser les acquis pour arrêter le jeu du tout ou rien dont sont victimes les fameux décrocheurs). Annie di Martino ne dit rien sur ces propositions et m’accroche finalement sur des points de détail de mon article ; mais je veux essayer même sur ces points de justifier ce que j’ai écrit.
Il y a le débat sur l’approche par compétences. Si j’ai utilisé l’expression "enseignement par objectif de compétence" ce n’est pas par ignorance des différences théorisées entre pédagogie par objectifs et approche par compétences mais parce qu’il me paraît nettement qu’une partie du socle et la presque totalité du LPC, dans leurs formulations, se rapprochent plus d’une pédagogie par objectifs, faisant la part belle aux comportements et à la segmentation parfois outrancière des contenus qu’à une approche clarifiée des compétences. Dans tous les stages que j’ai pu animer où j’ai rencontré des centaines de collègues de collège, reviennent toujours les questionnements sur ce que sont les compétences, catégorie aujourd’hui envahissante des programmes scolaires. Les interrogations sont diverses selon les disciplines. Mais encore une fois, il ne s’agit pas là d’un jugement porté sur ceux qui essayent de travailler par compétences si la notion leur paraît claire. Je dis seulement que la plupart de nos collègues en sont très embarrassés, non pas parce qu’ils ne voudraient rien changer comme vous semblez toujours le suggérer mais parce qu’ils ne disposent pas des ressources nécessaires pour clarifier la relation entre savoirs et compétences. Contrairement à ce que dit Annie di Martino ce débat n’est pas dépassé. C’est pourquoi j’ai insisté sur la nécessité de faire revivre l’histoire des disciplines scolaires et donc de réinscrire la réflexion sur les contenus dans la vie et l’évolution des disciplines. Je maintiens que de ce point de vue la rédaction du socle les traite très inégalement. Combien de professeurs d’EPS ou de technologie ou d’arts plastiques m’ont dit avoir l’impression que le socle ne les concernait pas et n’évoquait quasiment rien des objectifs de formation qu’ils se fixent. Je ne vois pas comment on pourra faire vivre la notion de compétences sans passer par les didactiques disciplinaires et sans des prescriptions qui traitent à égalité tous les champs du savoir.
Enfin, sur l’interdisciplinarité je ne vois pas de désaccord avec ce que j’ai écrit ; il me semble qu’Annie di Martino veuille surtout m’assimiler à tous ceux qui ont toujours tout refusé. Je rappelle seulement que j’ai été un des principaux initiateurs des TPE à l’époque du ministre Allègre. Ce qui m’a valu d’être la cible à l’époque d’une véritable campagne publique menée par les "Sauvez les lettres" et autres conservateurs et à pas mal d’insultes dans mon propre syndicat. Je les pratique régulièrement dans mon lycée avec des méthodes qui ne me semblent pas très éloignées du petit film réalisé dans la classe d’Annie di Martino et j’ai toujours regretté qu’ils aient été supprimés en terminale. J’ai également proposé à la concertation un dispositif de remplacement du brevet faisant appel à des épreuves interdisciplinaires. C’est pourquoi j’ai été particulièrement affecté par ce que j’ai lu, notamment par les divers commentaires suscités par l’article d’Annie di Martino qui me traitent de dogmatique et autres qualificatifs peu aimables (enfin c’est la règle d’usage de la communication dans ce genre de forum, même chez des enseignants engagés dans un mouvement pédagogique ; ce que je trouve regrettable).
Que tout cela ne nous empêche pas de continuer à débattre sereinement et à nous poser des questions sur nos pratiques.
Cordialement

Denis Paget

ps : pour la clarté du débat on trouvera l’article d’Annie di Martino à l’adresse ci dessous
http://lewebpedagogique.com/anniedimartino/2012/11/07/tout-le-monde-peut-se-tromper/

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