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Politiques néolibérales et alternatives syndicales

Texte d’orientation 2011-2012

Contextes et intentions

La poursuite, pour la cinquième année consécutive de notre chantier, consacré aux rapports entre les politiques néolibérales et l’action syndicale, conduit assez naturellement à s’interroger sur le moment particulier où nous nous trouvons : moment d’appréciation du contexte politique, social et éducatif général bien sûr mais aussi moment pour nous d’indiquer le point d’aboutissement provisoire de notre réflexion et nos intentions.

Tout au long des quelque dix ans de travail menés dans ce cadre de l’Institut de recherche de la FSU, nous avons pu voir combien les avancées du néolibéralisme dans le champ éducatif ont été considérables. La Nouvelle école capitaliste qui constitue une étape importante de notre réflexion a voulu donner, en lien avec nos travaux et notre séminaire public, une caractérisation précise de cette colonisation néolibérale d’autant plus déroutante et cruelle que nous avons assisté, en parallèle, à l’érosion pour ne pas dire à l’effondrement des grands projets émancipateurs et progressistes, le terrain scolaire n’étant pas le seul concerné loin s’en faut.

Il nous semble également assez peu contestable que ces deux phénomènes conjugués ont engendré une régression qui va jusqu’à susciter une intériorisation des effets de domination du paradigme néolibéral sur fond de normalisation des esprits. En quelques années, le recul de la sociologie critique de l’école au profit d’une prolifération de considérations assez uniformes sur le management et l’économie de l’école est révélateur. Pour le dire d’une formule ramassée, le néolibéralisme éducatif, dans ses habits modernisateurs, semblait jusqu’à il y a peu encore être devenu un horizon indépassable.

Cette évolution n’aura pas été sans effets sur ceux-là même qui ont voulu résister et maintenir des points de vue et des pratiques en opposition au modèle dominant. Reconnaissons, même si ce n’est pas là l’objet central de notre séminaire, un éclatement des positions à l’intérieur même du camp progressiste, traduisant parfois un ralliement plus ou moins honteux au projet réformateur néolibéral mais plus souvent l’embarras et la confusion. Au-delà de la réactivation médiatisée d’oppositions factices - pédagoques versus défenseurs du savoir, modernisateurs contre républicains, etc..- , pendant plusieurs années les seuls « choix » furent largement piégés : accepter la ligne générale du néolibéralisme quitte à espérer l’infléchir de l’intérieur ou se réfugier dans le retour nostalgique à un passé idéalisé. Cela peut au moins pour partie expliquer l’auto limitation d’un certain nombre de points de vue critiques qui se sont cantonnés à des problématiques partielles, fragmentées ou exagérément technicisées. Une part importante de notre travail a consisté au contraire à relier des éclairages jusque-là trop partiels et des critiques encore trop éclatées.

Il est toujours hasardeux de vouloir dater l’émergence des facteurs qui ont marqué l’évolution de ce contexte et introduit des ruptures. Nous avons voulu au cours des deux années précédentes recenser, surtout dans le champ de l’éducation mais pas uniquement, les diverses formes de résistance, comprendre leur sens, leurs dynamiques et leurs limites. Avec le grand mouvement social contre la réforme néo libérale des retraites, nous avons pu nous accorder sur ce constat paradoxal : bien que massif, unitaire et intergénérationnel le mouvement n’en a pas moins échoué à faire bouger autrement qu’à la marge le projet gouvernemental. Ce qui ne vaut hélas pas seulement pour les retraites. A de rares exceptions prés, ( Décembre 1995, CPE, Traité constitutionnel européen ) les luttes et les résistances n’ont pas réussi à imposer un rapport de force et surtout une autre politique. Alors même que la légitimité et l’efficacité des politiques néolibérales sont de plus en plus contestées, les contre réformes continuent d’avancer et leurs effets économiques et sociaux n’en finissent pas de se faire sentir. Nous sommes aujourd’hui dans un moment où les résistances gagnent sans équivoque le champ éducatif et social ( manifestations grecques, londoniennes, chiliennes, américaines ) et où les manifestants et les indignés se répondent du Caire à Madrid en passant par Tunis, Athènes et New York sans attendre ni s’aligner sur des échéances électorales. Et en même temps aucune de ces expressions ne peut à elle seule préfigurer une alternative crédible. La question se pose partout de savoir comment passer du constat qu’il nous faut refonder un projet d’émancipation à l’ébauche de sa mise en œuvre.

Résister pour réorienter la pensée sur l’école.

Une réflexion sur la réinvention de la politique éducative devra affronter la crise profonde de l’école évoquée plus haut. Nous en connaissons les formes multiples que les réformes d’inspiration néolibérale, les politiques de suppression de postes, la montée des inégalités ont aggravées. Et si bien sûr le « service public d’éducation » doit être défendu, étendu et renforcé il doit également être réorienté selon un principe général qui soit cohérent et alternatif à la mise en marché néolibérale de l’école. La volonté de refonder et de reconstruire ne pourra donc évacuer la question : selon quels grands axes, avec quelles priorités, selon quelle cohérence ?

Fidèles en cela aux lignes directrices de notre chantier, nous souhaitons conserver à cette réflexion son caractère transversal et global et ne pas séparer plus que nécessaire les dimensions institutionnelles, pédagogiques, politiques ou sociales des alternatives éducatives. Ou plus précisément s’il peut être utile de les distinguer pour les étudier, il est également indispensable de les relier pour mieux souligner la logique générale qui les fonde. Cette logique est à nos yeux celle d’une révolution indissolublement scolaire et sociale ou si l’on veut d’une révolution de civilisation.

Le capitalisme néolibéral mondial, ses désastres sociaux, environnementaux et culturels ne nous laissent pas d’autre voie. La refondation d’une perspective alternative dans le champ éducatif, le renouvellement des instruments critiques, des analyses, des objectifs généraux, des formules et des dispositifs organisationnels, sont suspendus à la conscience de cette nécessité. Notre horizon doit être celui d’une civilisation radicalement différente du capitalisme total contemporain.

Qu’en sera-t-il dés lors de l’éducation ? Quelles institutions éducatives seraient requises pour favoriser des formes d’existence non capitalistes, pour susciter des formes de pensée et de culture qui rompent avec une dynamique mortifère de valorisation et d’extension sans limite de la logique du capital à tous les rapports sociaux ? L’une des premières et des plus importantes conditions recouvre l’impératif de repenser ensemble question scolaire et question sociale. Un îlot de « socialisme éducatif » au sein d’un société régie par les lois d’airain du capital et de la « cage d’acier » qu’elle impose à tous et à chacun n’aurait guère de sens ni de chance d’advenir et risquerait plutôt de fonctionner comme alibi. Nous voulons donc penser les conditions d’émergence d’alternative éducatives comme déclinaisons dans le champ scolaire d’une société démocratique débarrassée de l’exploitation de l’exploitation et de la domination de classe.

Une telle politique s’inscrit dans un projet d’émancipation du travail, de démocratie radicale, de citoyenneté sociale et économique complète.

Remettre du commun au cœur du projet de société et d’éducation.

Reconnaissons sans ambages les difficultés de l’entreprise Réfléchir ensemble aux alternatives à penser et à construire pour l’école n’ira pas :
− sans remise en cause radicale d’un paradigme néolibéral qui s’est largement imposé et diffusé et dont nous estimons qu’il faut le caractériser comme étant celui d’un capitalisme total.
− sans attention aux formes multiples de résistance et aux potentialités et virtualités dont elles peuvent être porteuses
− sans retour historique et questionnement des « traditions » et solutions progressistes d’hier et sans examen critique des propositions présentes aujourd’hui dans le champ éducatif.

Signalons qu’il ne s’agit pas pour nous – ce ne serait guère la vocation d’un institut de recherche – d’élaborer en vase clos des alternatives et de préparer dans les arrières cuisines de la recherche les « prêts à penser » dont l’avenir radieux aurait besoin. Il s’agira plutôt :
− de réfléchir aux conditions de possibilité d’émergence et d’expérimentation porteuses d’alternatives
− de lever un certain nombre d’obstacles épistémologiques à leur conceptualisation.
− de signaler les pistes de renouvellement les plus prometteuses.

Si l’on veut donc penser un projet d’éducation dans l’horizon d’une civilisation post-capitaliste, il convient d’aller beaucoup plus loin que les promesses encore très vagues que l’on trouve dans les plateformes et programmes des partis de gauche et notamment du parti socialiste ( « mettre l’éducation au cœur du projet politique », « faire de l’école une priorité »). Il convient en particulier de se demander en quoi pourrait consister une nouvelle politique éducative au sens où nous venons de l’évoquer.

L’hypothèse dont nous partons sur ce que l’on peut attendre d’une politique éducative alternative pourrait tenir en une formule : que dans tous les domaines, elle doit « remettre du commun au cœur de la société ». Contre la concurrence généralisée pour les meilleures filières, les meilleurs établissements, les meilleures classes, etc, il faut sans doute poser le commun comme le nouvel esprit de l’institution. Les Forums sociaux mondiaux de ces dix dernières années l’ont réaffirmé : l’éducation et la culture sont des « biens communs de l’humanité ».

La question à laquelle nous avons à répondre est donc la suivante : comment briser la constitution de cette société néolibérale et promouvoir un nouveau système de normes sociales, de formes d’existence et de modèles d’institution dans le champ éducatif ?

La déclinaison d’un projet éducatif démocratique.

Il s’agit de passer en somme de la logique de la compétition à la logique du commun.Comment décliner la production du « commun » dans l’éducation ? Quatre chantiers méritent d’être réouverts, soit quatre axes étroitement solidaires qui formeront la trame de la poursuite de notre séminaire au moins pour l’année à venir.

− Le premier concerne la relance de la démocratisation sociologique de l’école. Pas de transformation progressiste de l’école sans réduction des inégalités sociales et scolaires et reprise d’un réel mouvement de démocratisation de l’accès au savoir.
− Le second touche à la réinvention d’une culture commune, à une reformulation de ses contenus et leur articulation avec des savoirs émancipateurs
− Le troisième nous semble devoir traiter d’une nouvelle pédagogie et plus précisément du passage d’une pédagogie des la compétition et de la mobilisation du néo sujet à une pédagogie de la coopération.
− La perspective enfin d’une démocratisation de l’organisation scolaire autorisant une refondation laïque et institutionnelle de l’école, nous semble également devoir être abordée.

Enfin il n’est sans doute pas inutile de rappeler la place et la responsabilité du syndicalisme enseignant dans une telle entreprise. Pour évoquer Jaurès, c’est sans doute lui qui a vu le mieux quelle force de transformation pouvait représenter justement le syndicalisme enseignant pour peut porter l’unité essentielle à la lutte pour l’émancipation, tant il opère par lui-même la liaison entre les deux grandes forces de transformation historique qui peuvent renverser le pouvoir du capital, la « force du travail » et la « force du savoir ».

Lors de la journée inter chantier tenue l’an dernier, il nous était apparu que plusieurs parmi ceux engagés par les équipes de l’Institut pouvaient être connectés. En ce sens nous souhaitons qu’ entre autres chantiers, le « chantier histoire » et pour les raisons rappelés plus haut puisse apporter son éclairage à notre problématique.

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