18-01-2021

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Trois questions à Mathilde Larrère, historienne, autrice de Rage against the machisme.

Dans l’ouvrage de synthèse Rage against the machisme récemment publié aux Éditions du détour, Mathilde Larrère retrace deux siècles de luttes des femmes en France, depuis la Révolution de 1789.
Nous l’avons interrogée sur l’analyse qu’elle fait des dynamiques de ces luttes ainsi que sur le regard qu’elle porte sur les évolutions actuelles.
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Comment le féminisme a-t-il fait mouvement dans l’histoire en France ? Quelle dialectique entre luttes, avancées et reculs ?

Pour répondre à cette question, encore faut-il se demander ce que signifie « faire mouvement ». On peut définir comme « mouvement social » toutes les interventions collectives destinées à transformer les conditions d’existence de leurs acteurs et actrices, à contester les hiérarchies, les rapports de domination et qui génèrent, pour cela, des identités collectives appuyées sur des sentiments d’appartenance.

Longtemps l’historiographie a eu par trop tendance à considérer que le féminisme ne faisait mouvement qu’à partir de la fin du 19e siècle, avec la mobilisation des suffragettes pour le droit de vote. C’est ce qui a donné naissance dans les années 1970, années des premiers travaux en histoire des femmes, à la lecture de l’histoire du féminisme en termes de « vagues ». On distinguait alors deux « vagues », la première donc, celle des suffragettes, la seconde à partir des années 1970. Une « troisième » viendrait depuis s’ajouter depuis Me Too.

Mais les deux livres qui sont sortis en cette rentrée sur l’histoire des luttes des féminismes, le mien ainsi que celui de Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel se rejoignent pour rejeter, et cette lecture en termes de vagues, et cette naissance du mouvement féministe avec les suffragettes.

Comme je l’explique dans mon introduction, comme le font aussi mes collègues, il nous faut remonter plus avant. Nous avons toutes quatre (sans nous concerter pourtant) fait débuter nos ouvrages à la Révolution Française. Soit une époque où des femmes s’organisent en clubs, sociétés, signent conjointement des pétitions, se rassemblent dans l’espace public, ont donc des « interventions collectives » pour reprendre la définition. Où elles dénoncent les inégalités hommes-femmes, réclament l’égalité de droits (civils, politiques) et donc cherchent à « transformer les conditions d’existence de leurs acteurs et actrices, à contester les hiérarchies, les rapports de domination ». La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges appelle d’ailleurs les femmes à faire mouvement dans son postambule – ce alors qu’elle-même était assez isolée. Il ne s’agit pas de nier qu’il y ait eu avant la Révolution des femmes qui, par leurs écrits surtout, luttaient pour la reconnaissance de l’égalité femme-homme. Mais elles étaient isolées, et il est donc difficile de dire qu’elles « faisaient mouvement ». Certes ces premières mobilisations de la fin du 18ème siècle et du 19ème siècle n’ont pas le niveau d’organisation ni l’ampleur qu’elles prendront à partir de la IIIème République et de son régime de libertés fondamentales, ne serait-ce que parce que, justement, elles se retrouvaient régulièrement sous le coup d’interdictions (le droit d’associations a plusieurs fois été retiré aux femmes, leurs clubs dissous). Mais elles ont su saisir les moments de liberté pour ouvrir des journaux (qu’on pense aux journaux des années 1830 ou de 1848), des associations (clubs, sociétés), se rencontrer, échanger, produire des textes collectifs.

La lecture de l’histoire en termes de « vagues » a donc pour effet d’invisibiliser la mobilisation des femmes pour les droits des femmes pendant la révolution française, mais également de passer sous silence celles des femmes des années 1830, celle du moment 1848, ainsi que la mobilisation qui précède puis s’inscrit dans la Commune de Paris. Il est qui plus est difficile de simplement les rattacher à la première vague pour le droit de vote, tant leurs revendications, leurs origines sociales, leurs répertoires d’actions les distinguent des suffragettes.

Sur la dialectique entre luttes, avancées et reculs, il est difficile de répondre rapidement. Ce que l’on peut dire c’est que les luttes tendent à arracher des avancées qui peuvent se traduire en lois, mais que la mobilisation féministe suscite en réaction des durcissements anti féministes qui se manifestent sous forme de Backlash (retour de bâton) comme l’a bien analysé Susan Faludi dans La guerre froide contre les femmes (1991 pour l’édition américaine). C’est d’autant plus net en France, de la Révolution Française aux années 1870, que les femmes profitent des séquences révolutionnaires pour faire valoir leurs revendications et que, généralement, les mêmes femmes qui défendent l’égalité des droits des deux sexes se signalent aussi par des positions radicales en matières politique et sociale. Les femmes de la Société des citoyennes révolutionnaires et républicaines se distinguent par leur hébertisme, celles de 1830 sont pour beaucoup saint-simoniennes, celles de 1848, fouriéristes, celles de la fin des années 1860 puis de la Commune, socialistes internationalistes. Autant dire qu’elles réclament et pensent dans un même mouvement le renversement de l’ordre des sexes et ceux de l’ordre social et de l’ordre politique. Aussi, les retours à ce qui est perçu comme l’ordre politique et social dans les périodes post, voire contre-révolutionnaires (Empire après la Révolution française, Monarchie de Juillet après 1830, République conservatrice puis second Empire après février 1848, Ordre moral après la Commune), tendent à rendre la remise en cause de l’ordre des sexes responsable de la déflagration de l’ordre social et politique. D’où des retours de bâton d’autant plus sévères et délétères pour les droits des femmes que ce qui semble en jeu est l’effacement révolutionnaire. En d’autres termes, les femmes ont pâti d’avoir été révolutionnaires en plus d’être féministes. Il en va pour partie de même à la fin des années 1970 où le mouvement pour la libération des femmes est associé à ce « moment 68 » dont beaucoup voudraient absolument tourner la page et en rendent les féministes responsables.

Pays de la Révolution française et des Droits de l’Homme et du Citoyen, la France offre pourtant un exemple de résistance particulièrement forte aux revendications féministes. Pour quelles raisons ?

J’ai déjà pour partie répondu à cette question. C’est en partie justement parce qu’elle est le pays de la Révolution française que la France offre un exemple de résistance particulièrement forte aux revendications féministes. La France est le pays de la Révolution, mais aussi, n’en déplaise à notre orgueil nationalo-républicain, celui de la Contre révolution, celui du désir d’effacer la révolution, que ce soit dans la solution bonapartiste ou ultraroyaliste. Or l’histoire a lié Révolution(s) – et j’insiste sur le pluriel car il ne faut pas oublier les révolutions du 19ème siècle – et féminisme – je devrais mettre un pluriel aussi notons bien, nous y reviendrons plus loin – , parce que les femmes ont toujours su saisir les révolutions comme autant de brèches pour exprimer leurs revendications, arracher quelques conquis, s’organiser, participer à la vie publique. Parce qu’elles ont généralement été actrices de ces révolutions et que les féministes y portaient aussi souvent les voix les plus radicales (et que les plus radicales des femmes étaient aussi féministes). Aussi, la Contre révolution récurrente dans notre pays s’accompagne-t-elle de résistances aux revendications féministes.

Cela étant dit, revenons un peu sur votre question : pourquoi le « pays des droits de l’homme » offre-t-il autant d’exemples de résistance ? Que veut vraiment dire « pays des droits de l’homme » ? Oui, ils ont été proclamés en France, et ce à trois reprises, avec des différences notables entre les textes de 1789, 1793 et 1795, principalement quant à la place des droits sociaux. Mais l’on sait aussi combien ils furent ensuite effacés, combien fut difficile, tout au long du 19ème siècle, leur défense, combien fut repoussé à plusieurs reprises leur retour, combien il fallut se battre pour arracher à nouveau les libertés fondamentales et plus encore pour recouvrer les droits sociaux. Combien ils sont aussi, encore et toujours, menacés. Ne nous cachons pas derrière cette formule qui nous flatte mais reste bien vague, du « pays des droits de l’homme ».

Et puis… Les Droits « de l’homme … Alors certes, pour les constituants de 1789, l’« homme » de la déclaration est souvent l’humain, hommes et femmes donc. Mais à d’autres moments, non, surtout s’agissant des droits politiques de vote, d’éligibilité ou celui de servir dans la force publique – pourtant établie à l’article 12 de la Déclaration de 1789. Si Olympe de Gouges a ressenti le besoin de rédiger sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, c’est aussi parce qu’elle avait bien conscience du caractère finalement insuffisant, excluant et masculin de l’universel des droits. Le « pays des droits de l’homme » a mis aussi longtemps à abolir l’esclavage… Les droits de l’homme sont pleins de silences, de zones d’ombre, d’oublis et de limites. Notamment s’agissant des droits des femmes.

Dans la période récente, les controverses au sein du féminisme sont parfois vives, conduisent à des clivages au point de rendre difficiles, voire d’empêcher les luttes communes. Quel regard l’historienne que vous êtes porte sur ces évolutions et leurs dynamiques ?

Les historiennes ne sauraient s’étonner des divisions et conflits internes du féminisme, tant le féminisme n’a eu de cesse tout au long de son histoire d’être une réalité multiple, plurielle, souvent conflictuelle, au point d’ailleurs que nous utilisons souvent le pluriel plutôt que le singulier. Désaccords philosophiques ou stratégiques sont présents dès les débuts de l’histoire des féminismes. On peut rapidement évoquer le refus et la réponse cinglante de George Sand à la Voix des femmes qui proposait sa candidature aux élections d’avril 1848, ou l’affrontement dans les années 1870 entre celles qui pensaient que les femmes devaient d’abord obtenir des droits civils (André Léo, Maria Desraisme, Paule Minck) et celles qui estimaient que la lutte pour le droit de vote était prioritaire (comme Hubertine Auclert).
Sur les deux siècles de leur histoire, il y a eu des féministes révolutionnaires et des réformistes, des « universalistes » et des différencialistes, des « partisanes de l’égalité » et des défenseuses de la complémentarité. Les féministes bourgeoises n’ont pas toujours été sensibles aux revendications des féministes issues des classes populaires, les hétérosexuelles parfois indifférentes aux problématiques des lesbiennes, les blanches par trop aveugles à la double discrimination que subissent leurs sœurs racisées, cependant que les femmes trans peuvent subir une transphobie de la part même de féministes. D’où de bien logiques reproches, sécessions et conflits.

Les féministes se divisent aujourd’hui sur la question de la prostitution (travail sexuel à reconnaître et organiser ou esclavage à abolir ?), le voile (liberté religieuse et choix des femmes à défendre comme tel ou soumission ?), la gestation pour autrui, la place des femmes trans… Les 8 mars, il y a souvent plusieurs cortèges distincts qui donnent à lire ces divisions.

Mais n’oublions pas que ces divergences, parfois violentes, peuvent aussi être dépassées pour agir ensemble et combattre en commun, comme l’a récemment montré la mobilisation massive contre les violences sexistes et sexuelles, et ce quelles que soient les origines sociales, nationales, les orientations sexuelles.

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