05-11-2018

 | ON A VU

Un peuple et son roi.

Troisième long métrage de Pierre Schoeller, après notamment « l’Exercice de l’État », césar du meilleur scénario original en 2012, « Un peuple et son roi » évoque les trois premières années de la Révolution française en mettant en lumière les interactions entre les habitants des faubourgs de la Bastille et Louis XVI.

Pierre Schoeller. « Un peuple actif et décisif » sur le sort de l’ordre ancien

HUMANITE Jeudi, 27 Septembre, 2018

Michaël Mélinard

Sept ans après « l’Exercice de l’État », Pierre Schoeller poursuit son exploration du pouvoir. Entretien avec l’auteur d’« Un peuple et son roi », fresque très incarnée sur les débuts de la Révolution française.

Quel regard portiez-vous sur la Révolution française avant d’aborder ce film ?

J’avais en tête un regard d’exaltation, de ferveur, d’énergie féroce, parce que j’étais ignare. Je savais qu’il y avait des batailles idéologiques, mais tout était très vague. Le père d’une amie, un militant communiste, m’avait dit de lire Soboul (Albert Soboul, historien spécialiste de la Révolution – NDLR). J’avais 20 ans, je ne l’avais pas lu. Plus tard, j’ai lu des ouvrages généraux avec plein de données économiques, philosophiques et sur les mentalités. C’est là que j’ai découvert mon sujet, cette idée du peuple actif et décisif sur les événements, de sa conscience politique des débats. Il est devenu évident que le film devait être là.

Comment avez-vous appréhendé cette Révolution, finalement méconnue des Français ?

J’ai choisi le camp de la vie et du non-conservatisme viscéral, celui de l’invention. La Révolution est un temps de création politique. Ils ont une conscience du temps beaucoup plus vaste que la querelle entre les Jacobins et les Girondins. C’est plus qu’un bout de roman national. C’est un moment de civilisation qui a des échos et une forte densité. Même quand Napoléon met le couvercle sur la Révolution pour essayer de remodeler l’Europe, il poursuit le travail des constituants et de la Convention. L’élaboration du Code civil commence sous la Terreur (septembre 1793-juillet 1794 – NDLR). Le choc de civilisation dans un pays, un peuple qui, ensuite, rencontre la géopolitique de l’Europe, est pensé comme un événement universel.

Comment les printemps arabes ont-ils nourri votre désir de faire ce film ?

Ils ont remis au présent des moments révolutionnaires sur la mobilisation des foules, un programme d’émancipation, de droits et sur l’incertitude qui s’empare d’un pays jusqu’au désastre de la Syrie. Les suivre au jour le jour ne rejoue pas la Révolution française. Même si ce sont d’autres révolutions, c’est autre chose que de relire les livres d’histoire. Mais, très tôt, je me suis concentré sur le temps historique de la Révolution sans essayer de raconter aujourd’hui. J’ai pris certains extraits de discours parce qu’ils me semblaient les meilleurs pour comprendre ce qu’il se passait à ce moment-là. J’ai accueilli les effets secondaires et les échos comme ils venaient. L’événement est tellement riche, complexe et dense que je n’allais pas en rajouter.

Parmi les échos qui nous reviennent, il y a le rôle des femmes que vous soulignez…

Des historiennes comme Dominique Godineau se sont penchées sur cette question des femmes dans la Révolution. J’avais d’abord un désir de cinéaste de filmer des personnages féminins et des comédiennes comme Adèle Haenel. Je ne voulais surtout pas d’un entre-soi d’hommes qui font de la politique. Je l’avais déjà fait avec « l’Exercice de l’État ». C’était juste, mais, d’une certaine manière, cela m’avait étouffé. En me demandant comment le peuple s’exprime dans la Révolution, il n’y a plus à se poser la question de savoir si et pourquoi les femmes sont là. Elles le sont d’emblée. Il y a des mouvements spécifiquement féminins, comme la Marche des femmes. Elles sont à la Bastille, pétitionnent, chantent et fondent des clubs. Leur présence allait de soi.

Vous modifiez aussi l’image de la personne du roi…

Toute l’écriture après Thermidor est une martyrologie du roi. Elle va jusqu’à dire que si le peuple avait écouté son roi, peut être aurait-on évité des victimes. Tout cela est anti-historique. Le roi était au cœur du projet politique. Il reste dans le processus. La monarchie constitutionnelle s’établit avec le roi. Le projet est très hybride. Le pouvoir sur ses deux jambes, comme le dit Prugnon. L’Assemblée nationale a le pouvoir de l’impôt, mais toujours avec le roi à qui on donne l’exécutif. Je voulais mettre l’accent sur le lien du roi au peuple et du peuple au roi, modifié par la Révolution.

Vous avez choisi de mettre en scène le vote sur la mort du roi. Que raconte ce choix de notre histoire politique ?

Robespierre dit : « Les peuples ne jugent pas comme les cours judiciaires. Ils ne rendent pas de sentence. Ils lancent la foudre. Ils renvoient les rois dans le néant. » Avec Saint-Just, ils considèrent qu’il n’y a pas à juger le roi, puisqu’il est déjà condamné par ce qu’il a fait. Ils demandent l’exécution immédiate. Ils perdent et il y a un procès. C’est un moment du film où le spectateur peut se dire : « Qu’aurais-je fait ? » Il peut s’imaginer assis quelque part dans l’Assemblée en train d’écouter ou de se lever pour donner à son tour la sentence. Ce vote a duré trois jours. La tension était forte. Tous savaient qu’ils écrivaient un moment historique sans savoir vers quel côté il allait pencher.

Entretien Réalisé par Michaël Melinard

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