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20-06-2012

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, Un philosophe en Corse, Edmond Goblot, Correspondance (1882-1884),

Une note de lecture du livre de Roger Establet et Jean Marchi, par Gabriel Langouet

Roger Establet, Jean Marchi, Un philosophe en Corse, Edmond Goblot, Correspondance (1882-1884), Ajaccio, Albiana, 2012, 247 p.

Voilà un bien beau livre, qui ne pouvait que satisfaire, pour de multiples raisons, le « vieux sociologue » que je suis : un ouvrage sur la sociologie en Corse et des Corses, de l’enseignement secondaire dans la région de Bastia à la fin du 19e siècle, durant une partie des années Ferry. Roger Establet et Jean Marchi, en un peu plus de 200 pages vives et alertes, nous y livrent non seulement une analyse de contenu qu’on peut qualifier d’exemplaire, mais aussi une tranche d’histoire de vie passionnante d’un futur sociologue insuffisamment connu, au moins des moins jeunes et notamment en France, voire quelque peu oublié.
Resituons brièvement les faits. En 1882, jeune agrégatif sortant de l’Ecole Normale Supérieure de garçons (Ulm), Edmond Goblot (il a le même âge qu’Emile Durkheim) est nommé professeur de philosophie au lycée de Bastia, …pour raisons de santé. Il y restera deux années, accompagné et aidé de sa jeune sœur Germaine qui, titulaire du Brevet supérieur, envisage de préparer le Concours d’entrée à l’Ecole Normale supérieure de filles (Sèvres). En résulte une correspondance très étoffée, et dûment conservée, entre ces deux jeunes installés dans l’île de Beauté et leur famille restée dans la région d’Angers.
En 1962, 80 ans plus tard, Roger Establet, jeune agrégé de philosophie sortant de la même ENS, et dont on connaît le parcours sociologique ultérieur, est à son tour nommé au lycée de Bastia. C’est sans doute pourquoi, entre autres raisons, Viviane Isambert-Jamati, sociologue de l’éducation éminemment reconnue en France et à l’étranger , « grande dame » comme aimaient à la nommer ses nombreux admirateurs, hautement « distinguée » comme aurait sans doute dit Germaine, lui confie le dossier de correspondance qu’elle détient, en « héritière » de la famille Goblot : elle est petite-nièce d’Edmond et petite-fille de Germaine. Et nos deux auteurs, chercheurs chevronnés et très complémentaires – le sociologue d’une part et le professeur de lettres, excellent connaisseur de son île, de l’autre -, plutôt que de se limiter au traitement quelque peu technique de cette stricte correspondance, ont senti la nécessité d’élargir leur propre sujet sans le dénaturer, en y intégrant l’expérience plus récente de Roger (la vie du lycée et des Corses ou d’un jeune agrégé des années soixante), et en allant enquêter, sur place, autour de Bastia et du « doigt » ou des villages corses connus d’Edmond ou de Germaine, pour retrouver trace des relations qui se sont poursuivies et maintenues, plus d’un siècle durant, entre la famille Goblot et les familles corses, bien au-delà du séjour des deux jeunes.
Le corps de cet ouvrage s’organise en 7 parties (environ 180 pages, pp. 31-215), de la description de ce « petit monde », dans le lycée et hors du lycée (le proviseur ou le censeur et leurs compagnes, les professeurs ou les parents et les élèves), à l’étude fine et attentive de la sociabilité corse vue à travers plusieurs familles différentes ayant accueilli Edmond et Germaine, et les personnes qui les ont particulièrement marqués (Mme Garrigues ou Mme Bonavita pour Germaine, l’intrigante Mme Delongraye et l’ambitieux M. Delpech pour Edmond, l’hospitalité de M. Mancini ou de la famille Luigi pour l’un et l’autre, …). Mais on passe aussi, notamment, par les « comptes » de Germaine, qui mettent en évidence les conditions de vie d’un jeune agrégé et les comparent à celles d’un agrégé actuel ou des années soixante ; ou par « l’habitus Goblot », mettant en avant les valeurs de l’école républicaine, le poids du culturel et du capital qu’il constitue ou la recherche constante de la distinction, annonçant déjà, de fait, « la barrière et le niveau » ; ou « le légendaire corse » et les spécificités de ce peuple fier ; ou encore la diversité des modes d’acculturation et d’acquisition de la langue corse (pour Edmond, le passage par l’Italien mais pour Germaine, l’échange direct avec les Corses), qui montrent bien que les chemins de l’assimilation ou des rapprochements sont multiples… Une histoire qui se lit comme un roman, émaillé des anecdotes et citations empruntées à la correspondance, si ce n’est que l’histoire est vraie, et constamment avérée par la force de l’analyse de contenu effectuée.
Les auteurs ont voulu, en annexe, joindre de précieux documents. Dont les discours de distribution de prix, prononcés à 80 ans d’écart, par Edmond Goblot et Roger Establet : une lecture à ne pas manquer.
La « présentation du corpus » (pp. 11-29) est l’un des moments forts de l’ouvrage. Les auteurs témoignent de l’évolution des méthodes d’analyse de contenu (ici, l’utilisation du logiciel Alceste), et exposent en quelques pages une belle leçon de méthodologie très concrète. Ils en montrent les avantages : sur un corpus donné, le chercheur peut, après en avoir pris amplement connaissance, en fonction de sa propre problématique et de ses hypothèses principales, identifier les thèmes principaux développés, en relever les fréquences ou les caractéristiques, selon qu’il s’agit d’Edmond ou de Germaine par exemple, selon les moments ou pour répondre à qui… Mais le logiciel ne teste que ce qu’on lui demande de tester, même s’il peut tester des hypothèses qui auraient été difficilement envisageables sans lui. Et, le jeune chercheur se doit de le savoir, les conclusions et l’interprétation resteront toujours de sa seule responsabilité. Viviane Isambert-Jamati, experte s’il en est quant à l’analyse de contenu, même si elle avait utilisé des méthodes plus artisanales, dit, dans sa magnifique préface : « A travers leur lecture et leur interprétation si sensible et si intelligente de cette correspondance, Roger et Jean sont en quelque sorte devenus ma famille. J’en suis touchée plus que je ne peux le dire, et ma reconnaissance pour le travail d’analyse qu’ils ont mené est immense. Puis, plus loin : « …L’image qui m’apparaît d’Edmond Goblot… coïncide assez bien à mes yeux avec celle du Goblot âgé que j’ai rencontré… : homme de grand sérieux, parfois même un tantinet sentencieux, mais aussi homme affectueux, plein d’intérêt pour la très petite fille que j’étais… L’image de Germaine dans ses vingt ans me surprend davantage. Sa jeunesse passionnée éclate à chaque ligne de ses lettres, elle est gaie, optimiste, pleine d’allant, alors que celle que j’ai connue… La seconde a sans doute changé, et l’autre pas, ou moins. Pour ces deux auteurs, pouvait-on espérer plus vibrant hommage ?
J’ai connu un grand moment de bonheur en découvrant cet ouvrage. A l’issue de sa lecture, je voudrais formuler un vœu qui, je n’en doute pas, sera partagé : la réédition de Crises de la société, crises de l’enseignement, par exemple en version numérisée, parmi les « classiques de sciences sociales »,… à Chicoutoumi, Ajaccio ou Paris.

-* Gabriel LANGOUËT, Professeur émérite,

  • Paris V-CERLIS
  • Juin 2012
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