02-09-2019

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Un temps pour assujettir

Pourquoi sommes-nous si fatigués ? Pourquoi avons-nous constamment le sentiment que nous n’avons plus le temps de ne rien faire, plus le temps en tout cas de bien faire notre travail ? Quelle est l’origine de cette fatigue malsaine ? Prenons un peu de recul.
Par ÉVELYNE BECHTOLD-ROGNON, professeure de philosophie dans un lycée du nord de l’Essonne, autrice de Pourquoi joindre l’inutile au désagréable, En finir avec le nouveau management public (Éd. de l’Atelier, 2018), membre de l’Institut de recherches de la FSU

https://www.snesup.fr/sites/default/files/fichier/75805_snesup_676_dossier_0.pdf

Tel le panoptique de Bentham, le nouveau management public tend à tenir les agents à distance les uns des autres, mais sous le regard constant de la hiérarchie.

Quand on s’interroge sur ce qui est nécessaire pour constituer un collectif de travail et éventuellement de lutte, on cherche souvent du côté de la compréhension des intérêts communs ou d’une formation adaptée. C’est bien sûr pertinent. Mais plus prosaïquement et aussi plus fondamentalement encore, on a besoin d’espace et de temps. L’absence de lieux physiques où les personnels peuvent se croiser, se parler, se réunir, complique infiniment la création d’un lien social indispensable à la naissance de l’envie de travailler et de lutter ensemble. Le cas des travailleurs « ubérisés » est à cet égard très parlant. Et le télétravail comme la numérisation de nombreuses tâches sont à la fois des possibilités appréciables de limiter les transports inutiles et des menaces très sérieuses contre la conscience de faire partie d’un collectif. Le nouveau management public ne s’y est pas trompé, et exploite toutes les possibilités de l’outil numérique pour tenir les agents à distance les uns des autres, mais sous le regard constant de la hiérarchie. Dans un fabuleux panoptique dont Bentham n’aurait pas osé rêver, chacun est condamné à la solitude et à l’exposition1.

L’OISIVETÉ EST MÈRE DE TOUS LES VICES...

Mais le premier ennemi du nouveau management public est le temps libre. L’oisiveté est mère de tous les vices, et notamment de ceux qui conduisent les travailleuses et travailleurs à réfléchir et à s’unir : aller en réunion ou stage syndical, débattre, lire. Ce n’est pas un hasard si l’une des premières occurrences du terme management2 se trouve à nouveau sous la plume de Jeremy Bentham en 1797, lorsqu’on lui demande de concevoir l’architecture d’un village pour les pauvres. Dans cet ouvrage intitulé Pauper Management Improved, Bentham précise son objectif : « Dans ces maisons de pauvres, toutes les activités devraient être dirigées et aucune fraction de temps ne devrait être tournée exclusivement vers le seul objectif du confort ou du loisir. » Ainsi s’éclaire un pan de ce que vivent aujourd’hui la plupart des agents de la fonction publique. Travailler beaucoup, elles et ils en ont l’habitude et n’y rechignent pas si cela se traduit par une amélioration des services rendus au public. Mais multiplier des tâches dont on ne voit pas le sens, ajouter des couches au mille-feuille bureaucratique, cela, elles et ils ne le comprennent ni ne l’acceptent. Car elles et ils en perçoivent confusément la finalité : leur voler du temps. Parasité par les tâches chronophages liées au « reporting » (mails, rapports, projets, comptes-rendus à rédiger, indicateurs à renseigner, etc.), chacun souffre de délaisser le cœur de son activité.

ÉPUISER PAR UN TRAVAIL DÉPOURVU DE SENS

Car comment faire pour que les agents soient de plus en plus obéissants et de moins en moins contestataires ? Les épuiser par un travail non seulement intense mais encore et surtout dénué de sens. Le management est donc initialement moins une pratique de production visant la rentabilité qu’une pratique d’assujettissement visant la docilité. Comme l’écrit Friedrich Nietzsche dans Aurore en 1881 : « Au fond, on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir –, qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. »

Le management est initialement moins une pratique de production visant la rentabilité qu’une pratique d’assujettissement visant la docilité.

1. Le panoptique est un type d’architecture carcérale imaginé par le philosophe Jeremy Bentham à la fin du xviiie siècle L’objectif de la structure panoptique était de permettre à un gardien, logé dans une tour centrale, d’observer tous les prisonniers, enfermés dans des cellules individuelles autour de la tour, sans que ceux-ci puissent savoir quand ils sont observés. Ce dispositif donne ainsi aux détenus le sentiment d’être surveillés constamment.

2. Pour un historique précis du terme, voir l’ouvrage de Thibault Le Texier, Le Maniement des hommes. Essai sur la rationalité managériale, La Découverte, 2016.© DR

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