06-06-2019

 | A LA UNE

Une gratuité nommée désir

Le Dossier de Regards Croisés N°30 est consacré à la "Gratuité". Des articles sur la question des transports, celle de l’école, y compris en Afrique et bien sûr le point de vue de Paul Ariès, politologue, directeur de l’OIG (Observatoire international de la gratuité). Il est notamment l’auteur de Gratuité versus capitalisme (Éditions Larousse, 2018). Article que nous vous offrons pour gratuitement.

Pourquoi préférer la gratuité au revenu universel ? Pour Paul Ariès, la démonétarisation ouvre un nouveau monde possible : « La gratuité est une machine de paix pour terrasser les quatre cavaliers de l’Apocalypse qui menacent l’humanité et la planète », à condition d’être une gratuité d’émancipation et non d’une gratuité d’accompagnement du système.

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Cette citation de Paul Valéry illustre la période, puisque l’humanité est confrontée à une crise affectant tous les domaines de son existence, crise financière, économique, sociale, politique, énergétique, écologique, anthropologique. Cette crise n’est pas seulement globale mais systémique, au sens où quelque chose fait lien entre ses multiples facettes. Ce qui fait lien, c’est que le capitalisme, qui a marchandisé beaucoup de ce qui pouvait l’être, ne peut poursuivre ce processus sans précipiter l’humanité dans un effondrement, qui n’est pas seulement climatique. La marchandisation est donc un passé qui n’en a peut-être pas fini, mais dont les dommages ne pourront que croître s’il s’obstine à obstruer l’horizon historique et à noyer nos vies dans les eaux glacées du calcul égoïste, selon l’heureuse formule de Marx. Le moment présent est pourtant celui d’une relève possible de ce principe qui se meurt, en tant que paradigme dominant, par un nouveau principe. Ce nouvel âge qui sonne à la porte de l’humanité porte le joli nom de gratuité, ou, pour le dire de façon plus savante, de défense et d’extension de la sphère de la gratuité, car cette gratuité n’a jamais totalement disparu, même au sein du capitalisme. Gratuité versus marchandisation, deux géants aux prises depuis des siècles, deux plaques tectoniques dont les mouvements peuvent dégager de nouveaux îlots qui peuvent devenir des archipels puis des continents.

La gratuité, un revenu universel démonétarisé

Je reconnais volontiers la générosité qui anime la majorité des partisans des projets de revenu universel, mais je pense qu’ils sont mal fondés car reposant sur l’idée de la fin du travail, défendue par Jeremy Rifkin, alors qu’il serait préférable de les assoir sur la crise de la marchandisation, ce qui conduit à prôner un revenu d’existence démonétarisé, bref la gratuité. Il peut sembler paradoxal d’annoncer la fin du travail alors que la croissance de la productivité du travail est à son plus faible niveau [1]. En France, elle était de 4,7 % sur la période 1950-1975, de 2,8 % entre 1975-1995, de 1,6 % sur la période 1995-2007 mais elle est tombée à 0,35 % depuis 2007.

La gratuité est préférable au don en argent pour trois raisons.

Mon premier argument reprend l’analyse de Denis Clerc, qui considère que les projets de revenu universel constitueraient une usine à gaz à laquelle il préfère l’augmentation des prestations existantes. Un revenu de substitution devrait être au moins de 785 euros par mois pour les moins de 60 ans et de 1100 euros pour les plus de 60 ans, sinon il représenterait un recul social par rapport au revenu actuel, qui est de 785 euros par mois pour les 25/60 ans (en tenant compte du RSA et des allocations logements) et de 1100 euros pour les plus de 65 ans et les personnes handicapées (compte tenu du minimum vieillesse, des allocations spécifiques et des Aides personnalisées au logement). Il ne s’agit surtout pas d’instaurer un revenu de survie. La contrepartie doit être suffisante pour permettre de vivre bien. L’University College de Londres confirme les travaux de l’OIG en comparant le coût d’un revenu universel de base au Royaume-Uni à celui de la gratuité des services universels de base. Ces derniers coûteraient 42 milliards de livres contre 250 milliards pour le revenu universel. Ce coût représente 2,2 % du PIB britannique contre 13 % pour le revenu universel. La gratuité est donc beaucoup plus « réaliste » économiquement que le revenu universel.

J’ajoute que le deuxième danger d’un revenu universel dans sa version monétaire serait de maintenir, voire d’étendre, la monétarisation. Dire qu’on va rémunérer la garde des enfants par leurs parents, qu’on va rémunérer les étudiants pour qu’ils apprennent, qu’on va rémunérer les paysans pour les services rendus à l’environnement, ne cadrent pas avec une logique de rupture d’avec le capitalisme.

Mon troisième argument est d’une toute autre nature, puisque même les meilleurs projets de revenu universels ne font que la moitié du chemin, car rien ne garantit, d’une part, que les sommes versées seront utilisées pour des produits à forte valeur ajoutée écologique, sociale, démocratique et parce que, d’autre part, nous resterions dans la logique de la définition individuelle des besoins et donc dans celui de la société de consommation. La gratuité présente le grand avantage de ne pas être seulement une réponse à l’urgence sociale mais un instrument pour commencer à rendre ce monde capitaliste impossible selon la formule de Geneviève Azam. La gratuité est une machine de paix pour terrasser les quatre cavaliers de l’Apocalypse qui menacent l’humanité et la planète, puisqu’elle permet de commencer à sortir, à la fois, de la marchandisation, de la monétarisation, de l’utilitarisme et de l’économisme, bref elle nous conduit déjà dans un au-delà de la logique des besoins et de la rareté.

Semblable proposition paraîtra iconoclaste à l’heure où les tenanciers du capitalisme répètent en boucle que ce qui serait sans valeur marchande perdrait humainement toute valeur, comme si l’amour et l’amitié n’existaient déjà pas pour eux ; à l’heure aussi où la crise écologique leur sert de prétexte pour étendre la sphère de la marchandisation, selon les principes du « pollueur-payeur » et de « l’utilisateur payeur » en attendant que l’anthropocène transhumaniste ne close définitivement ce débat.

Construire la gratuité

La gratuité que je défends est, bien sûr, une gratuité construite. Économiquement construite, puisque si l’école publique est gratuite, elle est payée par les impôts. La gratuité, c’est donc le produit ou le service débarrassé du prix, mais pas du coût. Cette gratuité est aussi socialement, culturellement, juridiquement, anthropologiquement et même linguistiquement construite. Cette gratuité n’est pas la poursuite du vieux rêve mensonger « Demain, on rase gratis » ; elle ne croit plus aux « lendemains qui chantent » car elle veut justement chanter au présent ; elle ne promet pas une liberté sauvage d’accès aux biens et services, mais relève d’une grammaire, avec ses grandes règles et ses exceptions.

Première règle : la gratuité ne couvre pas seulement les biens et services qui permettent à chacun de survivre, comme l’eau et le minimum alimentaire, elle s‘étend, potentiellement, à tous les domaines de l’existence, y compris le droit au beau, le droit à la nuit, le droit à prendre part à la culture et à la politique. L’OIG a recensé les mille et une formes que prend cette longue marche vers une civilisation de la gratuité : gratuité de l’eau et de l’énergie élémentaires, de la restauration scolaire, des services culturels, des équipements sportifs, des services funéraires, de la santé, de l’enseignement, du logement, des transports en commun scolaires et urbains, de l’accès aux services juridiques et aux données publiques, de la participation politique, des parcs et jardins publics, des espaces de jeux, de l’embellissement des villes, du numérique…

Deuxième règle  : si tous les domaines de l’existence ont vocation à être gratuits, tout ne peut être gratuit dans chacun des domaines, et, pas seulement pour des raisons de réalisme comptable, mais parce que la gratuité est le chemin qui conduit à la sobriété. C’est pourquoi je propose un nouveau paradigme : gratuité du bon usage face au renchérissement, voire à l’interdiction du mésusage. Cela peut sembler compliqué mais c’est très simple : pourquoi payer son eau le même prix pour faire son ménage et remplir sa piscine ? Il n’existe pas de définition scientifique et encore moins moraliste, de ce que serait le bon ou le mauvais usage des communs, la seule définition est politique, c’est aux citoyens, aux usagers de définir ce qui doit être gratuit, renchéri, interdit. La gratuité fait donc à la fois le pari de l’implication citoyenne et de l’intelligence collective, un pari informé par le retour d’expérience prouvant que les gens font spontanément très bien la différence entre un usage normal de l’eau, par exemple, et son gaspillage. La gratuité, loin d’engendrer le gaspillage, comme le clame la fable de la « tragédie des communs » de Garnett Hardin et de tous les chiens de garde du système, contribue à responsabiliser. Le Nobel d’économie Elinor Ostrom a tordu le cou à cette légende en montrant que les Communs n’existent toujours qu’avec des règles collectives encadrant leurs usages, sauf, bien sûr, dans l’imagination des dévots du capitalisme. L’hypothèse de Hardin fonctionne dans le cadre de la rationalité de l’homo economicus qui n’est justement pas celle des communautés d’hier et de la civilisation de la gratuité qui naît sous nos yeux. Je ne donnerai qu’un exemple, celui des médiathèques. Lorsqu’elles sont payantes, nous en voulons pour notre argent, nous empruntons le maximum autorisé comme de bons petits consommateurs. Le passage à la gratuité se traduit par une augmentation du nombre d’abonnés, ce qui est attendu, mais, aussi, et c’est plus surprenant, par une baisse du nombre de livres, CD, DVD empruntés. L’abonné n’est déjà plus un bon consommateur mais un usager davantage maître de ses usages.

Troisième règle  : le passage à la gratuité suppose de transformer les produits et service préexistants dans le but d’augmenter leur valeur ajoutée sociale, écologique et démocratique. Une restauration scolaire gratuite doit permettre, par exemple, d’avancer vers une alimentation relocalisée, re-saisonnalisée, moins gourmande en eau, moins carnée, faite sur place et servie à table.

Repolitiser la mort

Des services funéraires gratuits, comme le permet déjà la loi, peuvent être l’occasion d’instaurer une cérémonie républicaine, d’élargir l’offre en matière de funérailles. De la même façon que la laïcisation des cimetières a permis de légaliser la crémation, la gratuité doit permettre, dans un souci d’écologie, de légaliser l’humusation (processus contrôlé de transformation des corps par les micro-organismes dans un compost de broyats de bois d’élagage qui transforme, en une année, les dépouilles mortelles en humus utilisable et sans aucune nuisance écologique) et la promession ( autre technique funéraire qui consiste à plonger un corps dans de l’azote liquide, ce corps devenu glacé donc friable est détruit en particules fines). Des services funéraires gratuits sont aussi une façon de proclamer l’égalité de tous devant la mort, donc dans la vie, et de faire prendre conscience, en repolitisant la mort, de nos propres limites et de celles de la planète.

Transformer le service

Les villes laboratoires de la gratuité des transports en commun urbains et périurbains, prouvent, une fois de plus, qu’il ne s’agit pas simplement de supprimer la billetterie, sans en profiter pour transformer le service. C’est pourquoi les conséquences de la gratuité sont, selon toutes les études, de deux à dix fois supérieures à celles des meilleurs plans de déplacement d’entreprise. La gratuité est aussi beaucoup plus efficace en termes de report modal que les « lignes propres » qui accompagnent parfois la baisse de la fréquentation. La gratuité provoque une hausse rapide de la fréquentation et du remplissage. Les estimations vont de + de 50 % à + 400 % en quelques mois. La hausse la plus forte se produit durant les vacances scolaires puis les mercredis et samedis, c’est-à-dire lorsqu’il s’agit de déplacements non contraints, autrement dit liés au principe même du droit à la ville que la gratuité défend. La gratuité n’induit pas une baisse de la qualité du service, contrairement à la rumeur entretenue, selon laquelle il faudrait choisir entre la gratuité ou la qualité, d’autant plus que les incivilités et les dégradations sont moins nombreuses.

La gratuité de l’eau élémentaire est non seulement une réponse à l’urgence sociale mais écologique, car elle repose sur le choix de construire des réseaux de distribution beaucoup plus petits afin de réduire les pertes estimées à plus du tiers de l’eau. Elle nécessité d’en finir avec le détestable principe du système marchand qui veut que « l’eau ne serve (en la polluant) qu’une seule fois » [2] ! La gratuité fait le pari du recyclage des eaux grises issues des usages domestiques. Leur recyclage reste interdit en France (pour des motifs sanitaires) mais se développe, dans d’autres pays, pas plus malades que nous.

L’OIG ne propose pas davantage de rendre toute l’énergie gratuite, ni même de produire toute l’énergie possible, puisque la survie de l’humanité impose de laisser sous terre une bonne partie du pétrole restant, car son utilisation aggraverait le réchauffement. La gratuité de l’énergie repose sur la notion d’un droit à l’énergie comme on parle de droit à l’eau, à la santé, à l’éducation, etc. La quantité optimale d’énergie dépend, bien sûr, du mode de vie. Il va falloir assurer la transition rapide et douce entre un mode de vie énergivore et un mode de vie beaucoup plus sobre. La gratuité fait donc le choix d’un retour aux régies municipales d’énergie électrique (RMEE). Ce choix est aussi celui de solutions technologiques douces, comme la construction d’éoliennes, afin de viser à l’indépendance énergétique. La gratuité de l’énergie élémentaire se marie fort bien avec le scénario Negawatt et s’avère la stratégie gagnante pour sortir, au plus vite, de l’énergie carbonée, en misant sur les énergies renouvelables en fonction des meilleures sources locales : éolien, solaire, biomasse, géothermie, biogaz, valorisation énergétique des déchets, etc.

L’appel lancé le 1er octobre 2018 intitulé « Vers une civilisation de la gratuité », et déjà signé par toutes les gauches de gauche et les écologistes antilibéraux, oppose ce qui relève d’une gratuité d’accompagnement du système, celle des tarifs sociaux, cette gratuité pour ceux qui sont tombés, cette gratuité qui ne va jamais sans condescendance, et ce qui participe d’une gratuité d’émancipation, celle de l’école publique, celle du principe de sécurité sociale tel qu’entendu dans le programme du CNR. Cette gratuité rompt définitivement avec toute écologie culpabilisatrice. Cette gratuité d’émancipation est aussi un hymne au « plus à jouir ». On peut reprocher tout ce qu’on veut à la société de consommation mais nous devons admettons qu’existe de la jouissance à consommer toujours plus. La seule façon de s’opposer à cette jouissance d’avoir, c’est de lui opposer une autre forme de jouissance, encore plus jouissive, la jouissance d’être, liée à la fabrique de l’humain, celle qui dérive de la construction des communs. Comme l’écrit Gilles Deleuze, seul le désir est révolutionnaire et cette gratuité d’émancipation fonctionne au désir, au grand désir de vivre.

Le Forum national de la gratuité, réuni à Lyon le samedi 5 janvier 2019, a décidé de mettre la gratuité au cœur des prochaines élections municipales, avec la conviction que si les gauches sont nées, fin XIXe et début XXe siècle, avec le socialisme municipal, tout projet émancipateur ne peut renaître que d’un éco-socialisme municipal, seule façon de faire vivre un principe-espérance.

[1Guillaume Allègre, OFCE, Science Po, Paris, France.

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