27-03-2017

 | A LA UNE

"Votez ou nous nous effondrons"

Modestos Siotos est un jeune chercheur grec qui vient de rejoindre l’IRFSU.
Dans le cadre du dossier de Regards Croisés il nous livre une analyse de la situation en Grèce :
Le pouvoir exécutif et le corps parlementaire dans la Grèce de la crise.
"La paupérisation brutale de la population grecque a démontré la faiblesse de l’institution parlementaire à jouer son rôle de contrepoids face à la toute-puissance du pouvoir exécutif. ».

Il n’est donc pas étonnant que, pour beaucoup de manifestants de toutes tendances politiques dans le pays, un des slogans les plus répandus ait été « Brûlons le Parlement, bordel ! Durant les sept années de la crise économique en Grèce, le corps parlementaire s’est avéré incapable d’ériger un mur défensif pour protéger les droits des citoyens de l’offensive socio-économique de Washington, Bruxelles, Francfort et du Palais Maximos, le « Palais Matignon grec ». La prise de conscience de l’incapacité des députés parlementaires des partis politiques au pouvoir à s’opposer aux instances de leur parti en rejetant leurs politiques gouvernementales s’est transformée en sentiment de haine à l’égard de l’institution parlementaire.

Le Parlement hellénique aurait pu être une entrave à la réalisation de politiques budgétaires établies en contrepartie des prêts négociés par les représentants du pouvoir exécutif. Les députés parlementaires des partis au pouvoir auraient pu faire obstacle aux politiques de leurs gouvernements. N’oublions-pas que les politiques d’austérité des accords de prêts se heurtaient aux programmes sur lesquels ils avaient été élus. Hélas, lors des moments cruciaux, ils ont choisi de « respecter la ligne » dictée par les instances des partis et de subir les décisions du gouvernement. À l’exception notable des trente-deux députés parlementaires de Syriza qui ont rejeté le troisième accord de prêt soumis au Parlement le 18 août 2015 par le Premier ministre Alexis Tsipras, les députés des partis gouvernementaux ont, à leur grande majorité, soutenu les membres du pouvoir exécutif tout au long de la crise.

Se pose la question de comprendre pourquoi les députés parlementaires des partis au pouvoir en Grèce sont restés fidèles au pouvoir exécutif, même dans les moments où il était en train de s’effondrer. Il faut s’interroger sur les motifs ayant incité des centaines de députés parlementaires de l’ensemble du spectre de l’échiquier politique à valider des lois socialement désastreuses et avec lesquelles ils étaient prétendument en désaccord. On doit réfléchir sur les causes des défauts des mécanismes qui auraient dû garantir que le Parlement, contrairement aux gouvernements, ne se soumettrait pas aux Cassandres extérieures et intérieures.

Stabilité politique

Entre octobre 2009 et septembre 2015, les Grecs se sont rendus cinq fois aux urnes pour élire un gouvernement (y compris les « doubles élections » de mai-juin 2012). Cela aurait pu être davantage. Les partis politiques arrivés au pouvoir pendant la crise ont toujours eu une majorité très faible au sein du Parlement. Il suffit d’une mutinerie simultanée de deux-trois députés pour renverser le gouvernement.

Quand le premier ministre George Papandreou a démissionné en novembre 2011, les cadres du PASOK et de la ND, les deux partis traditionnellement au pouvoir, ont considéré que la priorité nationale était de sauvegarder la stabilité politique et de valider au Parlement les lois envisagées pour l’octroi du prêt. Le pays devait éviter les élections ainsi qu’un rejet parlementaire des politiques d’austérité car cela aurait entraîné la faillite immédiate du pays. Ils ont convenu sans délai que les socialistes et conservateurs soutiendraient ensemble, pour la première fois depuis l’établissement de la démocratie en 1974, le même gouvernement. Sous la direction d’un « technocrate », l’ex vice-président de la Banque centrale européenne, Lucas Papademos, le nouveau gouvernement avait comme objectif prioritaire l’exécution des politiques dictées par les accords de prêts.

Pour les hauts dirigeants des deux partis politiques, le défi était désormais de convaincre leurs députés à donner un vote de confiance à un gouvernement de « grande coalition à la grecque » et de leur faire voter les politiques d’austérité. Il s’agissait d’une tâche compliquée. Pour de nombreux députés du PASOK (mais aussi une partie des conservateurs se réclamant de la « droite populaire), ces politiques étaient « contraires à leur idéologie ». De plus, une alliance gouvernementale avec le parti de la droite allait au-delà de leurs lignes rouges en tant que « militant du parti du progrès », comme se revendiquait le PASOK. Après tout, la « Droite » avait mis leur leader historique, Andreas Papandreou sur le banc des accusés pour corruption. Les hautes bureaucraties des partis au pouvoir s’interrogeaient sur la façon de s’assurer que les députés parlementaires respecteraient leurs décisions.

Discipline et obéissance

« Soutenir le parti et les décisions de son chef dans les moments difficiles »…Dans ces moments d’urgence exceptionnels où les organes du parti n’avaient pas le temps de se réunir, les députés n’avaient en réalité d’autre voie que de rester fidèles aux décisions prises par les instances du parti. La tradition de discipline du parti et d’obéissance au leader, qui caractérise le système des partis en Grèce, a favorisé le soutien des groupes parlementaires au pouvoir.

Pour les députés du PASOK en 2011, représentants du « vrai parti populaire dans le pays », cela signifiait « sauver le peuple grec » en sécurisant la non-faillite de l’État grâce au vote de confiance au gouvernement Papademos. Pour les députés de la ND, c’était la même chose. Ils ont accepté de soutenir un gouvernement avec le PASOK par respect des valeurs du « parti de la droite », dont le destin était de « sauver la nation et le pays » comme l’avait fait dans le passé son leader historique, Konstantinos Karamanlis ». En ce qui concerne les députés de Syriza, le vote d’un troisième accord de prêt a été perçu comme « une obligation morale » envers « le premier gouvernement d’un parti de la Gauche ». Par peur, intérêt, admiration ou même solidarité envers Alexis Tsipras, qui avait accompli nombre de choses dont ils étaient fiers depuis son accession à la tête de Syriza en 2009, ils ont réagi favorablement à l’ultimatum de leur président de « voter l’accord de prêt » ou de provoquer sa démission.

La discipline du parti mais aussi le sentiment d’obéissance à la figure du chef du parti ont contribué considérablement à la formation de gouvernements stables pendant la crise. Il s’agit de deux phénomènes ayant marqué le système des partis en Grèce au cours de la Metapolìtefsi, l’ère démocratique.

Discipliner les instances du parti constituait une règle stricte et non-négociable pour adhérer à la majorité des partis parlementaires. Il est arrivé, rarement, que les députés expriment leur mécontentement sur une loi impopulaire, comme par exemple la réforme du régime public des retraites par le gouvernement de Costas Simitis en 2001. Les députés ont alors contraint leur premier ministre à abandonner son projet. Mais en principe, les députés parlementaires du PASOK et de la ND, dans le contexte d’un bipartisme polarisé (que cela soit dû à une polarisation construite ou vraiment existante) ne rejettent pas une loi gouvernementale de leur parti. Les rares fois où un très faible nombre de députés n’ont pas voté les lois, ils ont été exclus immédiatement du groupe parlementaire du parti.

À ce constat, s’ajoute celui de la fétichisation de la figure du président du parti, intrinsèque au fonctionnement du système politique grec. Les leaders des partis politiques ont habituellement le dernier mot dans toutes les décisions importantes relatives à la gestion de leur parti et à la gouvernance du pays. Bien que les conflits entre les cadres du parti soient toujours vifs, le président du parti joue un rôle dominant, au point de prendre tout seul toutes les décisions cruciales du gouvernement et du parti.

Depuis leur construction au début des années 1970, le PASOK et la ND ont été deux partis politiques centrés autour de leurs fondateurs, Andreas Papandreou et Konstantinos Karamanlis, deux personnalités charismatiques mais aussi très autoritaires. Quant à Alexis Tsipras, le besoin d’homogénéisation idéologique et programmatique des diverses organisations politiques réunies pour construire Syriza a conduit au renforcement de son rôle en tant que président. Les longs débats entre les factions devaient être remplacés par un leadership décisif et fonctionnel, consolidant de cette manière sa position au sein de la coalition politique de la Gauche radicale.

Étatisme autoritaire

Au milieu des années 1980, le juriste italien Luigi Ferrajoli écrivait que « les députés parlementaires ne représentent plus le peuple ou leurs électeurs [...] mais ils sont les représentants et les fondés de pouvoir, avec un commandement très strict, des partis politiques, ou plus précisément, par les mécanismes bureaucratiques qu’ont les élus ». Aujourd’hui, ces deux remarques reflètent la réalité, partout en Europe.
Le cas de la Grèce pendant la crise économique est exemplaire de ce processus de transformation du mode de fonctionnement du régime parlementaire. Les députés parlementaires se sentent « tenus » d’obéir aux lignes politiques du pouvoir exécutif et d’adoucir leurs critiques envers le gouvernement. Devant les caméras et dans les émissions télévisées, ils se justifient de leurs choix en argumentant avoir choisi la stabilité et l’ordre plutôt que le chaos de l’incertitude. Parfois, leur déclarations sont accompagnées d’une apologie publique, en expliquant que leur vote va contre leur « conscience », l’« idéologie politique » ou mêmes leurs « valeurs personnelles ». L’obéissance à la parole du leader a lieu au nom de l’« unité du parti » et souvent « de la nation ».

Dans son ouvrage L’État, le pouvoir, le socialisme publié en 1981, le sociologue franco-grec Nicos Poulantzas a montré que le renforcement du pouvoir exécutif au détriment de l’autonomie du pouvoir parlementaire est indicatif de la transformation « étatiste autoritaire » des démocraties libérales. « Premier ministre, gouvernement, groupe parlementaire et parti au pouvoir assument des rôles différents mais dans la même direction », écrit le juriste grec Dimitris Tsatsos. La crise de la dette souveraine grecque confirme cette tendance : les groupes parlementaires des partis politiques au pouvoir se transforment en simples réseaux de transmission de décisions du pouvoir exécutif.

Modestos Siotos est doctorant en sciences politiques à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, CESSP-CRPS

Envoyer à un ami  Version imprimable de cet article Version imprimable

Voir tous les articles « A LA UNE »