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L’école et ses critiques

analyse du livre : L’ELITISME REPUBLICAIN

Analyse du livre "L’élitisme républicain, l’école française à l’épreuve des comparaisons internationales,"par G LANGOUET, professeur émérite, membre du chantier "l’Ecole et ses critiques"

Baudelot, C., Establet, R., L’élitisme républicain, l’école française à l’épreuve des comparaisons internationales,

Editions du Seuil et La République des idées, 2009,

128 p.

Christian Baudelot et Roger Establet étaient sans doute parmi les sociologues les plus compétents pour analyser les comparaisons internationales PISA menées depuis 2000, renouvelées de 3 en 3 ans, dans plus de 30 pays dont l’ensemble des Etats européens. Grâce à une complicité qui ne se dément pas depuis plus de quarante ans, ils le confirment brillamment.

Reprenons d’abord quelques points de l’histoire de ces comparaisons internationales. Dès la publication des premiers résultats (après les enquêtes 2000) (1), la France occupant un rang très moyen, une certaine suspicion s’est répandue parmi nos décideurs, parfois reprise par des professionnels de l’éducation, voire quelques chercheurs avançant l’hypothèse selon laquelle les instruments d’évaluation internationale seraient, au moins en partie, particulièrement inadaptés à la France. Au total, peu de travaux de recherche se sont intéressés de façon approfondie aux résultats de ces enquêtes, si ce n’est une analyse pertinente conduite par Pierre Charbonnel (2) ou les travaux de l’IREDU (3), menés en liaison avec la DEP. Il faut en outre citer un colloque international de l’AFDECE tenu à Berlin-Postdam, dont les actes ont été publiés (4). Un travail scientifique d’envergure et de qualité, sur un tel thème, ne pouvait qu’être très attendu ; il existe désormais.

Détaillons un peu plus ce bel ouvrage, mais juste ce qu’il faut pour inciter à sa lecture. C’est une belle thèse, une très belle thèse : une vraie problématique et des hypothèses, une méthodologie et sa critique, des résultats indéniables et leur interprétation sociologique.

•La problématique apparaît dès les premières pages : en France, l’élitisme républicain perdure et « en dépit des politiques de démocratisation… l’école française est en effet trop et trop tôt sélective » (p. 10). L’hypothèse principale en découle immédiatement : en France, « l’école est à l’image de la société qui l’entoure, une société qui se pense plus juste et plus égalitaire que beaucoup d’autres alors qu’elle est restée, en pratique, élitiste et inégalitaire… alors que partout ailleurs, tout porte à penser que l’élite est bonne, novatrice et abondante si la masse est bien formée et l’échec, le plus rare possible ».

•La démarche méthodologique retenue est, en quelque sorte, double. Il s’agit d’abord d’éprouver la validité des enquêtes PISA, en en rappelant la construction et sans omettre les biais toujours liés à ce type d’enquêtes (biais d’échantillonnage notamment, qui doivent rendre prudent quant à une utilisation directe des classements, en particulier lorsqu’ils sont proches) : il n’apparaît pas de raison pour qu’il y ait des biais spécifiquement français, et les résultats de la France ne sont effectivement pas bons. De surcroît, et pour vérifier leur propre thèse, les auteurs confrontent les résultats des enquêtes PISA avec des résultats d’enquêtes nationales : et les constats effectués vont largement dans le même sens. Bel exemple d’administration de la preuve !

•Les apports et les résultats essentiels ? Ils sont importants, même lorsqu’ils ne sont pas nouveaux ou, justement, parce qu’ils perdurent ou s’accentuent. Ils se déclinent au fur et à mesure des chapitres : il n’y a aucune raison d’avoir peur de PISA et il faut analyser PISA, car PISA nous aide, par exemple, à mieux comprendre qu’en France, parce que le système reste élitiste, même lorsque le niveau monte, les écarts se creusent (ch. 1) ; c’est, partout, de la diminution des inégalités (sociales, culturelles et scolaires) que peut résulter l’accroissement de l’efficacité du système éducatif (ch. 2) ; « Redoubler ne sert à rien, vive le tronc commun ! » (ch. 3) ; certes avec d’autres, la France figure parmi les pays où la prédestination sociale reste très forte (ch. 4) et « Moins une société est inégale, meilleure est son école » (ch. 5) ; les taux d’immigration élevés ne font pas baisser le niveau (ch. 6) ; enfin, généralement, dans les pays de l’OCDE, il y a « Supériorité des filles et domination des garçons » (ch. 7). Le bilan français peut paraître lourd. Mais il est surtout juste et avéré, confirmé par ces enquêtes internationales, grâce à cette recherche solidement et brillamment conduite. La réponse est simple : les systèmes qui ont réussi sont ceux qui ont développé un véritable enseignement de masse, notamment durant la période d’obligation scolaire, et conjointement mis en œuvre une politique scolaire et une politique sociale plus égalitaires. Il n’est, hélas ! pas certain que ce soit le chemin qui, en France, sera retenu dès demain. Christian Baudelot et Roger Establet nous ont habitués à ces ouvrages solides et décapants à la fois, et toujours probants (Le niveau monte, Allez les filles et bien d’autres). En lisant celui-ci, je repensais à leur premier ouvrage – L’école capitaliste en France – qui, voilà 38 ans, avec quelques autres dont, bien évidemment, ceux de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, m’ont permis de découvrir la sociologie de l’éducation. Certes, les structures ont beaucoup évolué, ainsi que les taux de scolarisation, mais, d’une certaine façon, le système est resté le même : au fond, L’élitisme républicain, et je m’adresse aussi à eux, n’est-ce pas, en quelque sorte, quatre décennies plus tard, L’école capitaliste en France revisitée ?

Gabriel LANGOUËT Professeur émérite, Paris V-CERLIS

Mai 2009

1 Programme international pour le suivi des acquis des élèves. OCDE. Ces comparaisons portent sur les connaissances et les compétences des jeunes de 15 ans (c’est le plus souvent l’âge de la fin de la scolarité obligatoire) dans 3 secteurs : compréhension de l’écrit, culture mathématique et culture scientifique. En 2000, la compréhension de l’écrit constituait la dominante ; en 2003, c’était la culture mathématique et en 2006 la culture scientifique.

2 Charbonnel, P., Les compétences comparées des élèves de 15 ans, Le point sur…, n° 62, 2003, Observatoire de l’enfance en France.

3 Duru-Bellat, M., Mons, N., Suchaut, B., Inégalités sociales entre élèves et organisation des systèmes éducatifs : quelques enseignements de l’enquête PISA, Les notes de l’IREDU, Université de Bourgogne, mars 2004.

4 Groux, D., Helmchen, J., Flitner, E., L’école comparée. Regards croisés franco-allemands, Paris, L’Harmattan, 2006, 491 p.

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