POURQUOI,
COMMENT IL FAUT DIRE NON A LA CONSTITUTION EUROPÉENNE
?
Paul
Alliès
Ce
petit texte est une mise au clair de plusieurs analyses (cf. Le Monde
du 28/06/03) et interventions (à Fouras, Pau, Évry, Taverny,
Marmande, Marseille, Toulouse…) faites depuis l’adoption du
projet de Constitution Européenne par le sommet de Salonique en juin 2003. Il
s’agit d’une approche qui sera développée dans un ouvrage à paraître
aux éditions Climats en février
2005.
Tel
qu’il a évolué, le débat sur le texte adopté par le sommet de Bruxelles
le 18 juin 2004, soulève deux types de questions : celui de la nature du
texte (Constitution ou Traité ?) et celui de son contenu, acceptable ou
non pour des socialistes européens fédéralistes.
1 – Constitution ou traité ?
La
question tend à disparaître de l’horizon des discussions en cours.
Pourtant, elle n’est pas que formelle ou réservée aux juristes. Elle
conditionne l’autorité à laquelle le texte pourra prétendre. Plus
profondément encore, elle touche au patrimoine commun des États de droit et
à leur expérience démocratique depuis deux siècles et plus, de l’Europe
à l’Amérique du Nord. Selon cette tradition, une Constitution c’est un
texte qui édicte une norme supérieure à toutes les autres et qui pour cela,
exige, pour être adopté, une procédure spéciale.
1.1
– De quoi parle-t-on quand on parle d’une Constitution ?
On
parle d’un texte qui a une autorité supérieure à la loi ordinaire et qui,
pour cette raison, a été adopté par une procédure spécifique impliquant
la souveraineté populaire. Elle est donc le droit du droit, le texte par
lequel quiconque peut savoir comment il est gouverné, par lequel se forge un
consensus sur le règne de la loi et son acceptation. C’est pourquoi on ne
connaît pas de meilleure distinction depuis plus de deux siècles que celle
entre le pouvoir constituant originaire et le pouvoir constituant dérivé ou
institué, dévolu à un Parlement pour réviser ou amender le texte
fondateur. Et il n’y a que deux titulaires du pouvoir constituant
originaire : le Prince ou le Peuple. Le Prince octroie la Constitution à
son peuple. Ainsi Louis XVIII avec la Charte de 1814, Bonaparte faisant
plébisciter la Constitution de l’an VIII ou le Négus donnant en 1931 une
Constitution à l’Éthiopie. Ce sont là des exceptions dans l’histoire
contemporaine de l’État constitutionnel.
Un
des acquis fondamentaux de cette histoire est que le pouvoir constituant
appartient au peuple, seul souverain capable de dire les conditions dans
lesquelles il délègue l’exercice de son pouvoir. Dés l’été 1776, les
colonies rebelles américaines inventèrent le principe de la Convention
Constituante et de la ratification populaire qui aboutit onze ans plus
tard, en 1787 à la Convention de Phidadelphie et à la Constitution des États-Unis.
La Révolution française poursuivit ce chemin : dés le 17 juin 1789,
les députés du Tiers État se proclamèrent « Assemblée Nationale
Constituante ». On n’a cessé par la suite de recourir à cette
procédure spécifique pour adopter une Constitution.
Cette
procédure tient tout entière au principe de publicité. Le travail
constituant est soumis à la contrainte de l’échange argumenté,
contradictoire et public entre mandataires du pouvoir constituant originaire.
Les techniques varient : la Constitution française du 4 novembre 1848
(la II° République) est née de la convocation d’une assemblée
constituante comme en 1789 et en 1792, et non du seul travail d’une
commission comme cela s’était fait sous le Consulat, l’Empire et les
monarchies constitutionnelles. Les républicains tinrent à ce que cette
constituante fut pour la
première fois élue au suffrage universel masculin malgré le risque de
perdre ce scrutin. Ce furent quinze « bureaux » de l’Assemblée
qui travaillèrent à l’écriture du texte avant que celui-ci ne soit
adopté, article par article, avec deux lectures successives et durant deux
mois pleins. C’est une méthode analogue qui fut reprise en 1945. Une
majorité de français ayant repoussé le premier projet soumis à
référendum, une deuxième assemblée constituante fut élue et se réunit
durant l’été 1946 avant que la Constitution de la IV° République ne soit
adoptée toujours par référendum, après un travail en commission, en
octobre 1946.
D’aucuns
pensent que cette procédure constituante est réservée à la tradition
française. Mais ce n’est pas vrai : elle s’est imposée partout,
depuis son invention par les États-Unis en 1787 jusqu’aux plus récentes
démocraties européennes. Ainsi l’Italie en 1947, la Grèce en 1975, l’Espagne
en 1978, la Pologne en 1997 ont-elles eu recours aux assemblées et/ou aux
référendums constituants.
Cette procédure fait
donc partie du « patrimoine constitutionnel » commun à l’Europe
démocratique. Généralement les régimes autoritaires réduisent autant que
possible la dimension publique. Ainsi Pierre Mendès-France en septembre 1958
demanda-t-il avec force, quelques jours avant le référendum-plébiscite qui
devait adopter la constitution de la V° République, que le Parlement se
saisisse de l’ensemble du projet. Il protestait ainsi contre la méthode qui
avait vu un Comité Consultatif travailler seul et en secret à la rédaction
du texte. Or cette exception française va se retrouver dans l’adoption de
la Constitution européenne.
1.2
– La Convention a-t-elle été une assemblée constituante ?
Les
défenseurs du texte insistent sur le fait qu’il aurait été élaboré de
manière « plus démocratique et transparente qu’à l’accoutumée »
et que cela suffirait pour en faire une Constitution. Ainsi un des conseillers
les plus proches de Dominique Strauss-Kahn, Jean
Pisani-Ferry. appréciait-il, (dans Libération du 5/11/03) que «
la Convention ait été ouverte à une majorité de parlementaires et ses
travaux accessibles sur le Web ». En
réalité La Convention a été l’aboutissement de la revendication du
Parlement européen régulièrement exprimée depuis un vote de 1981 jusqu’à
une résolution du 25 octobre 2000. Ce n’est qu’après l’échec du
sommet de Nice en décembre 2000 et du rejet du Traité du même nom par une
majorité d’Irlandais au référendum de juin 2001, que les chefs d’État
et de gouvernements se résignèrent, lors du sommet de Laeken en décembre
2001, à investir la Convention d’un mandat de simplification et d’harmonisation
des traités.
La
Convention fut donc le fruit de la paralysie des États mais aussi de leur
mandat. Sa composition s’en ressent : 56 représentants des parlements
des États membres et candidats, 28 représentants des gouvernements, 16
représentants du Parlement européen et 2 représentants de la
Commission. Ce furent donc 72 parlementaires élus ou désignés au
deuxième degré qui siégèrent sans jamais avoir été mandatés pour cela.
Il faut considérer qu’ils représentaient 450 millions de citoyens, ce qui
doit être un record en matière de ratio censitaire dans l’histoire
constitutionnelle. Mais on est allé plus loin encore : c’est le
Présidium formé de « 3 personnalités indépendantes » avec à
leur tête Valéry Giscard d’Estaing, nommées au sommet de Laeken et
entourées de 13 membres représentant les composantes de la Convention, qui a
joué le rôle essentiel. C’est lui qui a fait les choix décisifs, a fait
passer des compromis sans vote et d’évidence minoritaires dans la
Convention, si bien que beaucoup de ses membres se plaignent aujourd’hui
encore d’avoir été mis devant le fait accompli : ils n’ont jamais
eu l’occasion de voter une seule fois.
Les
travaux sont restés confidentiels. Aucun Parlement national (sauf les
Communes à Londres) ne s’est réellement fait l’écho des débats. S’il
est fait grand cas de la mise en ligne sur le site Internet de la Convention
de ses résultats au jour le jour, c’est qu’est par trop absent le
principe de publicité sans lequel les juristes les moins regardant ne
sauraient parler de travail constituant. Faut-il considérer pour autant que
cette technique puisse tenir lieu d’un vrai débat d’opinion public et
contradictoire ? Il faut croire que non si on s’en tient aux résultats
d’un sondage réalisé par Eurobaromètre à la demande Bruxelles en
novembre 2003. Dans les 25 pays de l’UE 61% des citoyens n’ont jamais
entendu parler de la Convention sur l’avenir de l’Europe. Parmi ceux qui
savent qu’un texte existe, 10% seulement voudraient qu’il soit adopté en
l’état. 68% se prononcent en faveur d’un vote du Parlement de Strasbourg
sur toutes les décisions européennes. Et il y a 46% d’indécis ou d’abstentionnistes
sur le résultat des travaux de la Convention. Quant à l’opinion
française, un sondage SOFRES de
janvier 2004 est alarmant : 55% des personnes interrogées se déclarent
eurosceptiques (elles n’étaient que 46% à l’automne 2001 juste avant que
ne débutent les travaux de la Convention). Pourtant 79% sont favorables à l’élaboration
d’une défense commune, 67% à une politique économique commune, 64% à l’adoption
d’une constitution européenne dont 76% réclament la ratification par
référendum.
La
Convention a eu beau consacrer une session à « l’écoute de la
société civile » et créer huit « groupes de contact
spécialisés», le Comité économique et social organiser des rencontres
avec des « représentants de la société civile organisée » (une
centaine d’organisations allant de l’Académie des sciences
chypriotes à l’Association roumaine contre le SIDA) aucune dynamique
participative ne s’est manifestée. La coutume forgée au cours de leur
histoire par les pays démocratiques en matière d’adoption de Constitutions
apparaît donc bien oubliée. L’actuelle procédure nous a ramené aux
exceptions du XIX° siècle. Initiée par les chefs d’État et de
gouvernement, elle aboutit à ce que le texte conventionnel soit soumis à la
double ratification unanime des États dans la Conférence
Intergouvernementale d’une part et selon les procédures nationales
spécifiques d’autre part. On aurait pu imaginer que la Parlement de
Strasbourg renouvelé en juin 2004, fort de députés dotés d’une
légitimité démocratique directe, puisse lui-même se saisir du texte
constitutionnel avant qu’il ne soit soumis au vote populaire. Quelques-uns l’ont
proposé, de Paul Quilès et Manuel Valls à Henri Emmanuelli, Vincent Peillon
et Arnaud Montebourg. Ils n’ont reçu aucune réponse de la direction du
Parti Socialiste qui n’a en rien mandaté en ce sens ses candidats aux
élections européennes.
En
réalité l’usage du terme de « constitution » est un abus de
langage qui ne correspond ni à la nature juridique du texte (un nouveau
traité) ni à sa traduction démocratique. C’est un vrai coup de force. La
soi-disant Constitution se fait sans les peuples. Même la procédure du
référendum apparaît maintenant à beaucoup excessivement dangereuse.
Edouard Balladur n’est pas isolé quand il soutient à la fois qu’il y a
un risque de malentendu sur la question posée et que la Constitution est le
fruit d’un compromis si délicat et si complexe que les citoyens pourraient
ne pas le comprendre. Mieux vaut donc ne pas les solliciter que les faire
voter deux fois comme on a déjà dû le faire au Danemark et en Irlande.
1.3
– Comment ce traité peut gagner l’autorité d’une Constitution ?
Face
à cette régression constitutionnelle, les partisans du texte avancent un
autre argument : la Constitution s’en tiendrait aux limites déjà
fixées par les traités antérieurs ; elle ne ferait
pas de nouvelles concessions au libéralisme même si on pouvait
espérer des « avancées plus significatives en matière de politique
économique et sociale » selon François Hollande. Il faudrait donc
distinguer (ce sur quoi insistent les Verts) la partie III (les politiques et
le fonctionnement de l’Union) après avoir constitutionnalisé seulement les
parties I et II (les compétences, les institutions et la Charte des droits
fondamentaux), ces politiques relevant d’un simple vote législatif par
amendement. Une majorité progressiste future pourrait ainsi rattraper le
retard accumulé aujourd’hui par l’Europe sociale. Cette version
angélique oublie plusieurs choses : d’abord que c’est l’entièreté
du texte qui est soumis à la révision à l’unanimité, les politiques en
question étant des matières de traités diplomatiques déjà conclus;
ensuite que le Parlement de Strasbourg est dépourvu de la moindre autorité
en matière de pouvoir législatif autonome et véritable: si la
co-législation s’est étendue, c’est toujours le Conseil
des ministres qui exerce la fonction législative décisive et la
Commission qui a le monopole de l’initiative. Enfin, en l’état actuel du
droit, s’il s’agit bien d’une Constitution comme le veulent ses
partisans qui y voient un progrès en tant que tel par rapport au traité de
Nice, il faut accepter que, selon la jurisprudence du Conseil Constitutionnel
elle-même, l’ensemble des institutions nationales, politiques et
judiciaires, devront se subordonner aux juridictions européennes, ce qui ne
serait pas le cas s’il ne s’agissait que d’un traité.
Aussi
certains, redoutant cette perspective, tentent une dernière manœuvre et font
machine arrière. Pour Michel Rocard (dans Le Monde du 10 juillet 2004)
« il faut accepter de désacraliser cette Constitution. C’est un
règlement intérieur accommodant, point. ». Et il récidive (dans Le
Monde du 22 septembre 2004) : « Le nom que porte ce texte,
« Constitution », ne change rien au fait qu’en procédure, sinon
par le contenu, c’est un traité classique ». Ce tour de
passe-passe ne fera pas oublier l’activisme de la Cour de Justice des
Communautés qui s’érige peu à peu en véritable Cour suprême de l’Union.
Elle vient par exemple de condamner la Finlande parce qu’elle n’autorisait
pas un de ses ressortissants à déduire de son impôt sur le revenu les
cotisations à un fonds de pension ; et la Finlande a dû changer sa
législation. Au motif qu’elle « entraverait la liberté d’établissement
au sein de l’Union », la même Cour a condamné le dispositif fiscal
mis en place fin 98 par le gouvernement Jospin pour décourager les grandes
fortunes de quitter la France pour échapper à l’impôt sur les
plus-values. Quand la Charte des droits fondamentaux sera constitutionnalisée
(ce dont il est devenu obligatoire de se réjouir sans aucune réserve),
gageons que la Cour interprètera l’article 10 de celle-ci selon lequel
« la liberté de conscience et de religion implique la liberté de
manifester sa religion en public et en privé » dans un sens qui
pourrait surprendre les défenseurs de la laïcité en France. D’ores et
déjà la jurisprudence de cette Cour est un considérable moyen d’imposer
des normes contenues dans les traités ; elle n’en sera que plus
conquérante quand elle pourra s’appuyer sur cette Constitution.
Dès
lors qu’on la proclame comme une authentique Constitution, elle peut
aménager une irréversibilité qui est inacceptable quant aux choix
fondamentaux, économiques et sociaux, qui intéressent les peuples et leur
avenir. François Hollande l’admettait au Conseil National du PS en octobre
2003 : « nous ne pouvons pas accepter l’intangibilité de la
Constitution ». Pourtant rien n’a changé depuis cette date. Aucune
nouvelle procédure, aucune étape intermédiaire n’a été prévue comme ce
fut à chaque fois le cas jusqu’ici, pour négocier ou surmonter le
verrouillage imposé par ce traité. L’acceptation du Traité de Maastricht
portait l’engagement en faveur de la monnaie unique et Amsterdam l’espoir
d’un sommet social et d’un vrai gouvernement économique de l’Europe. Il
a été déçu. L’élargissement à 25 rend plus difficile encore qu’alors
d’imaginer un aménagement d’un texte promis à l’immuabilité. Il est
temps de tirer les leçons de cette impasse comme de cette confusion.
1.4
– De quoi et en quoi les socialistes sont responsables ?
L’appel
à une « identité européenne partie intégrante de l’identité
socialiste » que multiplient plusieurs dirigeants du PS pour plaider l’impossibilité
d’un rejet de ce mauvais compromis oublie l’échec essuyé par les
parlementaires socialistes présents dans la Convention. Ils étaient 53 sur
207 membres. On se reportera utilement au récit que fit Pervenche Bérès des
batailles qu’ils menèrent (« Une
Constitution pour la grande Europe », préface de Pierre
Moscovici ; Note de la Fondation Jean Jaurès, n°36, octobre 2003). Si
leurs amendements à la I° partie sur les valeurs d’égalité, justice et
solidarité ont été retenus, tous les autres ont été rejetés. Quand ils
obtiennent que la mention d’ « économie sociale de
marché » apparaisse, c’est pour qu’aussitôt soit ajouté
« hautement compétitive », ce qui est bien fait pour rappeler la
primeur du « principe (sic) d’une économie de marché ouverte où la
concurrence est libre ». Toute politique publique faussant la
concurrence sera ainsi au mieux du ressort de chaque État-membre tant que
celui-ci ne sera pas condamné pour entrave au libre-échange.
C’est
ainsi que les socialistes français ont réussi à faire que notre système de
sécurité sociale et d’organisation des services publics échappent à une
harmonisation des règles du marché intérieur, mais jusqu’à quand ?
Le livre blanc publié par la Commission en mai 2004 renvoie aux calendes
grecques l’adoption d’une loi-cadre sur les « services d’intérêt
économique général » et laisse planer le doute sur la
« combinaison harmonieuse des mécanismes de marché et des missions de
service public ». De même la Convention a écarté le principe d’un
revenu minimum européen calculé dans chaque État-membre en fonction de son
revenu moyen, comme les dispositions protectrices du droit de grève ou d’un
minimum social garanti. Par contre un article entier prévoit «qu’en cas de
troubles intérieurs graves, de guerre ou menace de guerre, les États membres
se consultent pour éviter que les mesures prises par l’État membre
concerné n’affectent le fonctionnement du marché intérieur ». Les
libertés que l’Union garantit sont celles de la circulation des biens, des
services, des capitaux ainsi que celle d’établissement dans les 25 pays
membres.
C’est
une philosophie d’ensemble qu’exprime donc ce texte et c’est elle que
les socialistes doivent remettre en cause. L’argument selon lequel le faire
déboucherait sur le chaos est singulièrement spécieux. Car le chaos, c’est
le Traité de Nice négocié et ratifié par les socialistes français alors
au pouvoir et à la présidence cohabitationniste de l’Union, avec 13
gouvernements socialistes sur les 15 membres de l’époque (Pierre Moscovici
pourrait relire la note de 8 pages que publiait alors son Ministère
pour dresser le bilan globalement positif de la
présidence française et dudit traité). Ce traité s’appliquera de
toute manière jusqu’à la fin 2009. C’est un délai suffisant pour que d’une
crise surgisse du neuf.
Il
faut en effet une Constitution qui en soit vraiment une et ressemble à ce que
les peuples connaissent pour l’avoir pratiqué dans leur histoire, dans
laquelle ils puissent reconnaître des pratiques et un paysage familier. Une
Constitution, c’est comme le disait le juriste Maurice Hauriou, «une
institution de la société ayant trois caractéristiques :exprimer une
finalité claire, générer une organisation pérenne, susciter l’adhésion
des populations concernées ». Nous sommes loin de ce compte. Il
nous faut élargir la brèche ouverte par la Convention ce qui sera possible
si nous savons dire non et proposer un projet politique fort. Il est
politiquement vital pour l’avenir de la démocratie en Europe qu’une
assemblée (Parlement européen ou Congrès ouvert aux Parlements nationaux)
donne toute sa légitimité à une vraie Constitution de l’Union. Olivier
Duhamel, professeur de droit constitutionnel, par ailleurs ardent
conventionnel, ne disait-il pas (dans un savant traité en 1992): « Dans
une conception stricte de la démocratie, voire du droit constitutionnel, seul
le peuple peut exercer le pouvoir constituant originaire. Une Constitution
attribue le pouvoir et fixe les conditions de son exercice ; seul l’ensemble
des citoyens peut légitimement le faire. Dans les autres cas, c’est par un
abus de langage et une fraude à la démocratie que on parlera de
« Constitution » ». ?
Ce
texte est un accord rédigé au nom des représentants des États membres. On
est très loin du préambule américain de 1787 : « Nous, peuples
des États-Unis ordonnons et établissons la présente Constitution ».
Ce peuple est totalement absent de l’horizon européen : « La
citoyenneté de l’Union, comme le disait déjà le traité de Maastricht, s’ajoute
à la citoyenneté nationale et ne la remplace pas ». Le projet n’a
rien changé : le citoyen européen n’existe pas en dehors des règles
fixées par chacun des États, pour voter aux élections municipales ou
européennes et pour pétitionner dans des conditions proprement
rocambolesques. Voici en effet comment l’article 46 précise la mise en
œuvre de ce qu’il nomme « principe de la démocratie
participative » : « La Commission peut (sic), sur initiative d’au
moins un million de citoyens de l’Union issus d’un nombre significatif
(re-sic) d’États-membres, être invitée (re-re-sic) à soumettre une
proposition appropriée sur des questions pour lesquelles ces citoyens
considèrent qu’un acte juridique de l’Union est nécessaire aux fins de l’application
de la Constitution. La loi européenne arrête les dispositions relatives aux
procédures et conditions spécifiques requises pour une telle initiative
citoyenne ». Quant au référendum
de ratification, l sait qu’il est purement facultatif. C’est un traité
international qui simplifie (en 464 articles et 311 pages !)
la centaine d’accords internationaux liant les États européens depuis 1951
parmi lesquels les traités d’adhésion successifs ainsi que les différents
protocoles adoptés par les CIG. Mais c’est surtout un texte irréversible.
Sa révision est impossible. Une double unanimité est requise : dans la
CIG et dans la ratification par chacun des États. C’est la marque la plus
indélébile du caractère diplomatique de ce texte. Le fait que sa 3° partie
(« Les politiques et le fonctionnement de l’Union » d’ailleurs
expédiée à la va-vite après la Conseil de Thessalonique le 20 juin 2003)
installe une Constitution économique de l’Europe fondée sur « un
marché unique où la concurrence est libre et non faussée » est
exorbitant et inacceptable (même si certains droits sociaux sont consacrés
par la Charte des Droits Fondamentaux).
Nous devons donc obtenir
des partis démocrates et socialistes qu’ils s’engagent à ce que leurs
représentants se saisissent du texte de la Convention pour en débattre, l’amender,
le réécrire dans le cadre d’une assemblée qui soumettra sa copie à un
référendum simultané dans les 25 pays de l’UE. C’est alors que, d’un
traité mal ficelé, nous passerons à un texte de fondation, la
fondation d’une communauté politique sans laquelle il n’y a pas de
Constitution. A défaut, l’UE restera un espace civique rachitique, une
superstructure orléaniste c’est-à-dire, comme sous la Monarchie de Juillet
en France, un espace où les
seuls citoyens actifs se recrutent parmi les élites les plus instruites ou
les plus fortunées. Le risque sera alors immense de voir les attentes
populaires dévoyées par les tenants du nationalisme ou de la droite
extrême, si nombreux dans cette grande Europe inachevée.
2
– Avancée ou obstacle ?
La manière dont est le
plus souvent la question de l’acceptabilité du texte risque d’aboutir à
une impasse. Il s’agirait de faire la balance des avantages et
inconvénients et, fort de cette liste comptable, de conclure au soutien ou au
rejet. François Hollande érige cette méthode en stratégie (dans Le Monde
du 16/09/04) : « Ce qui est critiquable n’est pas ce qui
figure dans le texte mais ce qui n’y est pas. Quant on le lit, on voit les
avancées, on ne relève aucun recul. Il faut donc prendre l’acquis et
repartir à l’assaut ». Ernest-Antoine Seillière est plus lapidaire
(dans Le Monde du même jour) : « le projet de Constitution
est un petit pas en avant dans l’organisation de l’Europe pour la
croissance et l’emploi ». Si on veut bien créditer de la bonne foi
les auteurs de ces propos, on y verra le signe que cette démarche manque l’essentiel :
il s’agit d’avoir une appréciation de ce texte vis-à-vis
du stade atteint par la construction de l’Europe et de la conception
qu’on en a, du but politique que l’on se fixe. Et c’est sous cet angle
qu’on peut le voir comme un triple
obstacle à l’organisation d’une Europe fédérale dotée des moyens
de sa puissance économique et sociale. La Constitution renforce le caractère
intergouvernemental des instances de l’UE, aggrave la confusion des pouvoirs
en son sein et interdit que ne s’installe un gouvernement économique de
cette vaste zone de libre-échange.
2.1
– Pourquoi l’Union Européenne ne pourra pas devenir une puissance
politique ?
L’Europe
politique a une histoire dont nous héritons et qui a commencé, il y a 50
ans. Et Elle a commencé sur un échec, celui de la Communauté européenne de
Défense (C.E.D.). L'idée s'est alors imposée de transférer des
secteurs d'intérêts faiblement politisés (l'agriculture, l'acier,
l'énergie ou les transports) pour lesquels les gouvernements adoptaient des
règles qu'ils s'engageaient à respecter en commun. Des résultats obtenus
dans ces secteurs, on escomptait qu'ils déclenchent des réactions
économiques et politiques favorables à une intégration accrue. L'Europe
s'est ainsi faite par débordements progressifs (de l'agriculture aux
transports à l'aménagement du territoire et ainsi de suite): le débordement
était d'abord fonctionnel quand la décision des gouvernements nationaux de
placer un secteur sous l'autorité d'institutions supranationales conduisait
celles-ci à étendre leur pouvoir à des secteurs voisins; il était
ensuite politique quand les groupes d'intérêts économiques, en adhérant à
une telle intégration, devenaient demandeurs d'une réglementation
supranationale et que les élites politico-administratives de chaque État
s'investissaient dans cette coopération.
Ce
mode de construction a eu son efficacité, mais il n'a pas produit de
véritable pouvoir politique intégré. Avec l'Acte Unique (1986) et le
Traité de Maastricht (1992) on est passé du transfert de compétences
sectorielles à des abandons de souveraineté nationale très politique (la
monnaie bien sûr mais aussi la politique régionale ou des compétences
judiciaires et policières). Or ce transfert s'est fait fans un cadre
intergouvernemental renforcé. Le Conseil Européen, le Conseil des ministres
ou le Comité des représentants permanents se sont assurés, plus que la
Commission, d'un exercice conjoint, entre gouvernements des quinze pays, du
contrôle de ces compétences. Si
bien qu'aucune décision, prise à Bruxelles, ne l'est sans l'assentiment
explicite des États membres. Finalement, le prix de cette co-décision
(la perte de
souveraineté) s'est payé par la possibilité, pour les gouvernements d'agir
hors du champ politique national et des contrôles parlementaires
traditionnels. Ainsi le déficit démocratique est double: au niveau
européen, il n'y pas la moindre avancée de type fédéraliste qui exigerait
des réponses politiques concernant la représentation populaire ; au niveau
national, les Parlements nationaux ont encore perdu un peu plus de leur
pouvoir, en France notamment. La vielle revendication du Parlement européen
(en 1984 puis en 1993) reprise par Joshka Fischer en Mai 2000
d'un partage de souveraineté inventant un nouveau fédéralisme en
Europe n'a toujours pas trouvé sa réponse. Et la Constitution qu’on nous
propose aujourd’hui conserve et renforce le même système
intergouvernemental.
Le
texte a de quoi satisfaire tout le monde puisque, s’il ne crée pas d’institution
nouvelle, il renforce chacun des trois organes existants. Ainsi le Conseil
aura un président élu pour deux ans et demi par les chefs d’États et de
gouvernements ; c’est la fin de la présidence tournante tous les six
mois et le gage d’une certaine stabilité. La Commission et son président
seront investis par le Parlement mais sur proposition du Conseil. Le dit
président sera flanqué d’un Ministre des Affaires étrangères. Chaque État
a droit à un commissaire, indice supplémentaire du caractère
intergouvernemental renforcé de la Commission. Le Parlement sera plus
impliqué dans l’adoption de textes législatifs en co-décision avec le
conseil des ministres, la liste de ces matières ayant doublé. Il ne gagne
pas pour autant le pouvoir budgétaire et le vote de l’impôt, critère
historique de reconnaissance du pouvoir parlementaire.
Cette
architecture conserve la règle de l’unanimité (donc le droit de veto de
chaque État-membre) sur la politique extérieure, la défense et la
fiscalité. C’est évidemment dans ce dernier domaine que tombent les
masques. Depuis l’application du traité de Maastricht on a assisté à une
baisse massive de la fiscalité économique dans toute l’Europe sous l’influence
des États les plus libéraux. En France, le taux de l’impôt sur les
sociétés est passé de 50 à 33%, en Allemagne il est à 25% et en Irlande
à 12,5%. Certains évoquent une défiscalisation totale des entreprises.
Cette concurrence fiscale est devenue déloyale avec l’apparition de
régimes de discrimination positive en faveur des capitaux et entreprises
étrangères. Certains pays européens sont ainsi devenus des paradis fiscaux
pour les investissements internationaux. Sans doute ce n’est pas la seule
raison des délocalisations. Mais le fait que chaque État reste maître de la
fixation des coûts de la production est l’exemple le plus net des
conséquences négatives du déficit d’une intégration fédérale au profit
de l’intergouvernemental.
C’est
Pascal Lamy lui-même qui le dit fort bien : « Dans l’Europe-espace,
il peut être utile qu’il y ait de la compétition fiscale. Dans l’Europe-puissance,
au contraire, il faut de l’harmonisation fiscale parce que la compétition
fiscale finit par ne plus taxer que ce qui ne bouge pas ou qui bouge le moins,
c’est-à-dire le facteur humain ’ »(Pouvoirs Locaux,
décembre 2002). Le vote à la majorité qualifiée n’est reconnu que pour
des questions finalement secondaires. Il a été supprimé in fine par le
sommet de Bruxelles en matière de fraude et d’évasion fiscale. Dans le
même sens, il a été rendu plus difficile puisqu’il faut désormais 55%
des pays et 65% de la population (contre 50 et 60% qu’avait proposé la
Convention). C’est donc bien un blocage qu’établit la Constitution en
matière de fédéralisation du pouvoir dans l’UE. Elle est condamnée à
rester une sorte de Ligue hanséatique ou de Commonwealth, bien adaptée à la
zone de libre-échange qu’elle restera. Ce blocage va se nourrir d’une
confusion aggravée des pouvoirs.
2.2
– Comment le pouvoir dans l’Union
Européenne ne sera pas démocratique ?
La
philosophie qui a empiriquement produit le système déjà décrit n’est pas
modifiée d’un iota par la Constitution. Le Conseil des ministres est à la
fois un législateur incontrôlable et un gouvernement incontrôlé, un
exécutif et une chambre haute. L’invention d’un Président du Conseil de
l’Union et d’un Ministre des Affaires étrangères va ouvrir une
compétition inédite avec le Président de la Commission. Celui-ci est
toujours choisi à huis clos par le Conseil des chefs d’États et de
Gouvernements. Il est investi (et non pas élu) par le Parlement. La
Commission reste une structure illégitime :avec un commissaire par État-membre,
les commissaires issus des États représentants 4% de la population seront
plus nombreux que ceux issus d’États représentants 75%. Les dix nouveaux
membres de l’UE (17% de sa population et 5% du PIB) nommeront 40% des
commissaires. Avec la limitation à quinze du nombre
de ces derniers disposant d’un droit de vote et la rotation
strictement égalitaire prévue, il sera impossible d’attribuer des postes
stratégiques aux membres venant des grands États.
Ainsi on aura une Commission d’où seront exclus pendant cinq années
sur dix tout commissaire allemand , britannique ou français. A l’arrivée,
on a une confusion sans précédent du pouvoir exécutif divisé entre trois
titulaires potentiellement rivaux : un Président du Conseil sans pouvoir
véritable ; un Président de la Commission sous influence vu les
conditions de sa nomination ; un Ministre des affaires étrangères qui
sera à la fois dans et hors la Commission et qui sera le plus souvent sans
voix puisqu’il lui faudra avoir pour cela l’unanimité des 25 membres de l’UE.
Reste
le Parlement. Il demeure lui aussi une chambre interétatique dont l’élection
est filtrée nationalement. On a vu en juillet dernier les effets d’une
telle balkanisation : la nécessité d’accords dits techniques conduit
à un partage aberrant des responsabilités et postes entre conservateurs et
sociaux-démocrates. Il partage ses compétences législatives avec
le Conseil des Ministres. Il gagne dans la Constitution des matières
nouvelles comme le droit d’asile, l’immigration ou la coopération
judiciaire en matière civile (mais la coopération en matière pénale
relèvera toujours d’un vote à l’unanimité du seul Conseil). Enfin le
Parlement ne gagne pas de pouvoirs en matière budgétaire dont le monopole
appartient au Conseil (ce qui signifie
que le budget restera pour l’éternité plafonné à 1,27% du PIB, s’il ne
diminue pas). Il ne consentira pas à l’impôt comme tous ses homologues
nationaux. Ces derniers, dont on avait imaginé qu’ils puissent
être associés à un Conseil législatif, ont été complètement
ignorés par la texte définitif.
Face
à une telle impuissance organisée, on invoque de plus en plus la carte des
coopérations renforcées que les États pourraient conclure pour aller plus
loin dans des domaines spécifiques. On remarquera qu’il s’agit là d’une
vieillerie diplomatique : des accords révocables entre pays volontaires.
La Constitution en limite plus la coutume qu’elle ne l’encourage. D’abord,
la défense en est exclue ; ensuite
elles ne peuvent être engagées qu’en « dernier ressort
lorsque le Conseil établit que les objectifs poursuivis ne peuvent être
atteints dans un délai raisonnable » (art. 43). Enfin il faut l’accord
du tiers du Conseil (soit huit États-membres) pour qu’une coopération soit
valide, ce qui veut dire que par
exemple, l’association de l’Allemagne, de la France et du Benelux n’y
suffira jamais. Le commissaire chargé de la fiscalité a proposé pour la
première fois en février 2004 de recourir à cette procédure complexe (qui
est déjà dans le traité de Nice) pour harmoniser l’assiette de l’impôt
sur les sociétés (ce que refusent énergiquement irlandais, britanniques,
polonais et quelques autres). Devant la difficulté, il en vient à penser qu’ « il
vaudrait mieux réduire le taux d’IS à zéro. Les problèmes seraient alors
résolus » (Frits Bolkestein, dans Le Monde du 21/02/04).
A
la confusion des pouvoirs, contraire à la plus élémentaire tradition
constitutionnelle, s’ajoute donc une impuissance politique profonde,
devenue irréversible depuis qu’on a préféré élargir l’Union à de
nouveaux membres avant que d’avoir défini son gouvernement démocratique.
Pourtant l’enjeu est historique: il nous faut imaginer des mécanismes qui
permettent aux citoyens de vérifier que les gouvernants agissent bien pour
eux. Plus que jamais la légitimité d’un système dépend de la manière
dont il organise le pouvoir. Or la responsabilité se dilue parmi les
gouvernants alors qu’elle s’accroît chez les gouvernés qui ne se
contentent plus de la sanction électorale. Au lieu
d’innover sur ce plan, la Constitution aggrave dangereusement l’imbrication
des compétences et la complexité des pouvoirs.
Cet
affaiblissement est gravissime : il nous condamne à devenir un
hinterland aux marches de l'empire américain alors que nous pouvons
construire un système cohérent
de valeurs culturelles, politiques et sociales fondées sur autre chose que le
marché. Le modèle européen, c’est un compromis spécifique entre
liberté et justice sociale, entre marché et intervention publique, entre
citoyenneté civile, politique, sociale et culturelle. Or nous vivons un
véritable renversement. L'Europe est le lieu où est né et s'est épanoui
(après le traité de Westphalie soit depuis presque quatre siècles !) l'État
souverain qui ne connaît d'autorité supérieure ni à l'intérieur ni à
l'extérieur, même au prix de guerres mondiales assassines.
Le président Wilson et les États-Unis, après celle de 14,
s'employèrent à changer cela en imposant un ordre international aux États.
C'est cette histoire qui est en train de se renverser depuis la chute de
l'URSS. Les États-Unis se conçoivent comme une hyper puissance
qui ne connaît pas de limite à sa souveraineté planétaire alors que
l'Europe s'en remettrait au droit et finalement au renoncement à une
quelconque puissance. De fait, l'Union Européenne est à peine
un nain politique : on y négocie, on y adopte des règles (s'en
écarter est le seul drame autorisé); mais on ne sait plus y décider, y
conduire une politique claire et encore moins en changer ce qui détruit les
fondements de la souveraineté populaire et du pouvoir démocratique. L'Europe
n'est aujourd'hui qu'une vaste zone de libre-échange. L'enjeu n'est pas celui
d'une rivalité quelconque avec l'Amérique; il est celui de l'avenir de la
démocratie sur notre continent. Voilà pourquoi nous voulons une Europe
puissance et une Constitution à la hauteur de celle-ci. C’est le contraire
qu’on nous propose aujourd’hui.
2 .3
– Pourquoi l’Union
Européenne n’aura pas de gouvernement économique ?
Le
texte rend impossible l’existence d’un gouvernement économique, alors
même que la réussite de la monnaie unique et la réforme du pacte de
stabilité le rendent urgent et nécessaire. S’il est adopté, l’Europe
deviendra le seul et unique pays au monde et dans
l’histoire où l’indépendance
absolue d’une Banque centrale aura été constitutionnalisée. L’article
80 vaut d’être cité : « Ni la BCE, ni un membre quelconque de
ses organes de décision ne peuvent solliciter ni accepter des instructions
des institutions, organes ou agences de l’Union, des gouvernements des États-membres
ou de tout autre organisme. Les institutions, organes ou agences de l’UE
ainsi que les gouvernements des États-membres s’engagent à respecter ce
principe et à ne pas chercher à influencer les membres des organes décision
de la BCE dans l’accomplissement de leur mission ». Et quel donc la
mission unique de la BCE ? C’est l’inflation et l’endettement
zéro. Ce qui veut dire la renonciation aux politiques budgétaires d’intervention,
aux dépenses d’investissements publics, donc
la privatisation toujours plus poussée
des services publics. C’est l’acceptation du chômage structurel, de l’aggravation
des inégalités et de l’appauvrissement
net d’une partie de la population.
Or
la lutte contre ces maux est aussi dans les missions des banques centrales,
par exemple aux États-Unis. Là-bas, Alan Greenspan, le célèbre président
de la Réserve Fédérale, doit faire deux fois par an un rapport d’activité
devant le Congrès. La FED enregistre (et quelquefois anticipe même) les
échéances électorales. La fixation des
taux de change est du ressort exclusif de la Maison Blanche qui peut obliger
la FED à modifier ses taux directeurs. En Europe, c’est et ce sera pour
toujours exactement le contraire :la BCE a le pouvoir unilatéral d’imposer
sa politique aux États, de les obliger à réduire les impôts ou l’indemnisation
du chômage, parce qu’elle a un pouvoir exorbitant, celui d’agir seule sur
les taux d’intérêt. Aucune autorité ne peut la sanctionner, aucune
majorité ne peut la contrôler. Et cette indépendance est renforcée
par la structure même de la zone euro qui n’a ni exécutif politique ni
Parlement souverain qui pourraient exercer un contrepouvoir. La fragmentation
en 25 gouvernements de l’autorité politique interdit l’adoption d’une
position monétaire commune des États face à la BCE.
Si
la Constitution est adoptée l’Europe aura ainsi réalisé la vieille utopie
des libéraux les plus radicaux : soustraire la décision économique au
pouvoir du législateur ; placer l’économie hors de portée de la
responsabilité politique ; diviser le pouvoir en organes fortement
indépendants les uns des autres ; rendre difficile et aléatoire le
contrôle démocratique des institutions issues du suffrage universel. Sera
ainsi accompli le cycle que saluait déjà Romano Prodi lors de son
investiture en décembre 1999 devant le Parlement de Strasbourg :
« L’action menée au niveau européen permet d’éviter les pressions
directes des cycles électoraux nationaux ». Cet aveu ne fait qu’exprimer
la défiance si répandue parmi les « experts » vis-à-vis des
gouvernements toujours virtuellement démagogues alors que les comités,
agences et règles de l’Union seraient l’expression de la raison et du
bien public européen. Y déroger ou les critiquer serait toujours
préférer le chaos aux avancées de la construction communautaire.
C’est
donc bien une question essentielle qui est en jeu, celle de la démocratie
représentative et de la sauvegarde de ses principes fondateurs. Le texte qu’on
nous demande d’adopter, ne ressemble pas au standard constitutionnel qui s’est
inscrit dans notre patrimoine juridique et politique. Il impose pourtant l’acceptation
d’un triple blocage dans des domaines essentiels de l’organisation du
pouvoir et de ses rapports à la société. Ceux qui voudraient nous
entraîner dans leur oui sont aussi ceux qui ont érigé les institutions et
les politiques européennes en dogme intouchable dont les socialistes auraient
la garde. Fascinés par la fragilité des compromis qu’ils ont eux-mêmes
passés, ils n’imaginent pas une autre histoire, un cours différent de la
construction européenne. Ils oublient que celle-ci a progressé autant par
bonds et crises que par négociations diplomatiques. Il est venu le temps de
dénoncer l’ingouvernabilité de l’Europe. Disons non pour lui donner un
nouvel élan politique et démocratique.
Paul
Alliès, universitaire, Montpellier
Septembre
2004