Souffrance au travail : notre face-à-face
A partir dun diagnostic partagé sur ce qui est aujourdhui en souffrance dans les entreprises, Maryse Dumas, dirigeante de la CGT, et le chercheur Yves Clot, psychologue du travail, débattent des moyens dagir pour transformer le travail.
Les indices dune véritable crise du travail se multiplient : montée des souffrances au travail (stress, épidémies comme celle des troubles musculo-squelettiques, etc), jusquà leur expression la plus tragique, les suicides ; sentiment largement partagé, dans toutes les catégories professionnelles, dun « manque de reconnaissance », etc. Quest-ce qui, selon vous, ne peut plus durer dans cette sphère dactivité ?
Maryse Dumas. Il faut définir ce quon entend par travail. Tout le monde en parle, tout le monde le vit, mais, quand on creuse un peu, on saperçoit quon ne met pas, derrière le même mot, le même rapport. Je suis frappée de voir la confusion quil y a, souvent, entre travail et emploi. On dit très facilement : « je cherche du travail » ou « je cherche un emploi » On a besoin de cadrer la discussion. Le travail fait partie de la nature humaine. Mais ce qui donne le contenu social du travail, son statut social, cest précisément le rapport à lemploi. On peut avoir des intellectuels, par exemple, qui travaillent énormément, mais qui travaillent sous leur propre conduite, définissent eux-mêmes la finalité de leur travail, qui peuvent travailler sans compter les heures. Et qui ne comprennent absolument pas comment les questions de temps de travail, de droit à la retraite, de protection des conditions de travail, peuvent se vivre pour des salariés qui sont, eux, dans un lien de subordination, qui ne définissent pas eux-mêmes, ni la finalité, ni le contenu, ni les formes de leur travail.
Yves Clot. Une remarque : les intellectuels aussi peuvent être concernés par le lien de subordination. Certains universitaires sont des salariés comme les autres. Parmi eux, on voit actuellement un vif intérêt pour la retraite, qui est tout à fait préoccupant. On ne voyait pas cela il y a dix ans. Sils souhaitent partir comme çà, cest que le lien de subordination a contaminé profondément luniversité.
Maryse Dumas. Cest vrai. Jévoquais les intellectuels non salariés, écrivains, etc, quon entend parfois dans les médias nous expliquer quils travaillent à 75 ans Ce nest pas du tout le même rapport au travail que les salariés. Jajoute que de nombreux salariés travaillent beaucoup sur leur temps dit libre, ils soccupent des enfants, de la maison, de la famille. Cest aussi du travail, mais pas le même que celui dont nous parlons ici. Nous parlons de ce qui relève de la sphère du travail salarié, subordonné. Ce qui inclut aussi la demande du travail salarié, les privés demploi, les jeunes en attente dun premier emploi, qui, pour la CGT, font partie de la sphère du travail, y compris dans leur souffrance du non-travail.
Ce travail salarié, donc, se définit-il par la souffrance, comme il semblerait à entendre de nombreux témoignages de salariés, de médecins, à lire des rapports, à suivre tout simplement lactualité souvent dramatique ?
Maryse Dumas. On ne peut comprendre le travail quen voyant quil a toujours deux dimensions : la contrainte, la souffrance, quon ne réussira pas totalement à éradiquer, et, en même temps, la recherche de plaisir, lémancipation, le lien social, laffirmation de soi. On a besoin de vivre son travail avec plaisir, de se sentir exister dans la société par la réalité du travail que lon fait. Le problème, syndicalement, est de regarder par quel levier on peut faire que plaisir, reconnaissance, valorisation de soi, lien social, prennent le pas sur la partie souffrance, même si on sait que cette partie existera toujours : si on na pas un peu de contrainte, on ne peut accéder à la partie réalisation de soi.
Yves Clot. Nous, chercheurs sur le travail, sommes confrontés dans notre activité à des entreprises qui sentent bien que les choses « ne peuvent pas durer » comme ça. Bien sûr, il y a les rapports sociaux, les liens de subordination, une méfiance structurelle entre le monde des dirigeants et le monde syndical. Mais jai le sentiment que cette question du travail est devenue assez préoccupante, anthropologiquement, pour que des gens de responsabilité, dhorizons différents -même ceux qui ont les plus hautes responsabilités dans les entreprises- commencent à se préoccuper de savoir comment on attaque le problème. On est certes encore loin du compte, mais cest un peu comme le souci de préservation de la planète. La question dun travail tenable, comme le Bureau international du travail la définie, fait son chemin. Du coup, on est responsable, les uns et les autres, de poser correctement le problème.
Pour moi, le travail, cest le champ du développement humain par excellence. Il a cette caractéristique de concentrer les problèmes : dun côté, cest le champ de la contrainte, et on ny échappera pas, cest lendroit bourré dattendus productifs, defficacité, où on cherche à évacuer la surprise, à faire que ça se passe comme cest prévu ; en même temps, cest lendroit où ça ne se passe jamais comme prévu, cest le champ de la tension entre attendus et inattendus. Le travail, cest, simultanément, la contrainte et la création. Ce nest donc pas forcément la souffrance : il est très important ne pas prendre le problème par là. Le mot souffrance est venu contaminer le champ social, il « pathologise » le conflit. Cest comme sil y avait des problèmes psychologiques chez les personnes : or, on nest pas du tout dans cette situation.
Reste que lactualité nous renvoie régulièrement à des problèmes qui font souffrir les salariés. A quoi, selon vous, a-t-on affaire ? On parle beaucoup dintensification du travail, on évoque aussi les exigences de nouveaux métiers, dans les services notamment, qui seraient, psychiquement, plus difficilement supportables
Yves Clot. Je ne sous-estime pas la mal-vie professionnelle qui se développe, les maladies professionnelles et leur extension. On vit actuellement, par exemple, ce quon peut appeler une épidémie de troubles musculo-squelettiques (TMS). Bien souvent, lorsquon parle de souffrance, on envisage les difficultés psychiques des gens en situation professionnelle, mais lune des causes principales de souffrance professionnelle, cest le physique : les gens souffrent des poignets, du dos, ils sont contraints physiquement. Pas forcément dans les métiers physiques : on a une épidémie de TMS dans les services. Tout cela, cette dégradation de la santé au travail, coûte très cher. La question des suicides est extrêmement importante Le problème, cest le diagnostic quon pose sur tout cela.
Pour moi, le problème, cest que les gens ne peuvent plus travailler comme ils le souhaiteraient. Ils nont plus les moyens de faire un travail de qualité. Autrement dit, ce qui est en souffrance, comme on dit dune lettre en souffrance, cest la qualité du travail humain. Alors que le discours managérial sur la qualité est très répandu, en général, les gens ont le sentiment de ne pas pouvoir faire le travail de qualité quils se sentent capables de faire. Cest autour du travail bien fait que se jouent beaucoup de choses. Il y a comme une mise en souffrance du travail bien fait. Ce nest pas la même chose de formuler les questions comme cela, que de dire quil y a des souffrances psychologiques qui se multiplient.
On pourrait dire, par exemple, sur la question du stress au travail : les individus sont stressés parce quils nont pas les ressources suffisantes pour affronter les questions que lorganisation du travail leur pose. Au fond, les individus seraient trop petits pour lorganisation. Moi, je fais lhypothèse inverse : ce qui rend malade en situation professionnelle, cest que, précisément, il y a une capacité surnuméraire, ou excédentaire, cest-à-dire que les gens sont plus grands que les tâches. Cest lorganisation qui est trop petite. Si on fait lhypothèse que ce sont les gens qui sont trop petits, alors on va chercher, surtout chez les psychologues, en matière de stress au travail, de quoi accompagner ces accidentés de la vie que seraient les stressés de lactivité professionnelle. Si, à linverse, on fait lhypothèse que lorganisation est trop irrespectueuse de la qualité du travail possible et des capacités mobilisables par les sujets, alors, on nest pas du tout dans la même voie daction. Cest là quon retrouve la question du syndicalisme.
Si on regarde le rapport sur le stress réalisé à la demande du ministère du Travail, que nous propose-t-on ? Un diagnostic disant que cest un problème de dialogue, quil faudrait former les managers, plus découte. Mais, pour moi, ce nest pas les sujets qui ne sont pas respectés, mais le travail humain. Ce nest pas les gens quil faut soigner, cest le travail. Et pour soigner le travail, il faut avoir des interlocuteurs sociaux, bâtir une sorte de nouvelle alliance productive entre des gens qui ont la responsabilité de diriger les entreprises et des syndicalistes qui sintéressent dabord au travail humain. Tout cela pour dire que cette question du mal-vivre professionnel est beaucoup plus grave quon ne le dit, ce nest pas simplement un problème de pathologies personnelles. Cest un vrai problème presque de pathologie sociale, cest-à-dire de conception de la vie professionnelle.
Maryse Dumas. Je partage le diagnostic fait sur la recherche du travail bien fait. Syndicalement, nous sommes trop faibles pour porter cette notion. On le faisait autrefois, quand la plupart des syndiqués CGT étaient des ouvriers, quand le travail était moins parcellisé quil nest devenu. On voyait bien que les ouvriers portaient lexigence de produire correctement, de qualité de la production, de respect de loutil - on a vu, en 1968, combien dans les usines occupées les machines étaient entretenues. La CGT était porteuse de cette culture ouvrière.
Aujourdhui, on saperçoit que, dans le discours de la CGT, on porte très peu cette exigence de travail bien fait. Parce que les salariés eux-mêmes la formulent très peu. Ce quils nous disent le plus souvent, pour exprimer leur désarroi par rapport au travail, cest : « je viens pour gagner de largent, le reste, je men fous ; ce qui mintéresse, cest mon temps libre, mes congés, ma future retraite ». Les militants CGT, souvent, répercutent cela en disant : finalement, la demande des salariés à légard du syndicat, cest de porter lexigence de temps libre, de congés, de retraite Cest juste, mais on a besoin de pousser à chercher ce quil y a derrière cette expression « je ne viens au travail que pour ma paye ». En réalité, pour moi, il y a, inconsciemment, cette idée quon ne peut pas arriver à bien faire le travail, à sépanouir dans le travail, et que, devant cette impossibilité, il faut détourner lattention. Syndicalement, on ne peut pas en rester à ce détournement didée. Au contraire, il faut creuser et chercher quelles aspirations, quelles revendications collectives on pourrait formuler autour du travail bien fait.
Cela amène nombre dinterrogations. Que vit-on dans
les entreprises ? On vit un rapprochement des catégories cadres,
qui se sentent finalement plus proches des salariés quelles encadrent,
que de leurs directions. Ce, autour de lidée : quelle finalité
pour mon travail, à quoi est-ce que je sers ? Dans les années
70-80, il y avait une certaine alliance objective entre cadres et directions
dentreprises, y compris autour des plans sociaux, parce que, derrière,
il y avait lidée : si on fait ça, on va construire
une société moderne, du progrès, etc. Il y avait un certain
consensus. Aujourdhui, il y a une crise sur la question : où
va cette société ?
On a le sentiment que, même si le travail est bien fait, même si
lentreprise est rentable, productive, le taux de rentabilité des
actions, le choix des actionnaires peut conduire à la fermeture des entreprises
pour aller les installer ailleurs. Et le cadre, le salarié, là-dedans,
ce sont des pions. Interchangeables, dailleurs, tellement que la préoccupation
idéologique permanente de la partie patronale, cest de faciliter
les conditions de licenciement pour rendre les gens de plus en plus interchangeables.
Il commence donc y avoir un doute : où ça va, tout ça ?
Je rejoins la réflexion que vous aviez sur le développement durable : on est à un moment de lévolution de la société où, dans le travail, se posent des questions philosophiques sur lévolution de la planète, du monde : « Où cela va-t-il ? Comment moi, avec mon travail, je minscris dans ce processus ? Est-ce que ce sur quoi on me contraint, finalement, cela ne contribue pas plus à une course à la finance, au profit, qui détruit les hommes, plutôt quun travail utile au développement humain ? » La question : à quoi sert mon travail, quelle est la finalité de mon travail, dans quelle chaîne humaine le maillon que je suis sinscrit, et est-ce que cette chaîne humaine est mise au service de quelque chose qui vaut le coup, développement durable, amélioration de la qualité de vie sur la planète, en société ou, au contraire, est-ce que cette chaîne est mise à contribution de son auto-destruction ?
Nous avons décidé, avec notre confédération syndicale internationale, dune journée daction mondiale le 7 octobre, sur le thème « Pour un travail décent » Le fait que cette notion de travail décent puisse faire lobjet dun consensus entre syndicats du monde entier, prouve que la question de la finalité du travail devient le thème à partir duquel on peut rassembler, avoir des leviers de transformation.¶
Prenons ce qui se passe dans les services publics. On y vit une crise du travail quon na jamais connue. Il y a perte du sens. Jusquà présent, les salariés des services publics se sont défoncés, quelque fois ont dépassé ce que leur employeur leur demandait parce quil y avait la conscience dêtre utile socialement, de servir à quelque chose, de participer à une uvre commune. Aujourdhui, les services publics sont en crise ; dune part, ils sont profondément dénigrés par les pouvoirs politiques successifs qui devraient au contraire les valoriser, les défendre ; en plus, au travers des privatisations, des nouvelles règles de gestion, ils sont détournés de leur finalité : au lieu de participer à la cohésion sociale, au développement humain, à la lutte contre les inégalités, les services publics sont instrumentalisés pour le développement de la financiarisation, donc le contraire de leur moteur.
Les salariés de ces services publics, même si leurs tâches quotidiennes sont identiques, ressentent que le maillon de la chaîne quils sont, na plus le même sens quauparavant. Et cela provoque une crise profonde qui conduit à ce quon voit que le taux dinquiétude sur lavenir est beaucoup plus important parmi les salariés du secteur public, qui sont censés être plus protégés statutairement que les salariés du privé. Ce sont eux qui ont le plus de mal à se penser dans une continuité alors quils sont censés avoir la garantie de lemploi. Et cest là quon voit une crise sur la question du travail sans doute plus importante que ce quon aurait pu imaginer. Pour résumer, on ne peut pas scinder les choses sagissant du travail. Le travail, cest un tout, il y a ce quon vit comme individu, le rapport personnel de chacun au travail, la place que le travail occupe dans lidentification personnelle, la construction individuelle, mais on ne peut pas le voir sous le seul angle individuel : le travail, cest forcément social, le vécu que lon en a est forcément lié à la vision que lon a de lutilité, du travail social auquel on participe individuellement. Cest là que se pose cette profonde interrogation : au fond, à quoi ça sert globalement de se défoncer comme on le fait, de donner autant de soi-même, alors que, dun côté, on est traité comme des pions interchangeables, quon peut être traité du jour au lendemain, et que, de lautre, on a un grand doute sur la question : où va cette société ? à quoi tout cela sert-il ? Ces interrogations, qui ne sont pas formulées, en réalité se traduisent dans le vécu individuel, dans le rapport individuel au travail.
Vous venez de montrer à quel point la crise du travail est un sujet éminemment politique, appelant à des transformations de société. Comment pourrait-on, selon vous, apporter des réponses dès léchelon de lentreprise ?
Yves Clot. Un mot sur ce que les salariés disent
du travail. Nous aussi, chercheurs, rencontrons ce dont Maryse Dumas vient de
parler : « finalement, le travail, dans la vie, ce nest
pas si important que ça ». Il y a un lien très fort
entre limpuissance vécue et les comportements subalternes :
« tant quon ne peut pas avoir la main sur les choses, le mieux,
cest encore de dire quelles nont pas dimportance ».
Le mécanisme psychologique et social, qui est à luvre,
dans une sorte de dénigrement du travail, chez les salariés eux-mêmes,
cest ce que nous, psychologues du travail, appelons un comportement défensif.
Cest la mise en place dun système de défense qui est
prêt à piétiner les valeurs du travail parce que, précisément,
cest tellement important de ne pas pouvoir le vivre comme ça, que
lon préfère y renoncer. Il faut bien voir les effets de
cette dérivation subalterne, du point de vue de lefficacité
du travail. Cest compliqué de dire aux salariés : « il
faut vous investir », alors queux-mêmes construisent
un système défensif à légard du travail, et
que lefficacité elle-même est, pour eux, déniée
. Il y a une perversité du fonctionnement social du travail humain qui
pousse les salariés eux-mêmes à prendre leurs distances
avec un travail, dont, par ailleurs, on exige quil soit intense.
Lintensification du travail a beaucoup augmenté. Les études récentes suggèrent que cela se stabilise. Mais ce qui mintéresse le plus, ce nest pas tellement quil y ait intensification du travail , cest que lintensification productiviste du travail se produise à un moment où lintensité, au sens social et psychologique, du travail monte. Cest-à-dire au moment où, dans les services en particulier, les gens rencontrent de plus en plus de problèmes de conscience pour se mesurer aux demandes sociales. Le travail est plus intense, au sens où il réclame plus de sens, plus dintelligence, plus de coopération, plus déchange, il est donc potentiellement plus intéressant.
Mais lintensification productiviste entre en collision avec cette montée de lintensité, il y a comme un affrontement entre intensification et intensité. Cest ça qui provoque le refoulement de lintérêt, qui peut amener à dire quon sintéresse pas à son travail, que la vie est ailleurs. Le problème, cest que cela provoque une véritable chute de lengagement individuel et collectif, et cela a même des effets sur la productivité. Je partage donc vraiment cette analyse. On a des développements de comportements subalternes : « moi, finalement, ce qui compte, cest ma vie, et puisque le monde va comme il va, puisque lentreprise va comme elle va, eh bien moi, je vais moccuper de moi ».
Ces comportements, je ne sais pas comment le syndicalisme peut les affronter, mais, à mon avis, il est très important quil y ait dans la société des gens qui ne prennent pas ce discours à la lettre, qui ne croient pas les salariés qui disent, en fin de compte : « moi, je ny peux rien, la seule chose à ma portée, cest ma vie personnelle ». Sauf que, en réalité, en faisant ainsi, même la vie personnelle file entre les doigts. Parce que, quand on passe le plus clair de son temps à accepter la subordination dans le champ du travail, comme le travail a le bras long, ça contamine, empoisonne tous les autres champs de lexistence.
Cest très difficile dêtre un homme ou une femme libre dans sa vie personnelle lorsquon est un homme ou une femme soumis dans le milieu professionnel. Il y a donc besoin dun discours de franchise du syndicalisme envers les salariés. Beaucoup de gens dans le syndicalisme cherchent toujours à sadapter à la société, « faut vivre avec son temps, la société évolue, écoutons les aspirations ». Mais les aspirations, il faut comprendre comment elles se fabriquent comme issues à des conflits quon narrive pas à résoudre. Attention à ne pas sadapter à des discours défensifs. Etre moderne, cest anticiper, cest justement ne pas prendre à la lettre ce type de discours et sattaquer véritablement aux problèmes et aux conflits profonds que ce discours colmate.
Maryse Dumas. En même temps, il ne faut pas sous-estimer
la difficulté à trouver des pistes syndicales. La nature du mouvement
syndical, cest précisément découter les gens,
de répondre à leurs aspirations, y compris comme elles sont dites.
Ensuite, il faut faire un travail de ré-élaboration, pour donner
un sens collectif à des expressions individuelles. Et dans le sens collectif,
le traduire en sujets de revendications, de propositions.
Et là, il ne faut pas sous-estimer la difficulté dans laquelle
est plongé le mouvement syndical. Historiquement, nous avons abordé
les questions du travail à partir des problèmes du salaire, de
qualification, de conditions du travail, statut. Ce sont des batailles que nous
devons continuer à mener. Mais nous sommes maintenant confrontés
à lémergence de problématiques nouvelles, plus qualitatives,
moins faciles à exprimer en termes de revendications collectives, dexigences
vis-à-vis des directions dentreprise.
Concrètement, le syndicalisme devrait donc ouvrir son champ daction, lutte, négociation, accord, à lorganisation du travail ?
Maryse Dumas. Oui. Mais, pour aborder ce sujet, il ne faut
pas sous-estimer quelque chose dont tout le monde parle, sans en voir les effets
concrets : la désyndicalisation.
La majorité des salariés travaillent dans entreprises sans présence
syndicale ou avec une présence très faible. Se rajoutent à
cela les phénomènes de précarité, le turn-over
:5 millions de salariés, sur 16 millions, changent de poste de travail
chaque année ! Pour construire syndicalement une appropriation du
problème posé, pour mobiliser les salariés pour le résoudre
En même temps, je suis profondément convaincue que, si on naborde
pas ces sujets, la désyndicalisation va saggraver, et, du coup,
va nous mettre encore plus dans lincapacité de résoudre
ces problèmes. Alors, comment aider à ce que ces questions soient
posées ? Il y a malgré tout un b-a-ba syndical qui consiste
à ce que les gens, quand ils arrivent au travail, aient une certaine
vision de leur avenir, leur carrière, de leurs droits, quils aient
des salaires corrects, une reconnaissance de leur qualification, quils
naient pas des temps de transport trop longs, quils aient un bon
logement.
Cela ne suffit pas mais cela conditionne beaucoup de choses. Et donc, les propositions de la CGT sur un nouveau statut du travail salarié, la sécurité sociale professionnelle, nos revendications sur le droit à la formation professionnelle, à une visibilité de carrière même si on change demploi, participent à une transformation du travail, et du rapport du salarié au travail.
Maintenant, jen viens au cur du sujet : la question de lorganisation du travail. Javoue avoir beaucoup de mal à voir comment on peut travailler sur lorganisation sans travailler sur la finalité. A quoi sert le travail qui se fait dans mon entreprise ? Où vat-il ? Et donc, à quoi est-ce que moi, je peux servir là-dedans ? Et donc comment est-ce quil faut organiser le travail pour arriver au travail bien fait ? Cela se pose partout, mais le problème est particulièrement complexe dans les services. La question de lutilité de la prestation au client dans laquelle on est investi, est beaucoup plus complexe, moins visible. Tellement moins visible que les stratégies des directions visent justement à ce que toute lorganisation du travail repose sur les objectifs à atteindre, sans que ceux-ci fassent lobjet de concertation avec les syndicats ou les institutions représentatives du personnel. Des objectifs qui sont comme la ligne dhorizon : plus on sen approche, plus ils séloignent, le but étant toujours de tirer le maximum de productivité des salariés.
Et derrière ce management par objectifs, il y a aussi une façon de détourner la réflexion sur le sens du boulot : on se dit « mon objectif est davoir signé 10 ou 15 contrats dans la journée, et on ne pose pas la question de savoir si ces contrats sont si bons, si performants que cela, pour le client. Le management par objectif vise à éviter le débat sur la finalité.
Donc, je crois que pour aborder la question de lorganisation du travail, quand on est une organisation syndicale, il faut reprendre la question de la finalité du boulot, et ensuite on regarde comment lorganisation pourrait être meilleure. Et dans lorganisation, il y a non seulement la répartition des postes, les conditions de travail au sens classique du terme (temps, horaires, salaire, etc), mais aussi : quels rapports interindividuels, quelle vision déquipe de travail, quelle définition des postes ?
On sest battu pour que la réduction de la durée du travail se traduise au mieux pour les salariés dans les entreprises, permette des embauches, mais on a été en très grande difficulté pour aller jusquà proposer une autre organisation du travail, qui fasse davantage appel à la créativité des salariés, à la mixité des emplois aussi entre hommes et femmes. Je pense quon a là un sujet de développement de lactivité syndicale important, dont il ne faut pas sous-estimer à quel point il heurte les stratégies de management, les directions dentreprises ; cest un combat aussi important, peut-être plus difficile parce quil est qualitatif, que celui des salaires ou dun autre partage entre profit et rémunération du travail. Lorganisation du travail fait intrinsèquement partie de lexploitation du travail, et donc poser la question de lorganisation, cest poser celle de lexploitation, et aller vers son dépassement.
Yves Clot. Je trouve intéressante lidée
dun syndicalisme qui prenne en charge lavenir du travail, qui se
sente comptable, non seulement du monde du travail, mais de lavenir du
travail lui-même comme champ de développement humain.
Jai le sentiment quune orientation déterminée dans
ce sens-là, sur les thématiques du travail décent, pourrait
refaire du syndicalisme un interlocuteur culturel, au sens profond, dans la
société daujourdhui. Cest-à-dire que
même pour les directions dentreprise, il pourrait réapparaître
comme un interlocuteur qui nest pas artificiel, nest pas enfermé
dans une sorte desprit de croisade, qui fait tant de mal au syndicalisme
-la dénonciation, on le voit bien, peut être le point de départ
de positions gestionnaires, on peut à la fois être dans la dénonciation
du monde tel quil va, et ensuite saccommoder, parce que le discours
est trop général, darrangements locaux dans lesquels on
est complètement mêlé à la gestion
Donc, la
dénonciation et la participation sont souvent beaucoup plus duo quennemies.
Alors, lidée de renoncer à lesprit de croisade pour
sinstaller sur une posture qui assume la responsabilité sociale
de porter lavenir du travail humain, cest une position en réalité
très radicale.
Jai limpression quun radicalisme du travail, cest quelque chose qui pourrait refaire du monde syndical un interlocuteur pour les directions dentreprises. Ces directions, elles peuvent contourner beaucoup de questions, elles peuvent se focaliser sur la rentabilité à court terme, mais, dans le réel du travail, la question de lactivité des hommes et des femmes est incontournable. Cest comme une force de rappel du réel autour de la question du travail, qui peut permettre au syndicalisme dexister, de rebondir sur des enjeux incontestables. Il y a là des choix très importants.
Dans le milieu des chercheurs, une telle perspective susciterait beaucoup dintérêt. Surtout, je pense quon trouverait même dans le monde des directions dentreprises, des gens très attentifs, sils ont le sentiment que ce ne sont pas seulement des positions, des revendications quon défend, mais, dune certaine manière, leur propre travail.
Maintenant, sagissant de la question de laction sur lorganisation du travail, ce qui me frappe, si on prend les services : il y a un vieux mot, celui de métier, qui fait a priori vieillot, évoque syndicalisme de métier, ouvrier de métier, etc. Or, je constate que là où on est dans les situations les plus modernes, le mot métier résiste, les gens lutilisent.
Comme une manière de dire quil est important, pour pouvoir travailler pas trop mal, davoir le sentiment de vivre la même histoire, de participer dune histoire qui nest pas que la sienne. Et le mot métier renvoie à cela, pas seulement au geste technique et industriel, il renvoie au partage, à lhistoire à laquelle on peut contribuer, à la transmission quon peut faire de ce quon a réussi à trouver pour se débrouiller avec des situations compliquées, des héritages quon a reçus et de ce quon va laisser quand on va partir.
Concrètement, il ny a pas dorganisation du travail quand on est salarié si on ne peut pas participer au travail dorganisation. Cest-à-dire comment, sur la question de la finalité, du sens, on se retrouve ensemble pour finalement apporter sa pierre à la définition du travail. Comment on peut sengager dans un travail dorganisation du travail quon a à faire.
Là, on trouve la question fondamentale du collectif,
des équipes. Mon hypothèse est que le syndicalisme peut se
refaire une santé sur cette question, cest-à-dire en étant
un vecteur, un opérateur de la reprise de ce travail dorganisation
par les salariés eux-mêmes, de cette capacité, non pas seulement
de critiquer lorganisation du travail, mais de sengager concrètement
dans le travail dorganisation, disputer au management la capacité
de définir le sens, les finalités. Ne pas seulement dire :
il faudrait quon ait les moyens de faire du travail de qualité,
mais se demander comment on peut faire du travail de qualité.
Le syndicalisme na rien à perdre à sengager dans cette
perspective.
Cela signifie remettre en question rien de moins que le fonctionnement actuel de lentreprise, se heurter au plus haut, au pouvoir comme il est organisé
Yves Clot. Cest se heurter « au plus haut »
au nom du plus actuel, du geste le plus quotidien, le geste de métier.
Si je ne travaille pas avec mes collègues pour voir quel est le bon geste,
dune certaine manière lefficacité de lentreprise
est en cause. Ca pose le problème du collectif.
Dans lhistoire syndicale, le collectif, ça consiste à être
daccord ; le collectif, cest lhistoire commune quon
partage, quon défend ensemble, cest lunité.
Cette question de lunité, de lhomogénéité
du collectif est très importante. Or, moi, je tiens pour une autre
idée du collectif. Le collectif susceptible de relancer ce travail dorganisation,
pour relancer lorganisation du travail, cest un collectif hétérogène,
fondé sur le désaccord.
A partir du moment où on veut se réunir sur le travail
bien fait, on tombe sur un problème majeur : définir le travail
bien fait, çà se discute, ce nest jamais complètement
abouti, le dernier mot nest jamais dit. Il suffit de ne pas être
de la même génération, dêtre un homme ou une
femme, dêtre jeune embauché ou ancien, pour en avoir une
idée différente.
La question du travail bien fait divise au bon sens du terme, suscite de la
controverse et de la dispute professionnelle. Cest là que la vitalité
du travail dorganisation peut trouver sa source. Cest lidée
que le collectif est un lieu de controverse, de dispute sur la qualité
du travail. Si le syndicalisme lassume, ça va pousser les directions
dentreprise à se mesurer à ce problème.
Cest en assumant une sorte dhétérogénéité
du collectif quon va faire grandir dans lentreprise contemporaine,
lidée quon peut discuter de tout, y compris des objectifs,
des finalités, et même de la place des actionnaires dans le processus.
Si on commence à considérer que la qualité du travail,
ça se discute entre salariés et quon peut entrer en controverse
là-dessus, alors ça peut être un point de départ
pour une culture de la controverse, du conflit dans lentreprise.
Le gros problème de lentreprise contemporaine étant quelle
nassume pas le conflit ; or, il y a un conflit dintérêt
majeur, quand on est dirigeant, propriétaire dune entreprise et
quand on est salarié, il faut assumer que les intérêts ne
se recoupent pas. Le conflit fait partie de la vie. Si on ne le prend pas tranquillement,
sur la question du travail bien fait, et du point de vue des intérêts
des uns et des autres dans lentreprise, alors on enflamme laffrontement.
Cest le déni du conflit qui au fond suscite laffrontement.
Très concrètement, quest-ce que cela
peut signifier dans la pratique syndicale : se battre pour louverture
despaces où chacun puisse dire son mot, peser sur le choix de lorganisation
du travail ?
Yves Clot. Il faudrait quune partie de lénergie
syndicale soit consacrée à sengager concrètement
là-dedans, que les militants syndicaux commencent à le faire,
à en parler entre eux. Si ce nest pas cette voie qui est choisie,
une autre peut se développer, on peut aller vers une sorte de syndicalisme
de services, qui serait un peu la voiture-balai de la modernisation, qui sengagerait
dans la gestion du stress par exemple, qui serait finalement un syndicalisme
de gestion de la misère sociale.
Sur le stress, cest net ; après les rapports qui viennent
de sortir, on peut très bien aller vers des formes dassociations,
avec un syndicalisme qui jouerait ce rôle.
Le syndicalisme est à la fois très combattu sil
soccupe des questions que jévoquais, et très courtisé
Si
cest pour prêter la main à la gestion des dégâts
produits par un modèle de développement de travail indécent,
donc un syndicalisme de compensation, dont il pourrait lui-même tirer
quelques compensations fictives, avec une recomposition syndicale autour dun
syndicalisme qui serait vite intégré au mode de fonctionnement
étatique
Il y a là des enjeux stratégiques majeurs. Une sorte dabsorption
du syndicalisme du côté dun syndicalisme de services et de
gestion qui, dune certaine manière, le prive de son enracinement,
de cette fonction sociale dont je pense quelle est centrale pour lanthropologie
du travail.
La perspective dun syndicalisme prenant en charge le travail, telle que Yves Clot vient de la tracer, ne représente-t-elle pas une sorte de révolution culturelle pour la CGT ?
Maryse Dumas. La CGT, historiquement, a toujours été présente sur les questions du travail. Ce sont nos prédécesseurs qui se sont battus sur tous les aspects de conditions de travail ; si nous avons un certain nombre de droits, cest parce que ces questions du travail ont été omniprésentes dans les luttes syndicales. Mais aujourdhui, on doit prendre en compte les questions nouvelles, qui appellent à une réflexion sur qualité, finalité, des notions culturelles, relationnelles, dans une société mondialisée, avec les nouvelles technologies.
Je veux rebondir sur la question du conflit. Aborder les questions de transformation du travail, cest atteindre le cur de lexploitation du travail, et donc cest générateur de conflits. Cela suppose en effet davoir une approche sur la notion de conflit. Vous avez raison de souligner que nous sommes dans une société qui tend à vouloir éliminer la notion de conflit, au profit du consensus, du dialogue, des bonnes réformes qui seraient consensuelles ; on en vient même à opposer la notion de négociation à celle de conflit : si on est un syndicat qui veut la négociation, cela signifie quil doit renoncer au conflit Ce nest pas comme ça que la CGT aborde le sujet : pour nous, les conflits, les contradictions sont le moteur de la société.
Il ne peut y avoir de négociation si, auparavant, il ny a pas émergence de contradictions : si tout le monde pense la même chose, a les mêmes intérêts, il ny a pas besoin de négocier Le conflit, cest ce qui permet à une société dêtre démocratique. Les sociétés qui rejettent absolument le conflit, ce sont des dictatures.
Concernant le syndicalisme de services : on nous dit quil faudrait absolument copier les modèles anglo-saxons, qui sont pourtant en crise, ce quon ne nous dit pas, et en matière de syndicalisation en particulier, on narrête pas de reprocher au syndicalisme français dêtre très faible en adhérents, contrairement aux pays anglo-saxons. Dans ces pays, il y a en effet souvent beaucoup dadhérents, parce que pour bénéficier de lassurance chômage, de la convention collective, ou de la sécurité sociale, il faut être adhérent au syndicat qui gère tout cela. Ca nest pas çà lessence du syndicalisme.
Par contre, il est vrai quen France nous avons à réfléchir, nous ne pouvons nous satisfaire dun taux de syndicalisation aussi faible. Dans un système où il ny a aucun avantage à être syndiqué, où il ny a même que des inconvénients puisquon est victime de discrimination, quel est le « plus » quon peut apporter et qui donne envie aux gens de se syndiquer ? Un « plus » de services ? Ou un « plus » de valeurs, de libertés, de possibilités dintervenir sur sa situation, son quotidien, et de le faire avec les autres ?
Cest en ces termes-là quil faut valoriser ladhésion au syndicat. En investissant la question de la transformation du travail, le syndicalisme peut se ressourcer, sans tomber dans la logique des services qui aboutit à adapter les gens à la société sans essayer de la changer, mais au contraire en bâtissant sa base syndicale justement sur cette possibilité de transformer le travail, son vécu.
Cela rejoint la question du rapport individu/collectif, que vous avez abordé. Vous dites quil faut admettre que le collectif nest pas forcément homogène. Cest vrai que notre histoire syndicale est aussi celle de lorganisation du travail, il y avait cette organisation taylorienne, où tout le monde commençait et finissait à la même heure, etc. Aujourdhui, cest minoritaire dans le salariat.
Effectivement, il faut introduire la non-homogénéité
du rapport au travail, de valeurs, comme étant la composante essentielle
du collectif. Là-dessus, nous progressons. En revanche, ce qui est
devant nous, notre noyau dur, cest le rapport individu/collectif , cest-à-dire
la vision que nous avons, culturelle, historique, que çà ne peut
pas marcher ensemble. Un syndicat forcément porte le collectif
Cela
apparaitrait comme la négation des aspirations individuelles.
Nous travaillons sur lidée que individu ne veut pas forcément
dire individualisation, il faut retravailler la notion de collectif à
partir des aspirations individuelles et redonner du sens au collectif en travaillant
un autre rapport individu/collectif.
Cela ramène à la question des métiers. Cette
notion résiste, oui, mais prend une notation plus collective quindividuelle.
Historiquement, cette notion était, me semble-t-il, individuelle :je
fais tel métier, au sens : jai telle qualification, je suis
boulanger, métallo. On a vu une dilution de la notion de métier
avec lémergence de la tertiarisation.
Jai été frappée de ce que me disaient des employées
de bureau : « je suis incapable de dire à mes enfants
ce que je fais, quel est mon métier ». Là, on voit
revenir la notion du métier, mais cest le métier de lentreprise,
pas le métier de lindividu : « je suis dans le
commercial », sous-entendu « mon entreprise est dans le
commercial », « je suis dans lindustrie »,
« notre métier, cest acheminer du courrier »,
dit La Poste, ou « la communication ». Il y a, par les
directions dentreprise, une réappropriation de la notion de métier,
dans un sens collectif, mais qui en effet redonne du sens à la place
de lindividu dans ce collectif. Syndicalement, nous avons à investir
cette notion.
Sur la participation à lhistoire, laisser une trace, cest une question essentielle. Pour un syndicaliste, cela veut dire avoir participé à une chaîne humaine ; quand on a remporté des victoires comme sur le CPE, cest très valorisant. Mais justement, quand on est traité aujourdhui dans le travail avec la précarité, quand il y a ce turn-over, où se fait la transmission, le sens, ce lien à ceux qui ont précédé et à ceux qui suivent ? Il y a là un gros sujet qui nous ramène à travail/emploi. Ce que nous avons dit est possible dans les entreprises où les salariés sont stables et où le syndicat est vivant. Le grand problème, cest le turn-over, la restructuration permanente, les salariés qui changent de poste, demployeur.
Yves Clot. Avec cette question de métier, on a un nouveau terrain daffrontement dans les entreprises, au nom de lHistoire, de ce sentiment de vivre la même histoire. Quand les entreprises parlent de leur « cur de métier », cest ça quelles cultivent. Il est important de ne pas les laisser monopoliser cette question, et donc de réinvestir la notion de métier comme çà. Jai limpression que cest un peu une nouvelle frontière du syndicalisme. Finalement, qui décide ce quest le cur du métier ? Cest un terrain dinvestissement, au nom du métier, et à la limite, cest comme ça quon résiste le mieux à la précarité. « Le cur du métier, cest nous ». La transmission, lhéritage, la responsabilité du métier, de lhistoire, cest nous qui la portons. Ca, cela ne veut pas dire seulement : « je me protège moi de la précarité », cest « je protège le métier de la précarité ».
Sur lidée du conflit : le conflit a lavantage de maintenir le contact avec le réel. Une société qui se prive du conflit ou de la controverse, se prive à un moment donné du réel. Ce que lon a bien connu à lEst. Cest de ça que des systèmes sont mort. Le conflit, cest un instrument de connaissance. Quand je fais un éloge du conflit en parlant du travail humain, cest aussi pour que le réel reste lhorizon, quon évite de tricher avec le réel, sinon çà se paye très cher.
Lexpression du conflit que vous appelez de vos vux nappelle-t-elle pas un nouvel âge de la démocratie au travail ?
Yves Clot. La démocratie, cest un outil pour
sapprocher du réel, pour ne pas lui tourner le dos, ne pas tricher.
Ce nest pas une valeur en soi. Si la démocratie, cest parler
et sécouter, çà ne veut rien dire. Si cest
un moyen didentifier les problèmes et de les traiter, alors, cest
un bon moyen.
On a beaucoup parlé de RTT. Pour moi, ce qui est le plus important, cest
de réduire le temps psychologiquement perdu. Cest-à-dire
le temps au cours duquel les gens travaillent et ils ne font pas dexpérience
sociale et individuelle. Des situations de travail qui se multiplient, dans
lesquelles on na plus aucun espoir dapprendre quelque chose de nouveau
et de pouvoir transmettre quelque chose quon ne savait pas avant à
dautres qui ne savent pas encore. Le temps psychologiquement perdu, cest
le temps quon passe sans que le travail devienne un moyen de développement
pour soi, pour les autres, pour la société. On peut très
bien avoir une RTT et une hausse du temps psychologiquement perdu. Lorsquon
a lintensification du travail qui se développe, on peut avoir RTT
et allongement du temps psychologiquement perdu ; cest ça
qui rend malade.
Maryse Dumas. Je suis frappée de ce que disent les salariés au sujet de lambiance au travail. Avec les stratégies dindividualisation, les rapports entre collègues se dégradent, les gens sont mis en concurrence les uns avec les autres, chacun est pris dans ses tâches, et les salariés nous disent regretter les anciennes ambiances au travail justement parce quon échange, on a des pauses ensemble, on parle de la vie personnelle, mais aussi du boulot, cela participe du plaisir quon a à se rendre au travail, au sens de son utilité. Là, on a une dégradation de cette ambiance.
Sur les droits à conquérir : il faut gagner des pratiques syndicales. Il faut exiger les droits bien sûr, mais si les droits ne sont pas en correspondance avec les pratiques syndicales déjà en cours, ils resteront lettre morte, et ils pourront être pervertis par les directions dentreprise, comme ils le font actuellement en utilisant les instances de concertation comme des modalités de management délégué. Il faut donc surtout sintéresser aux pratiques. Il faut aider les militants syndicaux à débusquer tous les sujets dont les directions considèrent quils relèvent du pouvoir unilatéral de lemployeur. Historiquement, la négociation collective na jamais été consentie par le patronat, elle a toujours été arrachée, comme le droit syndical.
En fait, le patronat veut maintenir le lien de subordination dont on parlait. Peu à peu, on a arraché des sujets de négociation, celle-ci, surtout si elle est à base de reconnaissance de la conflictualité, réduisant le pouvoir unilatéral de lemployeur. Or, jobserve quil y a des sujets sur lesquels il y a actuellement pouvoir unilatéral total, et total refus den discuter avec les syndicats : la question de lorganisation, de la finalité du travail, celle du métier, à quoi il sert, comme la stratégie de gestion de lentreprise, font partie des « domaines réservés ».
On peut y ajouter la formation professionnelle, qui nest toujours pas un sujet de négociation : lemployeur informe le comité dentreprise de son plan de formation, mais ne le soumet pas à la négociation. Quand on est un syndicat dans une entreprise, sintéresser aux sujets que la direction estime rester de son pouvoir unilatéral, cest déjà trouver les espaces sur lesquels il faut intervenir syndicalement.¶
Entretien réalisé par Yves Housson, version intégrale du
face-à-face publié dans lHumanité du 20 mai 2008
Yves Clot : auteur de nombreux ouvrages (dernier en date : Travail et pouvoir dagir (Éditions des PUF (mars 2008), 296 pages, 23 euros), titre reflétant bien ce qui est devenu, confie-til, sa préoccupation majeure : « laction »),