Accueil du site  >  Publications  >  Regards croisés  >  La revue - n°49  >  2.articles
01-02-2011

 | Publications

grand entretien : Yasmina Khadra

Ecrivain algérien, ancien officier qui écrit sous un pseudonyme féminin ; il vient de publier "L’olympe des Infortunes"( Julliard). Actuel directeur du centre culturel algérien de Paris

A quoi rêvent les loups ?

NR Comment se construit un texte de Yasmina Khadra ?

Entre le premier jet de mon texte et le second il y a parfois un abime, ils se cherchent constamment dans la réécriture. C’est la construction du texte qui produit la discipline de la pensée. Par ce contact visuel avec le texte ce produit une projection mentale qui remet en place les parties éparses du puzzle. Un engrenage où toutes les pièces sont interdépendantes. Je n’écris jamais au hasard, je ne pars jamais d’une idée je pars d’une histoire. Je la construis d’abord dans ma tête du début à la fin, je vois de quelle manière je peux lui imposer le rythme susceptible de cadencer tout ce que je raconte. Si ma grande difficulté c’est comment débuter un texte, l’angoisse véritable réside dans son terme. Comment le finir ? J’ai un texte que j’écris depuis des années sur le désert, il y a des passages que j’affectionne mais il me manque encore sa chute, aussi reste t’il éternellement en mouvement.

NR Cette fin pourtant en tant que lecteur souvent nous l’appréhendons, la crainte de quitter des personnages auxquels on a pu s’attacher mais aussi de les retrouver en mauvaise posture.

Je tente de surprendre le lecteur, c’est un voyage, un sentier qui pointe vers l’inconnu. Celui qui l’emprunte en connaissant déjà son but se retrouve toujours déçu. Il marche en espérant rencontrer la mer après son prochain virage, et il est forcément déçu de ne pas la trouver. Et même si entre temps il a traversé quantité d’endroits et de paysages, il demeure insatisfait. Il peut passer à côté d’une grotte enchantée sans la voir, il est tellement fasciné par ce qu’il veut voir qu’il perd de vue l’essentiel. C’est un peu ce qui est arrivé avec l’Olympe des infortunes. Paris aimerait pouvoir mettre les auteurs en bouteilles, trouver pour chacun un tiroir. Le Maghreb doit mettre en scène l’arabe avec ses djamdhâna et ses kéffiyés, la misère des femmes et le machisme. Alors lorsqu’un écrivain vient dire le monde autrement et mieux que ces clichés il devient une cible. Il n’est plus le « bougnoule » de service et dès lors menace l’ordre simple des représentations. Chacun de mes livres comporte une approche singulière, L’attentat pour le conflit israélo-palestinien, Les sirènes de Bagdad sur l’Irak… je suis le seul à écrire sérieusement sur ces sujets, et cela on ne me le pardonne pas. On veut tout à la fois faire de moi une curiosité littéraire et m’interdire d’avoir du talent.

NR Vous semblez très en colère contre le monde littéraire.

Vous savez pour l’Olympe des infortunes, qui est un livre que j’ai profondément aimé, j’ai lu sous la plume d’un critique qu’il s’agissait « d’un roman raté ». C’est extrêmement violent et haineux. C’était dans la presse régionale car aucun des journaux de la presse nationale n’a condescendu à parler de ce livre. Vous pensez vivre dans un pays démocratique mais dans le domaine intellectuel vous êtes proche d’un modèle stalinien. Quand on veut tuer quelqu’un tout le monde en meute se rassemble pour la curée. Je dis aux parisiens que la légende d’un Paris fait d’artistes, d’empathie et d’engagements, plein de la noblesse de son combat, est aujourd’hui mort. Tout le monde s’accorde à défaire le travail d’un écrivain, le passer sous silence pour le rejeter dans le néant : le Monde, Libération, le Figaro, le Point, Marianne, le Nouvel Observateur, tous si sont employés.

NR Vous savez pourquoi ? Vos autres ouvrages ont pourtant été bien accueillis.

Je ne sais pas pourquoi, je peux seulement l’interpréter. L’an dernier déjà des articles descendaient en flamme Ce que le jour doit à la nuit, écrivant que c’était un roman à l’eau de rose ! Il existe heureusement encore aujourd’hui des personnes qui ont du respect pour la littérature, qui ont une âme, ils se démarquent en m’invitant dans des compartiments ou ils ne sont pas obligé d’être à la solde d’une doctrine ou d’une ligne éditoriale, c’est le cas de la radio encore. Et votre réception en Algérie ? Le public algérien comme le public français a, je le crois, le plus grand respect pour moi. Mais l’intelligentsia algérienne s’aligne sur Paris, sa décolonisation n’est pas encore d’actualité. Il y a presque un regret à être écrivain tant le manque d’honneur dans les milieux intellectuels est patent. Il y a des gens qui depuis longtemps ne font que tenter de me descendre, une émission comme le masque et la plume à aucun moment n’a salué mes livres, toujours au contraire dans la seule recherche de la remarque assassine. Quelqu’un qui n’aime ni les livres ni les écrivains ne peut pas être critique. Lorsque la haine et la détestation vous dévore, vous restez alors dans votre frustration sans entrer dans le roman, et ce quel que soit sa qualité. Alors oui en tant qu’écrivain je me sens éclaboussé par l’abjection de certains « prétendus » écrivains. Moi lorsque j’aime un écrivain je le lui dis, je lui fais savoir que ce moment de bonheur qu’il m’a fait avoir je le lui dois et lui en suis reconnaissant. Le contraire de la critique qui pour le même fait vous abhorre et vous hais. Heureusement la rencontre avec mon lectorat est toujours un échange fait de gentillesse, de soutien et d’encouragements. Alors que la presse ne fait aucun écho à l’olympe des infortunes en 2 mois il s’en est déjà vendu 90000 exemplaires. C’est certainement cela qui m’aide à tenir debout.

NR Diversité de vos livres et a chaque fois l’impression que vous êtes du lieu, que vous habitez Bagdad, Jérusalem ou Kaboul. Comment faites-vous ? Est-ce un travail de fond sur chaque endroit qui préfigure au roman ?

Il n’y a pas de recherche, pour L’attentat j’ai juste pris Le routard pour situer mon action et le théâtre des événements. Je ne me base pas sur les repères géographiques quand j’écris. Je préfère aborder un pays à travers la mentalité des peuples qui y habite. J’ai ainsi une ouverture sur les événements qu’ils vivent ou subissent. Quand j’ai écris L’attentat j’ai essayé d’abord de comprendre ce qu’était la Palestine à travers les palestiniens aussi ce que représentait Israël à travers la mentalité et des sionistes et des juifs, car ce n’est pas du tout la même chose. Les juifs ne se reconnaissent pas pour beaucoup ni dans le sionisme ni dans l’Etat d’Israël, ils ne voient pas Israël comme leur patrie. C’est la Palestine qui a été confisquée à son histoire à son peuple. Les palestiniens ne sont ni arabes ni israéliens, ce sont les autochtones et ils sont musulmans, juifs, chrétiens. Je tente de comprendre un problème à travers le caractère inextricable des mentalités. Nous sommes les seuls producteurs de nos malheurs comme les seuls architectes de nos rédemptions. Lorsqu’un conflit ne trouve pas de solution c’est que l’on ne veut pas qu’il s’arrête. J’ai écris L’attentat pour en dire l’absurdité, aucune religion n’est au dessus de la vie d’un homme. La plus grande cause qui soit est celle du droit à la vie, et personne n’a le droit d’assassiner une personne, une famille un peuple pour asseoir un immense mensonge qui s’appellerait le messianisme ou l’idéologie.

NR Dans L’attentat on est dans la tête de chacun des protagonistes, chacun vie et pourtant ignore une partie importante de la vie de l’autre ; est-ce aussi une réflexion sur l’amour ?

La seule vérité est celle de la mort, son miroir se nomme l’amour, comme illusion de la vérité. Dans L’attentat je me tiens à distance de ma propre façon de penser ou de voir afin que chacun se fasse sa propre idée du conflit. J’ai tenté d’être loyal envers tous les protagonistes, chacun défend la légitimité de son combat, chacun se ment à merveille, tente de se persuader que ce qu’il fait révèle de la raison. C’est je crois ce qui fait qu’il est aujourd’hui lu et respecté Comment êtes vous devenu écrivain ? Avez-vous hésité entre le français et l’arabe ? Je ne le suis pas devenu, je suis né pour écrire, comme l’oiseau pour le chant. J’ai hérité cela de ma tribu, c’est une tribu qui a régné par son savoir et son érudition sur toute une partie du Sahara pendant des siècles, c’est une dynastie de poètes et de savants. C’est la confrérie Moussoul qui a formé les plus grands chefs de la région, de Mauritanie, de l’ancien Soudan, du Maroc. Mon nom figure l’histoire de la Saoura. Lorsque je prenais un stylo je me surprenais à écrire et pas à dessiner, j’avais pour la rime et la musicalité des mots une fascination. Lorsque j’écoutais un poète je pensais qu’il n’était là et n’avait été crée que pour moi. Jeune je voulais écrire mais enfant je voulais être poète comme ceux de ma tribu. La poésie était en langue française car il n’existait pas de livre pour enfant en langue arabe, mais dès que je passais à l’écriture c’était toujours en arabe.Puis vers 15 ans la découverte éblouie d’Albert Camus, de ce jour quelque chose s’est opéré en moi : j’ai voulu devenir écrivain de langue française. Seule ma poésie est écrite en arabe et elle n’est destinée exclusivement qu’à ma femme… qui ne l’aime pas. La langue de la poésie est arabe mais celle du roman française ; elle est capable de tout dire, sublime et magnifique. Mais le français est pour moi encore une langue d’adoption, je ne connais pas ses rouages implicites. Je dois sans cesse réinventer cette langue, créer mes propres chemins. Je peux rester des semaines sur la même page pour tenter de rencontrer la force des mots. Faire qu’ils ne m’échappent pas, en saisir la substance. Et trop souvent le texte refuse de céder à mon impatience. Mon écriture est ma façon de répondre aux questions qui me persécutent sans livrer leur secret. J’aime aussi prendre de la distance par rapport à ma propre écriture, et je ne peux le faire qu’en m’effaçant devant mes personnages. Ils n’obéissent plus alors qu’à eux-mêmes, dans une logique propre qui est bien en phase avec le projet initial mais qui fabrique aussi de la liberté. Je construis une histoire et j’essaye d’accompagner mes personnages, mais certains m’échappe totalement, Zann dans les agneaux du seigneur est l’un d’entre eux et peut-être le plus cruel. J’avais décidé de la sacrifier, il était si immonde que je voulais le voir mourir dès le prochain chapitre mais finalement de chapitre en chapitre il était toujours là. Et à la fin c’est lui qui sort vainqueur de cette tragédie, il m’a totalement échappé. Jusqu’à aujourd’hui encore réclamer une suite. Il a pris une dimension qui l’a fait s’installer dans ma vie d’écrivain. Finalement nous sommes tous les victimes de l’histoire. On naît pour être heureux et vivre, le sourire de l’enfant est une aube qui se lève sur l’humanité. Les gens ne sont pas mauvais c’est la vie qui l’est. Je mets en scène la bêtise humaine, cette créature magnifique qui choisi la fange. L’histoire de l’humanité est parcourue de guerres inutiles. Votre longue carrière militaire n’est pas ici en contradiction avec vos propos ? Seulement pour celui qui est étroit d’esprit. Les êtres les plus humains sont souvent les militaires, ils ont à faire face à la violence, la destruction et la guerre, ils savent ce qu’est un gâchis. Celui qui a été sur le terrain connaît le prix d’une vie et la peur de la mort. Le réel n’est pas la littérature, l’emprunt à l’imagination n’est pas la réalité du terrain. Savoir ce qu’est une blessure ou une survivance, la vie de militaire m’a appris tout ce que je sais, n’avoir jamais touché du bout des doigts ce que certains décrivent dans des livres me stupéfait. Un enfant assassiné, un village assassiné, mais moi j’ai vu ces morts et comment ils ont été tués. Ce que j’ai vécu comme militaire nourrit à la fois mon humanité et ma perception. Et pourquoi ce choix d’un pseudonyme pour publier ? J’ai commencé à écrire à 17 ans, Houria était mon premier recueil de nouvelles, j’ai continué car je pensais que l’armée allait être fière de moi, j’étais son fils. Je n’étais pas quelqu’un qui s’était engagé mais un en enfant recueilli par elle à 9 ans, j’ai été construit par elle. Le fait de devenir romancier aurait donc dû la flatter. J’étais lieutenant lors de cette parution, puis Amen en France, à compte d’auteur, ensuite j’ai continué et la hiérarchie militaire s’en est trouvée agacé. Si vous voulez faire offense à votre chef faite que lorsqu’il ouvre un journal Il vous trouve dedans. C’est un affront, un préjudice porté à l’autorité. Les problèmes commencèrent alors, les mutations surtout. Personne n’est venu me dire arrête d’écrire, aucune menace mais des mutations permanentes, à peine arrivé dans une unité je devais faire mon paquetage pour repartir dans une autre. Comme pour me dire concentre toi seulement sur ta carrière militaire, puis en 1988 j’ai commencé à avoir une notoriété plus importante, un petit prix en France, et alors l’armée à crée tout spécialement pour moi un comité de censure. J’avais décidé alors, tant la pression était forte, d’arrêter d’écrire, mais cela mettait en même temps impossible. L’idée d’un pseudonyme vient de ma femme, elle m’a proposé de signer mes ouvrages pour moi car le véritable danger provenait essentiellement de ma position d’officier. C’est ainsi que cette histoire de pseudonyme a commencé, et pendant 11 années a durée. Le pseudonyme du commissaire Lobb ne pouvait pas convenir, les premiers commissaires Lobb étaient déjà sortis en Algérie et tout de suite j’aurais été découvert. C’est pourquoi j’ai pris pour pseudo les prénoms de ma femme. A l’époque j’étais en pleine action anti terroriste. Nous étions en guerre et chaque jour nous avions des morts, j’appelais tous les soirs pour la rassurer. Un soir elle m’a dit « tes amis français veulent ta carte d’identité » en langage de clandestinité : ton éditeur veut un nom. Nous étions alors certains d’être sur écoute. Elle a envoyé le nom de Yamina Khadra et l’éditeur à rajouter un s car il n’avait jamais entendu parler de Yamina. C’est ainsi que c’est arrivé. Et , vous savez, si j’avais été sûr de sortir vivant de cette guerre je n’aurais certainement pas écris ces livres. Jamais. Mais je flirtais chaque jour avec la mort, les maquis, les traquenards, les embuscades, mes amis d’enfance tombaient autour de moi, mes collaborateurs. Lorsque mon éditeur accepta de traduire un de mes commissaire Lobb en m’expliquant qu’il sortirait en 1996 alors que nous étions en 1994 j’ai trouvé cela totalement absurde. Deux ans c’était l’éternité, deux ans c’était la mort. Cette idée me rendait triste, je ne verrai pas la première traduction de mon ouvrage. Quel est votre lieu préféré de villégiature ? J’ai été heureux à Aix en Provence, j’étais jeune j’avais 45 ans, libre, et avec le temps d’écrire. Mais avec cette responsabilité du centre culturel algérien je suis devenu habitant de Paris, j’y occupe un appartement mais tout mon horizon se borne aux trajets entre mon appartement et mon bureau. Une ville n’est pas qu’un assemblage de trottoirs et d’immeubles, c’est d’abord par les gens que vous rencontrez qu’on aime une ville. Les musées ne vous parlent pas plus que les monuments, seuls les gens le peuvent. Quand j’étais jeune Paris était un rivage enchanteur, une lumière au bout d’un tunnel. Mais une fois sur place j’ai compris que ces lumières étaient les flammes de l’enfer. J’ai été profondément choqué par l’accueil de Paris, ce que j’ai enduré ici est pire que dans les maquis. Etre considéré comme un paria, la voix à faire taire, la figure à défigurer. Le problème de Paris est qu’il est occulté par un milieu intellectuel qui vit encore sur le souvenir d’un talent qu’il ne possède plus.

Le milieu parisien c’est le renvoi d’ascenseur, le cirage de pompe, ce n’est pas un milieu généreux, ouvert sur le monde, universaliste. Il existe un autre Paris, ceux des gens simples et ordinaires mais je n’ai pas pu le rencontrer encore, je suis resté sous cette chape de plomb de la pseudo-culture. Lors d’une réception j’ai dis à un académicien, vous êtes un grammairien moi un romancier, si la grammaire est l’engrenage de la langue, la littérature est sa liberté. Ce poste de directeur du centre culturel algérien a entrainé avec lui beaucoup de rancœur et d’hostilité. Lorsque le Président lui-même m’a confié ce poste il était impossible pour moi de le refuser. Il s’agissait d’un ordre plus que d’une demande, et on ne peut se soustraire à ses responsabilités. Je pensais naïvement que ce serait extraordinaire de pouvoir modifier les choses, bousculer les idées reçues. Mais tous mes « amis » se sont détournés de moi, une fois à ce poste je devenais pour eux une cible et rien d’autre. Alors ce que je souhaite aujourd’hui c’est retrouver cette liberté perdue, le bonheur d’écrire. Demain peut-être…

NR Et lorsque le micro s’est éteint, comme un cadeau, Yasmina Khadra nous a lu la première page d’un futur roman dont le cadre sera celui d’Alger, magnifique et bouleversant : déjà en une seule page l’écho lointain d’un monde, de personnages qui vont prendre vie et corps. Pour notre plus grand plaisir.

Envoyer à un ami  Version imprimable de cet article Version imprimable

Voir tous les articles « 2.articles »