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26-01-2011

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l’intimité est faite de collectif

entretien publié dans le numéro 48 de Nouveaux Regards

Né le 5 mars 1966, normalien, agrégé de Lettres Modernes, Olivier Barbarant est actuellement professeur en Lettres Supérieures au Lycée Lakanal de Sceaux. Il vit en Picardie, à Saint-Quentin. Il est responsable de l’édition des Oeuvres poétiques complètes de Louis Aragon dans La Pléïade. Il a notamment publié Je ne suis pas Victor Hugo (en 2007 ), Essais de voix malgré le vent, (en 2004), et Douze lettres d’amour au soldat inconnu (en1993), toujours aux éditions Champ Vallon.
Chapeau
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Texte

1. Qu’est-ce qui distingue aujourd’hui la poésie des autres formes d’écriture ? La poésie est un genre à la fois mineur, du pont de vue de sa reconnaissance sociale, et majeur, dans l’ordre esthétique. Au delà des formes, il y a poésie dès qu’il y a effort , dès que l’ambition littéraire est portée à son état d’intensité maximale. Il me semble que la distinction entre prose et vers n’est plus très pertinente, que c’est le même travail poétique qui est à l’œuvre, la même exigence de justesse par rapport au langage.

2. Pourquoi êtes-vous devenu poète ? Qu’est-ce qui déclenche le roman ? C’est mystérieux. Sans doute la nécessité de se réapproprier un roman familial, de s’inscrire dans une temporalité continue. Je ne m’inscris pas dans ce désir, mais dans celui de mettre en forme des expériences, pas nécessairement coordonnées, des épiphanies. Je n’ai pas un imaginaire romanesque. Depuis l’enfance, je cherche à répondre à mes émotions, je tente, naïvement, de mettre les mots à hauteur de ce que j’ai ressenti. Le danger que je vois aujourd’hui dans l’écriture poétique est de faire reluire des instants enluminés. Je crois que mes poèmes cherchent maintenant à inscrire le moment dans une trame, à l’accompagner, de l’émergence à la disparition, à restituer en quelque sorte sa narrativité.. Je pourrais dire que je choisis Jacottet contre Char : ne pas garder seulement la fulgurance de l’instant, mais accueillir aussi la fragilité de la beauté, en intégrant la prose du quotidien, le banal, le boueux...Ainsi, on s’éloigne du danger de sacraliser la poésie, de la prendre trop au sérieux et de rendre sa noblesse terrorisante. Le caractère narratif du poème permet d’y entrer en douceur, comme dans une prose, puis d’être emporté.

3. Pourquoi Aragon ? Aragon a eu sur moi un effet radicalement libérateur. Il a mis en œuvre une audace extraordinaire, en mélangeant les genres, comme Hugo, en mettant du prosaïque dans l’alexandrin et de la poésie dans le plus ample roman. Aragon, c’est une fabuleuse foire verbale, un bavard inégal, mais insolent et libre. La contamination des genres est évidente. Dans Le fou d’Elsa, l’un de ses chefs d’œuvre poétiques, il y a une conjugaison du vers et de la prose, avec du récit historique. En face, ses romans sont des romans de poète, qui recèlent une narrativité poétique, une fragmentation de la durée proprement poétique. Aurélien par exemple est un gigantesque poème. Je voulais faire ma thèse sur tout Aragon, ce qui était évidemment institutionnellement impossible. J’ai choisi la poésie, méconnue par les spécialistes, sans doute parce qu’intempestive. A une époque où la poésie se doit d’être brève, économe, ontologique, Aragon est hors cadre.

4. Comment écrivez-vous ? L’écriture n’est pas toujours présente. Quand je n’écris pas, quels que soient les bonheurs de ma vie, il me manque une moitié d’existence. Quand l’écriture se déclenche, j’écris dans l’urgence, je ne peux pas réguler le temps que j’y consacre. Je repousse alors tous les travaux non nécessaires, non urgents. Le poème passe avant tout le reste. Et j’écris la nuit, pour être au calme. C’est une façon de doubler mon existence, de vivre dans deux ordres différents. Et évidemment, la nécessité d’écrire frappe souvent au moment le moins adéquat, sur un fond de travail déjà très lourd... Le temps entre deux périodes de création peut être long. J’ai appris à attendre, mais c’est ce qu’il y a de plus difficile. Une fois lancé, cela peut aller vite. Quand je suis content des trois premiers vers, ou des trois premières pages si je suis en prose, je sais que l’entrée est trouvée, comme si la cellule germinative avait commencé à s’épanouir et ne risquait plus de s’arrêter. Entre mes périodes d’écriture, qui ne sont ni régulières ni prévisibles, je n’écris pas, ou alors juste un journal, qui me permet de conjurer l’angoisse des périodes infécondes. Je peux bien sûr écrire dans cette période des articles, des analyses critiques ou théoriques, mais pas de la création. Le plus difficile est de supporter de ne pas écrire.

5. Avez-vous toujours l’angoisse de ne pas retrouver le souffle créatif ? Oui. Aujourd’hui de façon plus pressante encore. Quelle œuvre vais-je faire ? N’avais-je que cela à dire ? Je n’ai plus la crainte de ne pas être publié, mais celle de me décevoir. Plus on a écrit, plus grand est le doute. De plus, j’ai longtemps gardé un mode de vie, de pensée, adolescent…Une existence d’adulte empêche la mélancolie désœuvrée qui permet d’écrire.

6. Voyez-vous une évolution lisible dans votre œuvre ? Oui. D’une part, j’ai découvert que je pratiquais à mon insu dans mon écriture une alternance prose-vers. D’autre part, je peux déceler une histoire de ma poésie… Les premiers poèmes que j’ai écrit m’ont surpris : alors que mon jugement valorisait les textes courts, retenus, ma parole était lyrique. J’étais médusé. Je n’aimais pas cela, cette sentimentalité. Je ne voulais pas devenir Musset ! Mes choix théoriques me portaient vers des poètes abstraits, quasi philosophiques : Jacottet, Bonnefoy, Celan… Au fil du temps, j’ai compris que cela correspondait à ma voix, ma vraie voix …Je parle d’abondance, les mots coulent. La vigilance, l’attention précautionneuse à chaque mot, ce n’est pas moi. Je ne respire bien que dans une écriture ample, qui déborde du vers. Au début, je forçais l’ironie pour me défendre, j’étais trop poétique dans ma prose, avec des préciosités inutiles, et trop rabattu dans les vers. J’ai moins peur aujourd’hui, j’accepte l’évolution sans rictus. Les choses se simplifient : le vers n’a plus besoin d’être contrarié, ni la prose exagérée. Ce que j’écris ne me conduit pas au chantant, mais à tenir ensemble émotion, angoisse et prise en considération de l’histoire : la poésie peut tout dire. C’est en s’ouvrant sur l’histoire que la poésie peut interroger la prose du monde. J’ai mis longtemps à assumer la question de l’histoire. Et pourtant, la politique n’est ni interdite ni inaccessible pour la poésie. Comment écrire le contemporain ? Cela met l’écriture en crise, mais c’est bien la preuve qu’il faut y aller. Et la politique y gagnerait, à ne pas être laissée aux mains des technocrates. Je cherche désormais à interroger des questions collectives à partir des exigences du langage. C’est une responsabilité de notre génération, mais c’est aussi le fruit d’un souci de cohérence personnelle. Le travail sur l’intime a croisé la politique et le collectif. L’intimité est faite de collectif. La quête amoureuse et l’histoire sont indémélables. Une subjectivité n’est pas un pur sujet de perception, c’est aussi une historicité. Le poète doit quitter son piédestal et sortir de sa réserve indienne. C’est ce que m’a appris Aragon : s’affronter à l’histoire, prendre ce risque.

7. Comment enseigner la poésie aujourd’hui ? Ce que j’aime, ce dont je suis sûr, c’est que l’enseignement m’a permis de ne pas devenir le théoricien de ma propre pratique. .. Pourquoi est-ce difficile ? Cela ne devrait pas. La longueur des textes poétiques devraient en rendre l’accès et l’étude plus aisés. Le problème est double : le temps que l’on y consacre et la méthode. Á peine le texte est-il donné que déjà on le recouvre d’un discours interprétatif. Par souci d’efficacité, on ne laisse pas de place à l’appréciation physique des textes. Je donne à apprendre, à dire, devant, sur une scène, pour qu’ils apprennent à entendre, à sentir la musique des vers. La poésie doit être délectation. Je suis convaincus que les élèves sont demandeurs. Le réel de l’adolescence appelle le réel éclaté de la poésie. Ils espèrent leurs propres émotions, et nous leur donnons du métadiscours…Il faut leur donner le choix. mais nous manquons souvent d’audace, par frilosité et souci du corpus. Je crois que le plus efficace est de partir de l’extrême contemporain. Ce sont des textes discontinus, explosés, qui peuvent rendre compte de ce qui les émeut. Alors que l’épreuve du bac ressemble à celle du capes, une analyse pour spécialiste qui tue le plaisir.

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