Entretien avec Gérard Fromanger, réalisé le 9 juin par Joël Koskas, Christian Laval et Louis Weber
Nouveaux Regards
Alain Jaubert, qui fait l'émission Palettes, explique des tableaux célèbres, les démonte, les remonte. Peut-on ainsi décomposer, analyser, défaire une œuvre d’art, le parcours d'un artiste, pour en faire une description rationnelle ?
Gérard Fromanger
Une certaine mythologie de l’artiste fait parfois fantasmer : "On ne peut pas raisonner sur l’art, on ne peut pas analyser l’art. Il s’agit de passion pure, d’émotion, d’expression !" Eh bien, pas du tout. Même l’expression est un choix, même l’émotion est un choix ! Mais il reste heureusement une place pour l’inconscient. Pour créer ce qu’on appelle une œuvre d’art (terme qu’il faudrait d’ailleurs définir), l'artiste doit la construire. Cela est vrai au moins depuis Giotto, je pense. L'artiste choisit un certain nombre d’éléments qu'il met en scène pour fabriquer une machine à produire de la subjectivité, qui a des rouages historiques, formels, critiques...
Je résumerais cela grâce à une idée simple. On me demande parfois si je n’ai pas peur de la toile blanche, comme un écrivain a peur de la page blanche. Mais la page n’est jamais blanche, elle est noire. Si je ne suis pas peintre, ou écrivain, la page est blanche et j’ai peur de la remplir, je ne sais pas quoi en faire. Mais si je suis peintre, la toile est noire, je la regarde différemment. Elle est noire de tout ce que les autres ont fait. Et de tout ce que j’ai déjà fait. Noire de l’histoire, de l’histoire des autres, de l’histoire de l’art. Il faut la blanchir. C’est-à-dire la rafraîchir, en faire autre chose. Il faut arriver au point où on sait tout et regarder ailleurs.
On peut donc très bien analyser une œuvre, décortiquer les paramètres qui la composent. Évidemment, on ne pourra jamais saisir l’inconscient de Van Gogh ou de Picasso, sans parler de Rembrandt et Velázquez. A un moment donné, la capacité de créer traverse un être de façon mystérieuse.
Nouveaux Regards
L’idée de passer d’une toile noire à une toile blanche suggère un processus de dégagement, de mise en évidence d'éléments déjà présents mais indistincts.
Gérard Fromanger
On rejoint là une idée de Félix Guattari. Il pensait que les choses préexistent de façon collective. Le langage, la parole, les mots, mais aussi le langage pictural. Je rentre dedans mais il me préexiste, ainsi qu’à nous tous, collectivement. C’est cela qui fait qu’on se comprend. Et pourtant, j’ai le sentiment d’inventer, de créer. Je crée et en même temps j’entre dans une machine collective. C’est ce qui rend la communication révolutionnaire et passionnante.
Alain Jaubert a commencé en analysant le phénomène politique, connu depuis les années trente, où on supprimait tel personnage qui n’était plus en cour. Il n’était plus sur la photo. On serre les rangs, il n’est plus là. L'idée de Palettes lui vient de là. Analyser le phénomène d’enlever, de retirer, de remettre. Tout à coup, ça change tout, on remet en perspective, on redimensionne.
Nouveaux Regards
Vous parlez de suppression de personnages. Dans certains de vos tableaux, ne voit-on pas un fonctionnement inverse ? Des personnages banals sont mis en évidence, par la couleur par exemple.
Gérard Fromanger
Nous sommes plusieurs à avoir fait ce travail d’analyse de l’image dans les années soixante, soixante-dix. Effectivement il s’agit d’un rafraîchissement de l’image, de notre existence, de la vie en général, mettre en avant des choses qui étaient longtemps restées dans l’ombre. A un moment où l’on assiste au triomphe de l’argent, de la marchandise, où les drapeaux des nations servent à vendre, avec leurs couleurs, leur chatoiement, c’est tout de même amusant, violent, de mon point de vue, de mettre les drapeaux en grisaille. Les drapeaux gris et nous en couleurs. C’étaient les idées nobles des années soixante-huit, soixante-quinze, l’époque de la figuration narrative… Pendant vingt ou trente ans, je me suis servi de la couleur de façon très volontariste, pas du tout sentimentale. Que le rouge ne soit pas passion, le bleu froid, le jaune chaud et ensoleillé. Cela signifiait mettre, d’une certaine manière, le politique au poste de commandes. Si je mets l’idée d’égalitarisme au poste de commandes, je révolutionne mon habitude de penser, de voir le monde, et je considère les couleurs comme des êtres. C’est-à-dire avec des chances égales pour toutes. En fait, je pense que chaque couleur, comme nous, a sa chance, se bat, comme dans la vie, en contradiction avec ses complémentaires. J’ai pu ainsi évoluer, bouger, créer plein de choses.
Nouveaux Regards
Il y a eu rupture à un moment. La figuration narrative s’est-elle épuisée ?
Gérard Fromanger
Il y a eu rupture parce qu'il y a toujours, pour moi, une liaison avec ma vie, les gens qui m’entourent, que j’aime ou que je déteste, les lieux où j’habite... J’évolue vers une manière plus existentielle ou, au contraire, plus essentielle, ou l’une et l’autre. J’ai plus de doutes, plus d’ambiguïtés, beaucoup moins de certitudes. Je tiens plus compte de la difficulté, de l’inconscient, de ce que je ne connais pas. On parle de Lacan, on dit que les psychanalystes sont comme les curés. A la différence qu’à la confession, les gens savent ce qu’ils vont dire. Chez l’analyste, ils ne le savent pas. C’est ce qui fait qu’il faut que ça sorte. Tout ça entre beaucoup plus en ligne de compte dans mon travail actuel. Tout ce pan du siècle, la découverte de l’inconscient et ses conséquences, participe à mon idée d'une expression qui prenne en compte le plus possible des éléments qui nous constituent.
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Félix Guattari, Jacques Prévert, mais aussi Michel Foucault et Gilles Deleuze ont travaillé avec vous. Est-ce qu'à côté de votre réflexion de peintre sur votre propre œuvre, l’influence des autres domaines intellectuels vous sert ? La confrontation avec d’autres spécialités change-t-elle votre façon de voir ?
Gérard Fromanger
On ne peut donner aux autres que si l’on parle vraiment à fond de ce que l’on fait, à partir de ce que l’on fait. J’ai toujours été intéressé par ce que les auteurs que vous citez ont écrit sur mon travail. Mais ces textes viennent après. Je ne suis pas du tout un universitaire, un théoricien. Je suis incapable de mener une discussion approfondie sur la philosophie de Foucault, Deleuze ou Guattari. Je les ai lus, je rentre bien dans leur univers, cela fait partie de ma génération, de ce que nous avons vécu. La lecture de leurs textes me stimule. Des gens qui parlent très intelligemment de leur métier, en philosophie, en sociologie, en psychanalyse, c’est toujours intéressant. Quand ils ne parlent pas d’autre chose, seulement de ce qui les regarde, c’est passionnant.
La recherche en peinture est un domaine très pointu, très difficile. Cela peut donner aux autres, au social, au collectif ou à l’individuel, l’idée que c’est possible. L’idée qu’il faut discuter. Il faut dire. Il faut bouger. Il faut que ça bouge. Nous ne sommes pas dans un consensuel définitif, ce n’est pas la fin de l’histoire. Non ! Tant qu’il y aura des cinglés comme nous qui faisons avancer doucement le schmilblick, émergera l’idée que ce même travail peut être fait ailleurs, dans tous les domaines. C’est à cela qu’on sert. Quant à savoir si c’est bien ou moche, bon ou mauvais, réussi ou pas, valant cher ou non, c’est secondaire. Ce sont des paramètres intéressants, mais secondaires par rapport à l’essentiel. Il ne faut pas dire qu’on ne peut rien faire, ce n’est pas vrai, vous pouvez bouger les choses ! Et ça sera mieux.
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Parlons de l’œuvre devenue marchandise. Que ressent le peintre, surtout s’il est révolté comme Paul Rebeyrolle, lorsqu’il vend – fort cher – des toiles à François Pinault, une des plus grosse fortunes du pays ?
Gérard Fromanger
Lui seul pourrait répondre mais en peinture c’est comme en politique : il n’y a pas d’île libérée. Il n’y a pas dix peintres, en dehors de tout, qui vivent d’air pur, d’eau fraîche et d’amour, et font la révolution. Nous vivons tous ensemble, nous participons au monde tel qu’il est. Nous sommes obligés de faire une sorte de "real politik". On peut se révolter, on peut même s’offusquer quand un Van Gogh est vendu 420 millions de francs. Mais ce n’est pas tout. Quand je vends une de mes œuvres, c’est d’abord un grand bonheur. Je suis très content. Ce n’est pas de la vendre le plus cher possible qui me satisfait. Mon but est certes de pouvoir en vivre. Ce qui est déjà un miracle ! Nous sommes peu dans ce cas. Il y a 90000 peintres à Paris ! Seuls 300 à peu près en vivent, dont 250 mal ! Un mois oui, un mois non. La plupart sont soutenus par la petite copine, l’épouse, la famille, la mairie, le R.M.I. Ils sont professeurs, instituteurs, font des petits boulots. Nous sommes cinquante à en vivre correctement, et puis il y en a cinq qui sont milliardaires.
La première œuvre que j’ai vendue m’a rapporté 400 Francs en 1962. Dans les années soixante-dix, mes tableaux pouvaient se vendre 1000 francs. Ils se négocient souvent aujourd’hui en salle des ventes entre 100000 et 150000 francs. C’est un système qui m’échappe totalement. Tout se passe entre collectionneurs, commissaires-priseurs, marchands, amateurs américains, anglais, français, italiens, que sais-je. Je peux prétendre à 3 % sur les ventes publiques. Pour les ventes privées c’est plus compliqué. Mais il faudrait que je remplisse des papiers, que j’aie deux secrétaires, un comptable. Je ne suis pas peintre pour ça.
L’argent, le peintre n’est pas le seul à y être confronté. C’est le problème de tout le monde. Le peintre n’y est pour rien, il n’a rien fait pour. En tout cas, Paul Rebeyrolle n’a rien fait pour. Les esprits mal intentionnés diront qu'il a eu de l’ambition, qu’il a voulu être célèbre, devenir un des plus grands peintres du monde, donc il est responsable de tout. Je suis d’ailleurs convaincu que vous n’oseriez pas poser une telle question à un peintre qui ne réussit pas à vendre ses tableaux. Il vous enverrait promener !
En réalité, nous sommes là avec nos pinceaux et nous travaillons comme des fous. Picasso disait : " un tableau, il est beau quand il vaut très cher ". Les gens sont comme ça. Surtout les Français d’ailleurs. " Vous êtes artiste, combien ça vaut une toile comme celle-ci ? " Si je dis 200 francs, je n’impressionnerai personne, mais si je dis 10 millions !
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Sans même parler d’argent, l'appropriation privée d'une œuvre destinée à faire bouger ne neutralise-t-elle pas l’intention de l’artiste?
Gérard Fromanger
Je ne suis responsable que du premier geste, du premier acheteur qui vient vers moi, vers les galeries qui exposent des œuvres nouvelles. Neuf fois sur dix, c’est un acte amoureux. Il s’agit de quelqu’un qui aime ce que vous faites. Ceux qui m’achètent des œuvres nouvelles sont plutôt des intellectuels. Les grands collectionneurs n’achètent que lorsque c’est cher, rarement quand ça ne vaut rien. Il y en a peu en France, trois, quatre ou cinq. Est-ce que cela conduit à enterrer les œuvres chez les riches ? Oui et non. Non, parce que l’œuvre aura l’occasion de vivre ailleurs que dans l’atelier. De nombreux artistes ont des œuvres à cent mille francs dans leur cave. Mais là, elles ne valent rien. Il vaudrait mieux les vendre 100 francs, mais qu’elles soient chez quelqu’un, aimées chez quelqu’un, regardées chez quelqu’un. C’est toujours mieux. Celui qui achète a un geste avec des aspects très positifs, très productifs. Il achète quelque chose qui le travaille. Il le lui faut, parce qu’il aurait voulu le faire. " Ce tableau est bien, il rejoint l’idée du monde que je me fais, mais moi, je n’aurais jamais su le dire comme ça. " Il ne faut pas mépriser les collectionneurs, heureusement qu’ils sont là. Les grands musées, les grandes industries, les collectivités achètent peu. Il n’y a pas en France d'intérêt réel pour l'art contemporain. Aux États-Unis, il existe des incitations fiscales. Les gens trouvent un intérêt à acheter. Mais chez nous, non. Il y a pourtant des groupes de collectionneurs. Ils se regroupent à vingt ou trente, ils consacrent 10000 francs par an chacun à leur passion. Ils s’échangent les œuvres. Au bout de dix ans, ils se les distribuent. C’est sympathique. Ils viennent à quinze dans l’atelier, ils regardent, ils discutent. Ces groupes sont rares, mais ils existent. C’est très bien.
Ceci dit, le marché est dangereux. J’aurais certainement pu avoir une carrière très différente si j’avais obéi au marché. Il y a des peintres qui s’y perdent. Bernard Buffet, par exemple, a fini par se suicider ! Il s’est complètement laissé avoir par le marché, il a fini par faire le même tableau pendant cinquante ans, qu’il a vendu de plus en plus cher au Japon, en Amérique, en Allemagne... On ne peut plus aller chez un dentiste sans voir un Bernard Buffet. Il a envoyé des wagons de petites églises, de ponts de Paris, de châteaux de la Loire, de petits ports bretons, et c’est ce qui lui a mis la tête dans le sac. Voilà un exemple type de ce que le marché peut faire, et jusqu’où il peut conduire celui qui se laisse avoir par lui.
J'ai fait cette expérience avec une série de tableaux intitulée " Le boulevard des Italiens ". Tous les jours, un marchand m’appelait, du monde entier. Avec la question : " Il ne vous en reste pas un quelque part ?" Ce qui signifiait : " Vous ne voulez pas m’en faire deux ou trois ". Il y a des peintres qui marchent. J’aurais pu me faire une rente, peut-être être milliardaire aujourd’hui. Mais il faut savoir dire non. Dès que vous avez trouvé un petit quelque chose et que ça a été accepté, on vous demande : " Mais pourquoi vous ne faites pas comme avant, comme il y a cinq ans ? Vous avez encore changé de style ! " C’est pour cela que je change tout le temps de marchand. Je continue mon histoire, et puis tant pis ! Il faut résister.
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Y a-t-il des marchands qui accompagnent un peintre dans son évolution ?
Gérard Fromanger
Ils sont très majoritairement figés. Il y a des exceptions : en ce moment, à Paris, un groupe de jeunes marchands lance l’art ultra contemporain. Les pouvoirs publics leur ont donné un lieu, une rue, avec de faibles loyers, la rue Louise Weiss, une rue qu’ils humanisent. Des cafés s’y ouvrent. Il y a 3 ou 4000 personnes à tous leurs vernissages, ils sont 7 ou 8 galeristes qui font tout ensemble. Pour le monde entier, la recherche et l’avant-garde à Paris, c’est cette rue.
Mais les galeristes ne peuvent pas toujours résister, c’est impossible. Un galeriste construit son image sur une génération. Ou alors il ne prend que des grands noms, mais renonce à l’aventure en faisant du commerce international d’œuvres d’art qui valent très cher. D’autres suivent l’actualité, mais c’est parce qu’ils ont des accords d’échanges avec de grands marchands, qui ont découvert à leur tour une nouvelle génération ou un nouveau groupe. Chacun a découvert un certain nombre d’artistes et il lui est très difficile d’en sortir.
Inversement, les artistes peuvent changer de galerie. Choisir des galeries de plus en plus jeunes, partir quand l’une ne suit pas. On peut le faire, mais c’est une bataille féroce que j’essaye de mener. Voyez Picasso. Il a beaucoup changé pour coller à l’avant-garde. Il n’avait peur que d’une seule chose, c’est de la vague qui arrivait. Cette vie est passionnante, une espèce d’éternelle jeunesse, une soif d’être tout le temps là, au front, pas à l’arrière. A sa dernière exposition, huit mois avant qu’il meure, il téléphonait toutes les dix minutes, comme un jeune peintre: " Est-ce qu’un tel est venu, est-ce qu’on regarde encore mes tableaux ? ".
Revenons à François Pinault. Quand une grève éclate au Printemps, il répond par la répression. En même temps, il a une grande collection d’art contemporain. Il y met beaucoup d’argent et il y fait très attention. Il va en faire un musée ou une fondation. Est-ce en maltraitant les jeunes vendeuses qu’il peut se payer une belle collection ? Cette collection n’est-elle pas destinée à tous, puisqu’il veut en faire une fondation ? Sans lui, certains artistes ne crèveraient-ils pas de faim ? Ce sont autant de contradictions possibles. Il ne m’a jamais rien acheté, mais les autres sont contents, et ils ont raison. En un sens, il insuffle du sang neuf dans le milieu de l’art international. Il a un geste amoureux. Ne faut-il plus lui vendre, parce que c’est un patron sévère, dur, implacable ? Peut-être qu’à une époque il y aurait eu une action collective contre lui...
Pour l’artiste, le désir de faire, d’avancer, de produire est fort, ce qui peut ralentir l’action est mal venu. Qu’est-ce qui autorise à dire " L’argent est mauvais, il va étouffer mon désir premier dans une collection privée, dans leurs salons de riches" ? Avant la vente, il y a de toute façon les revues, les expositions qui font leur effet. Il y a la critique, des étudiants qui font des thèses, ça fait connaître les œuvres. Le tableau seul, dans une maison privée, cela n’existe pas.
Nouveaux Regards
On a longtemps parlé de l’artiste engagé. Est-ce que ce mot signifie encore quelque chose?
Gérard Fromanger
Absolument ! Tous les artistes sont engagés, même s’ils prétendent le contraire. Quand une personne va faire ostensiblement ses courses sur les Champs-Élysées pendant qu’il y a une grande manifestation à la Bastille, elle est engagée. On ne peut plus tout résumer en deux phrases supposées exclusives l’une de l’autre : « ou on peint la révolution ou on révolutionne la peinture ». C’était prendre les choses par le bout idéologique. Si un artiste peint la révolution sans révolutionner la peinture, il ne fait pas de l’art. Rien n’empêche de faire des images politiques si on révolutionne aussi la peinture. Par contre les réalistes socialistes, engagés dans une idéologie, c’est autre chose, on ne fait pas le même métier. Ce sont des propagandistes. J’ai eu des discussions en Chine là-dessus qui ont duré des heures. Joris Ivens m’avait invité à participer à un voyage dans ce pays. C’était l’époque où de Gaulle avait reconnu la Chine, et c’était le deuxième groupe d’intellectuels et d’artistes à aller là-bas. Nous étions quatre artistes, et aussi des représentants d'autres professions. Nous avons été reçus par une vingtaine de paysans peintres amateurs. Je posais des questions sur les peintres engagés, sur le réalisme socialiste. " Il ne pleut jamais en Chine ? Dans vos tableaux, il ne pleut jamais. La pluie n’est pas forcément triste. L’eau va faire pousser les récoltes, elle va rafraîchir l’atmosphère. " " L’ouvrier chinois n’est jamais fatigué ? Il court toujours, il flotte dans l’air en tirant des poids considérables, c’est extraordinaire, il n’est jamais fatigué. La fatigue pourrait être bonne. Elle voudrait dire qu’il a beaucoup travaillé. " La réponse, pour finir : " Oui, mais chez nous cela ne servirait à rien. " Voilà la réponse de l’idéologie, de la propagande, du peintre engagé officiel.
Nouveaux Regards
Comme vous l’avez écrit, vous êtes « dans le monde, pas devant… »
Gérard Fromanger
Je ne suis pas spectateur du monde, je suis dedans. Ni plus ni moins que n’importe qui. Je le suis par passion et par nature et pas du tout par idéologie ou par volontarisme. Je reste ainsi proche des gens. Lors de mes expositions, il y a quelque chose qui passe, je le vois bien. Quelque chose qui fait vivre une petite flamme. Les gens viennent, disent bonjour, regardent, bavardent. De temps en temps ils achètent. Je me sens valorisé, gratifié par cet écho. Par exemple, à chaque exposition, j’offre un poster. Je le tire à 800, 900 exemplaires. Il est là, avec l’écriteau : servez-vous. Quelle révolution dans l’esprit des gens ! Pourtant, c’est tout petit. Je le donne, sur un beau papier. Vous voulez que je le signe ? Je le signe. Les marchands ne sont pas d’accord ! " Il ne faut jamais donner ! ", disent-ils. J’ai été obligé de quitter certains d’entre eux, parce qu’ils ne voulaient pas que je donne. Mais l'essentiel n'est pas là. L'essentiel, c'est qu'il y a des peintres qui résistent. Même un peu, c’est déjà beaucoup. Ils résistent au marché, à l’histoire, aux tentations, et par là même ils résistent à la mort ... Ce qui évidemment ne leur appartient pas en propre ! Tout le monde peut se dire : « je ne suis pas devant le monde, je suis dans le monde »