Joël Paubel, entretien

« Je reste tributaire des cycles, des saisons et du climat. À ces considérations agricoles, j’ajoute les paramètres géographiques, cartographiques, topologiques et toponymiques. »

Nouveaux Regards : Joël Paubel, pour l’essentiel votre travail s’inscrit dans le paysage, dans l’environnement et il agit sur cet environnement, il le modifie, du moins temporairement.

Joël Paubel : L’incursion des artistes contemporains dans la nature s’est manifestée par l’utilisation de nouveaux supports et matériaux tels que le paysage et ses composantes : espace, temps, lumière, température, gravitation, roche, sable, végétation, neige, eau, air, terre… Mes parents sont agriculteurs et mes premiers paysages sont ruraux. Je reste tributaire des cycles, des saisons et du climat. À ces considérations agricoles, j’ajoute les paramètres géographiques, cartographiques, topologiques et toponymiques. L’ex-ploitation familiale se trouve sur le hameau du Crozet, aux antipodes des Îles Crozet du Pacifique. En Bresse, le lieu-dit « Crozet » indique un creux ou un carrefour.

Crozet, c’est aussi le creuset où tout se combine.  Au-delà de la dimension spatiale, c’est la dimension de tous les rêves, de toutes les vies qui se sont succédé en ce lieu et qui subsistent un peu dans son nom… 

Les projets naissent aussi des rencontres in situ. La rencontre avec les élèves de BTS du lycée agricole de Rambouillet a été déterminante pour la réalisation de La constellation du Bélier. Nous avons dessiné au sol, sur un hectare, les cent-soixante douze étoiles d’Ariès vues à l’œil nu une nuit sans nuages, avec cent soixante-douze moutons… Cent soixante-douze moutons pour configurer la constellation du Bélier le temps d’une photographie aérienne, c’est beaucoup d’énergie et d’investissement pour un très court moment de révélation.

C’est extrêmement calculé, une anticipation du plaisir sans doute ?

Les acteurs et les spectateurs attendent le remplissage de la spirale par la mer, l’installation du dernier mouton, le « fleuris­se­ment » du mot art. Les longs temps de conception et de réalisation sont fébriles. L’émotion est réservée, intense, à l’instant juste avant la disparition du motif.

Qu’est-ce qui est suffisamment fédérateur dans vos projets pour susciter l’adhésion de tant de gens qui n’ont a priori rien à voir avec le monde de l’art ?

Ces personnes que je rencontre sur les lieux mêmes de mes actions et installations, je leur laisse le temps de discuter et de s’approprier le projet. C’est un travail patient. Je conçois leur participation comme un acte pédagogique : ces élèves horticulteurs de Jouy-en-Josas ont fait du mot « art » leur propre projet pédagogique. Ils ont été les artisans de la culture sur leur propre terrain. Ce sont eux qui m’ont proposé la plantation de 10 000 tulipes. Moi, j’ai exigé une couleur qui ait du sens. Nous avons finalement décidé de tulipes rose toile-de-Jouy.

Le groupe participe à des choix essentiels. Sinon celui du concept, celui de la médiation :  la couleur, le végétal, c’est ce qui va supporter le regard du spectateur, n’est-ce pas ?

Il est aussi des moments où je suis plus enseignant qu’artiste et le travail m’échappe alors.

Je pense à cette installation réalisée par de jeunes élèves conducteurs d’engins alors en alternance. Ils ne rêvaient que de machines surpuissantes et délaissaient la partie scolaire et théorique de leur formation. Je leur ai montré le film où l’on voit l’étonnant ballet mécanique des pelleteuses qui construisent la Spiral Jetty de Robert Smithson. Je leur ai parlé du Land Art, montré d’autres images. Puis je leur ai proposé d’imaginer un travail monumental à l’échelle des machines et de l’environnement. Ils ont décidé d’écrire le mot « évolution », sur leur terrain d’essai qu’ils appellent justement terrain d’évolution… Certains de ces garçons me donnent encore de leurs nouvelles quand ils voient en réalité ou à la télévision une réalisation de ce type.

De quelle manière les œuvres éphémères, non « muséalisables » peuvent-elles exister et laisser des traces ?

Il y a quelques années, dans une école primaire de Versailles, les élèves ont réalisé un immense monochrome rouge. Des CM1 ont travaillé sur la phrase de Matisse « un mètre carré de rouge est plus rouge qu’un centimètre carré de rouge ». Ils en ont déduit que si un mètre carré de rouge est plus rouge qu’un centimètre carré de rouge alors un are de rouge est plus rouge encore ! Tous les élèves de l’école ont participé à la construction de ce monochrome en découpant du rouge dans des magazines du mois de décembre. Chacun a réalisé un petit monochrome de façon à ce que, collés ensemble, le monochrome collectif fasse bel et bien un are. Les pompiers nous ont prêté leur grande échelle pour accrocher pendant quelques heures le collage sur la façade de l’école. Le monochrome a pris, dans l’imagination des élèves, d’incroyables proportions alors qu’un accrochage pérenne l’aurait réduit comme une peau de chagrin. Aujourd’hui encore, La spirale du Mont-Saint-Michel n’en finit pas de dévisser, de se creuser et de se développer.

À ce propos, d’où vient le choix de la spirale ?

Le chemin intérieur au Mont-Saint-Michel, emprunté par les pèlerins pour accéder à l’Archange, a la forme d’une vis. La spirale de la baie est la projection plane de ce chemin. Un triangle de sable toujours visible juste avant les marées hautes, les trois rivières la Sée, la Selune et le Couesnon, les trois monts Saint-Michel, Doll et Tombe-laine, sont des données qui permettent de construire une spirale d’Archimède à trois centres. Il faut cinq heures, à cinquante personnes armées de pelles, habillées de bottes et de cirés, à marée basse, pour creuser un trait d’un mètre de profondeur et d’un kilomètre et sept cent cinquante mètres de longueur. Le sable retiré est tassé au bord extérieur du trait. À marée haute, la mer, canalisée par le talus extérieur, contourne la figure, va jusqu’au centre de la spirale et la remplit.

Quelle est l’origine de votre travail plus récent sur les serres ?

L’origine de mon travail est, elle aussi, toponymique et géographique : d’un lieu que je traverse régulièrement, une colline boisée dénommée « les Bois de la serre ». J’en ai fait une sorte de collage surréaliste, un objet hybride, des bois de cerfs sur une serre horticole. À partir de là, j’ai commencé cette série. Je travaille avec un modèle standard de serre horticole. Les serres sont transformées in situ suivant les lieux d’accueil, centres d’art, musées, places, parcs, forêts, champs ou jardins. La serre la plus récente est mobile. Une serre à deux roues, tractée par un véhicule qui fonctionne au gaz propane liquide. Un tuyau relie le pot d’échappement du véhicule à la serre entièrement occupée d’arbustes et de plantes. Quand l’ensemble se déplace, les plantes consomment le gaz carbonique et la vapeur d’eau rejetés par la combustion du gaz.

L’œuvre devient en fait autonome…

L’ensemble a pour titre Effets de serres, homonymes compris. Les serres prennent leur sens dans les lieux dans lesquels elles sont installées mais elles n’en restent pas moins déplaçables. C’est le cas en particulier de La serre aux miroirs qui réfléchit immédiatement le paysage alentour, et de La serre mobile qui s’installe dans tous les paysages. Cet objet fabriqué industriellement et en série peut être exposé vide et sans modification. Une serre ready-made qui prend tout son sens dans un musée. Dans un autre contexte, la serre peut être modifiée suivant des données sociales, culturelles et environnementales. Quel que soit le lieu, la serre agit comme un révélateur.

L’objet tangible n’est pas nécessaire. La vidéo peut être une autre façon de rendre compte d’un lieu. J’ai commencé une série de cartes postales filmées en France, en Grèce, en Egypte, en Espagne. Je filme le paysage et ses caractéristiques à travers une carte postale papier trouvée là. Une fois le film monté j’essaie de le projeter en situation.

À Gizeh, j’ai réalisé une quatrième pyramide avec quatre cartes postales et je l’ai mise à l’échelle des trois autres avec ma caméra. Le film a été projeté sur la terrasse même de la maison où j’ai tourné le film, face au site.

Ancien élève de l’école normale supérieure de Cachan, vous avez longtemps hésité entre l’architecture et l’enseignement des arts appliqués…

J’ai eu la chance de monter aux arbres et de faire des cabanes quand j’étais petit et ça ne m’a pas seulement fait rêver, mais aussi forgé de bonnes notions spatiales. Certifié d’arts appliqués à l’origine, je suis devenu peu après agrégé d’arts plastiques. Le graphisme, le design d’objet et d’environnement restent présents dans mon travail artistique et pédagogique. L’archi-tecture et le design font partie des nouveaux programmes en arts visuels pour le premier degré.

Une association de professeurs de mathématiques vous a invité en mai 2003 à Avignon pour présenter vos travaux artistiques et pédagogiques, comment penser le rapport entre ces deux disciplines ?

Je lie volontiers arts plastiques et mathématiques aussi bien dans mon travail d’artiste que dans le cadre de la formation des maîtres à l’IUFM de Versailles. J’utilise en pédagogie des objets et outils simples qui traversent les arts et les scien-ces comme le bâton-gnomon, le caillou, le labyrinthe, le fil, le miroir, etc. Qu’il s’agisse d’art ou de pédagogie, ces relations se font souvent en partenariat avec des experts.

Vous êtes responsable du service de l’éducation artistique et de l’action culturelle de l’IUFM de Versailles ;  quels projets interdisciplinaires et de partenariat mettez-vous en place ?

Un projet pluridisciplinaire apparaîtra plus évident à des professeurs des écoles si, dans la même journée de formation, ils sont confrontés avec leurs formateurs d’arts et de sciences, des chercheurs en astronomie, des historiens d’art, des vidéastes, des danseurs et comédiens. Nous préparons ainsi le passage de Vénus devant le soleil, le 8 juin prochain.

Travailler de manière efficace sur la représentation de l’espace, c’est associer par exemple des professeurs de mathématiques et des artistes plasticiens qui travaillent l’anamorphose. C’est un projet en cours à l’IUFM, et c’est passionnant !

  Propos recueillis par Joël Koskas