Ilana Löwy est historienne des sciences et directrice de recherches à l'Inserm. Elle est l'auteur de L'emprise du genre.
Pourquoi quarante ans après les débuts d'un puissant mouvement
féministe dit de "deuxième vague" a-t-on parfois l'impression
de marcher sur place, ou plus précisément, de tourner en rond
?
Ilana Löwy met à nu les mécanismes symboliques qui
maintiennent la subordination des femmes et appelle à une subversion
collective et généralisée du modèle de domination
en vigueur.
Une publicité récente du Manège à bijoux des magasins Leclerc montre une paire de boucles d'oreille en or et zirconium avec le slogan: "Agissez en homme: pensez à vous". Celle de l'Oréal essaie de persuader les femmes d'acheter des cosmétiques de luxe, puisqu'elles les "valent bien". Une annonce dans un magazine féminin nord- américain qui vante les mérites de l'augmentation chirurgicale des seins présente une jeune femme qui déclare fièrement qu'elle est capable de prendre son sort entre ses mains. Les vendeurs de produits de beauté et d'accessoires de mode se sont emparés des revendications féministes - le droit des femmes à l'égalité, au respect et à l'autoréalisation - afin de vendre aux femmes davantage de produits et de services qui vante une image de la féminité stéréotypée, et de ce fait, contribuent à maintenir la subordination des femmes. Peut-on renverser les sexes dans la publicité et vendre une crème de beauté aux hommes en les persuadant qu'ils le valent bien? Peut-on imaginer une publicité pour des boutons de manchette avec le slogan: "Agissez en femme: pensez à vous?" Propose-t-on aux hommes des sous-vêtements qui, à coup d'artifices, et grâce au retour d'accessoires victoriens remodelés avec les matières du XXIe siècle vont leur donner la silhouette de Betty Boop? Et où trouve-on l'équivalent masculin de Betty Boop?
De nos jours, les femmes sont tellement libérés qu'elles peuvent exprimer cette liberté nouvellement acquise en affichant les signes traditionnels de la soumission féminine, par exemple des accessoires des stars de la porno. Et si on reconnaît que les femmes ont toujours la responsabilité principale des taches domestiques et éducatives, on nous explique en parallèle qu'une telle inégalité n'est plus un problème: les femmes adorent relever le défi d'une double journée du travail. Qui plus est, elles y parviennent tout en restant belles et séduisantes, non pas évidement pour plaire aux hommes, mais uniquement pour se sentir bien dans leur peau et "parce qu'elle le valent bien"! Est-ce que les femmes méritent vraiment d'être traitées de la sorte?
Au cours de la deuxième moitié du vingtième siècle, les femmes occidentales ont obtenu l'accès à l'éducation et aux professions, l'indépendance économique, l'égalité devant la loi, le droit au plaisir sexuel, et la possibilité de maîtriser leur fécondité. Pourtant, l'impressionnant élargissement des possibilités et des rôles sociaux ouverts aux femmes n'a pas aboli les privilèges associés à la possession d'un corps masculin. Mon hypothèse est que de nos jours le statut subordonné des femmes est reproduit à travers de nouvelles formes de construction du genre comme une identité existentielle et immanente. Des "identités de genre", c'est-à-dire des traits qui définissent l'identité sexuée de chaque individu et façonnent l'attraction (hétéro) sexuelle, sont présentées comme parfaitement symétriques et complémentaires. Le masculin et le féminin sont des Yin et des Yang qui ensemble forment un tout. Cette vision s'appuie sur l'image puissante de la contribution égale du matériel génétique maternel et paternel dans la création d'une vie nouvelle. Selon une telle perception, les traits et les qualités qui définissent dans nos sociétés féminité et masculinité reflètent une variabilité biologique et culturelle essentielle des êtres humains. Ce serait donc des valeurs positives qu'il faudrait conserver.
L'emprise du genre interroge une telle perception de la féminité et de la masculinité. Il suit le façonnement des identités de genre à travers l'étude des règles qui gouvernent la socialisation des garçons et des filles, la séduction au masculin et au féminin, le rôle accordé aux hormones sexuelles chez les hommes et les femmes, les qualités valorisées chez des professionnels des deux sexes et la distribution du pouvoir et des tâches dans les couples hétérosexuels, afin de démontrer que la masculinité et la féminité sont construites d'une manière radicalement asymétrique. La tension entre l'affirmation de Jean-Jacques Rousseau : "en tout ce qui ne tient pas au sexe, la femme est un homme: elle a les mêmes organes, les mêmes besoins, les mêmes facultés ", et le constat qui vient tout de suite après, " le mâle n'est mâle qu'en certains instants, la femelle est femme toute sa vie", ordonne de nos jours aussi les rapports entre les sexes. Dans nos sociétés hétéro-normatives, la masculinité hégémonique est définie par la capacité d'agir dans le monde extérieur (un homme masculin est courageux, décidé, énergique, volontaire, solide, fort ) et se forge dans les interactions qu'ont les hommes entre eux. La féminité est définie dans le contexte des relations (hétéro) sexuelles et de la vie familiale (une femme féminine est belle, séduisante, charmante, douce, maternelle, tendre..) et se façonnée à travers les rapports qu'ont les femmes avec les hommes. Les hommes sont donc les arbitres de la masculinité et de la féminité, et la reproduction des identités sexuelles immanentes - c'est-à-dire des traits qui rendent les hommes et les femmes attirants les uns pour les autres - est aussi celle de la domination masculine.
Les identités de genre imprègnent la culture et les rapports sociaux et façonnent le moi profond de chacune et de chacun. Avant l'époque de l'échographie généralisée, les premiers mots qui accueillaient un enfant étaient "c'est un garçon" ou "c'est une fille", et cette déclaration définissait immédiatement leur place dans la société humaine. L'annonce rituelle du sexe de l'enfant a peut être en partie disparu, mais pas sa signification profonde. La masculinité et la féminité sont toujours construites comme des traits essentiels. Et l'idéal dominant de la féminité -décrit avec justesse par Virginie Despentes comme celui de "la femme blanche, séduisante mais pas pute, bien mariée mais pas effacée, travaillant mais sans trop réussir pour ne pas écraser son homme, mince mais pas névrosée par la nourriture, restant indéfiniment jeune sans se faire défigurer par les chirurgiens de l'esthétique, maman épanouie mais pas accaparée par les couches et les devoirs d'école, bonne maîtresse de maison mais pas boniche traditionnelle, cultivée mais moins qu'un homme"- continue à être un outil très efficace de la reproduction de la subordination des femmes.
Les discriminations liées au sexe/genre dans les sociétés occidentales actuelles se construisent toujours à l'intersection du personnel et du politique. Cela les distingue d'autres types de discriminations sociales. Pour cette raison, l'effort d'abolir ces discriminations nécessite d'articulation du personnel et du culturel avec le politique et l'économique. La persistance des discriminations liées au sexe ne reflète pas uniquement la résistance des hommes et leur répugnance à abandonner leurs privilèges, ni la prétendue mentalité de soumission des femmes. Elle a ses origines dans les relations compliquées entre les deux sexes. Pour paraphraser Maurice Merleau-Ponty, le mal "naît dans ce tissu que nous avions filé entre nous et qui nous étouffe". Il faut ajouter qu'il ne s'agit pas d'un tissu qui pourrait être aisément défait à condition de tirer sur le bon fil - l'égalité des salaires, un partage équitable des tâches domestiques et éducatives, l'abolition de la prostitution et de la pornographie, ou la parité en politique. Ce tissu est organique et non pas inanimé, il a les capacités remarquables de régénération et de rénovation. D'où l'importance de s'attaquer simultanément à tous les nivaux de la fabrication des inégalités entre les sexes, et de développer des approches théoriques qui facilitent une compréhension globale de telles inégalités.
Les études des rapports sociaux de sexe en France ont souvent privilégié l'analyse des discriminations matérielles. Quand les chercheuses et les chercheurs français se sont penchés sur la sphère du privé et de l'intime, ils l'ont le plus souvent abordé sous l'angle de l'influence des arrangements domestiques sur l'insertion des femmes dans le monde de travail. Ils ont accordé une place bien plus réduite aux aspects symboliques de la domination masculine, comme les perceptions dominantes de la masculinité et de la féminité, les normes - souvent très subtiles - qui reproduisent la supériorité du masculin, ou la collusion -souvent inconsciente- des femmes dans la reproduction de telles normes. De même, on ne possède pas beaucoup d'études sur le rôle de la sexualité et des normes du désir hétérosexuel dans la consolidation des avantages masculins.
Pour emprunter la terminologie de la politologue Nancy Fraser, les recherches féministes françaises ont favorisé les politiques de distribution, c'est-à-dire le combat pour un accès égal aux ressources matérielles, et elles ont relativement négligé les politiques de reconnaissance, c'est-à-dire la lutte contre la définition d'un groupe donné comme doté d'un statut inférieur, et les atteintes -souvent involontaires- à la dignité de ce groupe. Or les injures liées à l'appartenance à un groupe perçu comme inférieur ont souvent des effets irréversibles ou du moins très difficiles à corriger. Le temps est linéaire, et les blessures, même infimes, ont des effets cumulatifs. Les cicatrices à répétition sont handicapantes. L'affirmation que tout ce qui est fait peut aussi être défait et que le psychisme est infiniment flexible est fausse et dangereuse. La supposition que chaque femme peut, si elle le veut vraiment, se "reprogrammer" facilement et modifier sa personnalité propose une vision simpliste de l'oppression des femmes dans nos sociétés et nie la réalité des blessures provoquées par une telle oppression.
La focalisation quasi-exclusive sur les inégalités économiques et politiques -aussi essentielles soient-elles- a un avantage important: elle permet d'éviter les questions qui dérangent. Rares sont ceux qui s'opposent ouvertement au principe du salaire égal pour un travail égal, à la construction de crèches et autres structures collectives d'accueil de la petite enfance, à la promotion des femmes au sein de la fonction publique ou à leur plus large représentation dans la sphère politique. En revanche, il peut être plus compliqué d'affronter les répercussions de l'inégalité entre les hommes et les femmes dans le domaine du privé et du symbolique, comme les conséquences de la distribution inégale des tâches du "care" (les femmes sont supposées en charge de la plupart des tâches matérielles de soins aux personnes, et ont, en parallèle le devoir sans réciproque de fournir un soutenir émotionnel aux hommes et aux autres membres de leur famille), l'asymétrie des normes esthétiques (les hommes bénéficient de marges plus larges pour les normes corporelles perçues comme acceptables, leur vieillissement n'est pas perçu de la même manière), ou le principe de l'hétérogamie ( un couple hétérosexuel dans lequel le statut social de la femme dépasse de celui de l'homme est perçu comme "anormal" tandis que la situation inverse est considérée comme normale). Passer sous silence ces aspects des différences entre les sexes facilite l'occultation des privilèges masculins. Or, peu d'hommes sont prêts à reconnaître qu'ils bénéficient de tels privilèges. Ils admettent facilement que "les femmes en général" sont discriminées, mais rares sont ceux qui reconnaissent qu'ils participent eux-mêmes à la reproduction d'une telle discrimination ou qu'ils profitent directement de son existence.
L'historienne Yvonne Knibiehler, une pionnière des études historiques sur les femmes et la maternité en France -et une avocate enthousiaste de la revalorisation du rôle maternel de la femme comme pivot de construction de l'égalité entre les sexes, position que je ne partage pas- a résumé d'une manière efficace le problème de la persistance de la domination masculine: "ne nous faisons pas d'illusions: le féminisme n'a pas supprimé, ni même beaucoup atténué la domination masculine. Il l'a seulement forcée à changer de place". Knibiehler met le doigt sur la formidable capacité d'adaptation et d'ajustement des structures oppressives. En conséquence, elle n'est guère optimiste et pense que le féminisme "aura comme fonction, de tous temps, de limiter les inégalités et les injustices qu'entraîne la domination masculine".
Le féminisme est certes, comme d'autres luttes contre les discriminations et les injustices, un combat difficile et de longue haleine, mais j'ose espérer que son horizon n'est pas la limitation de la domination masculine mais son élimination. Que la reconnaissance que tous les êtres humains sont nés libres et égaux en dignité et droits indépendamment de la forme de leurs organes sexuels, de leur formule chromosomique ou du taux des hormones dans leur sang n'appartient pas au domaine du rêve ou de l'utopie. J'ai écrit mon livre avec d'espoir de stimuler, même si n'est que modestement, l'entreprise collective de subversion de la domination masculine là où elle est présente - à dire vrai partout. Pour mettre fin à des arrangement sociaux fondés sur un système de signes et de symboles qui dénotent des rapports de hiérarchie et de domination entre les hommes et les femmes. Pour affirmer avec Despentes que "le féminisme est une aventure collective, pour les femmes, pour les hommes, et pour les autres. Une révolution, bien en marche. Une vision du monde, un choix". Et pour croire, avec Christine Delphy, que « ce que seraient les valeurs, les traits de personnalité des individus, la culture d'une société non-hiérarchique, nous ne le savons pas et nous avons du mal à l'imaginer. Mais pour l'imaginer, il faut déjà penser que c'est possible. C'est possible".
L'Emprise du genre: masculinité, féminité, inégalité, Ilana Löwy, Paris, La Dispute, 2006.
"parce que vous le valez bien® " est le slogan de l'Oréal. Voir e.g. http://www.lorealparis.ca/fr/aboutus/index.aspp
Véronique Lorelle, "Avoir la silhouette d'une Betty Boop" Le Monde, 6/2/2007.
Ariel Levy, Female Chauvinist Pigs: Women and the Rise of Raunch Culture, New York: Free Press, 2005.
Valérie Toranian, Pour en finir avec la femme, Paris, Grasset, 2004.
L'Emprise du genre: masculinité, féminité, inégalité, Ilana Löwy, Paris, La Dispute, 2006 .
Virginie Despentes, King Kong théorie, Paris, Grasset, 2006, p. 14.
Maurice Merleau-Ponty, Signes, Gallimard, 1960, p. 47, cité par Philippe Corcuff, "Social -libéralisme ou social démocratie libertaire", Mouvements, 9-10, 2000, pp. 1182-185.
Nancy Fraser, Justice Interomptus : Critical Reflections on the Postsocialist Condition, NY& London, Routledge, 1997.
Iris Marion Young, Justice and the Politics of Difference, Princeton UP, 1990; Dider Eribon, Réflexions sur la question gay, Paris, Fayard, 1999.
Sandra Lee Bartky, "Feminine masochism", dans S. L. Bartky Femininity and Domination: Studies in the Phenomenology of Oppression, Londres: Routledge, 1990, pp. 83-98.
Yvonne Knibiehler, " Le feminisme doit repenser la maternité", Propos recueillis par Catherine Vincent, Le Monde, 9.2.07
Gail Rubin, The Traffic in Women: Notes on the "Political Economy" of Sex. In Toward an Anthropology of Women. Rayna R. Reiter, ed. New York. Monthly Review Press, 1975 pp 157-210.
Despentes, King Kong théorie, p.156.
Christine Delphy, L'ennemi principal, Vol. 2: Penser le genre, pp. 259-260.
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