Entretien avec Agnès Van Zantem, avec Régine TASSI pour Nouveaux regards
AVZ : Nous pouvons partir d'un constat : en France, du moins en principe, on ne choisit pas son école. Mais, dans les faits, les possibilités de choix existent largement, même si elles sont très inégalement réparties sur le territoire. Elles sont particulièrement nombreuses à Paris, ainsi que dans la banlieue parisienne et plus généralement dans les grandes villes. Ainsi, paradoxalement, dans un système où, en théorie, il n'y a pas de choix, en pratique beaucoup de famille choisissent.
Il serait absurde et myope d'aborder cette question à partir de la seule entrée du secteur public et des stratégies sur lesquelles on se focalise d'habitude, je veux parler des stratégies d'évitement des établissements scolaires publics qui auraient mauvaise réputation. Ce que j'ai essayé de faire, c'est de tenir compte de quatre grands types de stratégies. Il y a d'abord, bien sûr, le choix de l'enseignement public, assorti de demandes de dérogation, de choix d'options ou éventuellement de l'utilisation de fausses adresses, phénomène très minoritaire mais réel. Mais, deuxième stratégie, il y a aussi le choix du privé. On comprend la prudence des responsables politiques à ce sujet, mais on ne peut pas traiter ce qui se passe dans l'enseignement public sans comprendre aussi les stratégies de choix du privé qui ne concernent pas nécessairement les mêmes catégories sociales, et sur lesquelles nous pourrons revenir.
Troisième stratégie, assez peu étudiée, celle des choix résidentiels. Or, dans le travail que j'ai mené, j'ai constaté que presque une famille sur deux dit qu'elle a choisi son lieu de résidence en fonction de la qualité présumée de l'école. Beaucoup de familles ne le disent pas. Bien sûr, beaucoup de parents emménagent quand leurs enfants sont petits, et ils ne se posent pas toujours d'emblée la question de la qualité de l'école, surtout pour le primaire. En règle générale, la qualité de l'école primaire est fonction du niveau social du quartier dans lequel elle est située. Le public de l'école renvoie au public du quartier. Ce n'est pas tout à fait le cas des collèges et pas du tout celui des lycées.
La quatrième stratégie, à laquelle je m'intéresse parce que je pense qu'il faut être aveugle pour ne pas en tenir compte, c'est celle des familles des classes moyennes qui restent dans les établissements de sectorisation. On se focalise en effet sur la défection, mais pas sur ce que j'ai appelé la colonisation des établissements du quartier. Une partie des classes moyennes ne peut pas partir, soit parce qu'un autre choix résidentiel est trop coûteux, soit parce qu'elles n'ont pas pu avoir accès à l'établissement public qu'elles souhaitaient, soit parce que, pour des raisons idéologiques, elles ne veulent pas aller dans le privé. Certaines restent aussi volontairement. Je me suis donc intéressée à ce que font ceux qui restent en essayant de montrer qu'ils ne sont pas passifs. En bref, j'essaie de déconstruire l'opinion selon laquelle il n'y aurait pas de choix, alors qu'il y en a, et que les stratégies mises en oeuvre sont multiples.
AVZ : J'ai réfléchi aux stratégies individuelles familiales et j'essaie de montrer les poids respectifs des visées individuelles et des visées collectives, ce qui me conduit à remettre en cause quelques idées reçues. On dit toujours que le choix est lié au fait que les parents souhaitent avoir le meilleur niveau pour leurs enfants, ce que j'appelle les visées instrumentales. Ces visées sont de plus en plus importantes et de plus en plus en plus pressantes, mais on aurait tort de ne pas tenir compte de ce que j'appelle les visées expressives
Dans le quatrième chapitre de mon livre Par exemple, le choix résidentiel est extrêmement lié à la possession d'un capital économique. C'est aussi vrai pour une partie du privé hors contrat, et même du privé sous contrat en raison des coûts indirects qui interviennent souvent parce que les enfants doivent être mieux habillés, etc.
Je me suis penchée également sur le poids du capital social. J'essaie de montrer que les enseignants, s'ils sont les premiers à choisir le secteur public, cela tient aussi à leur capital social interne, c'est-à-dire à leur réseau relationnel dans le monde enseignant. Quand j'évoque les stratégies de colonisation j'évoque aussi la notion de capital social en tant que concept collectif les parents conditionnent leur stratégie au pourcentage des classes moyennes qui restent Tel est le premier volet du livre, qui porte sur les stratégies individuelles.
Le deuxième volet, un peu moins avancé dans l'écriture, traite des médiations collectives. Je parle de la négociation du choix dans la famille, entre le père la mère et l'enfant. Une autre partie porte sur le rôle des contextes locaux Je consacre un chapitre aux associations de parents et au rôle qu'elles jouent aujourd'hui ? Et le dernier chapitre traite des politiques locales et nationales.
Le premier élément était de choisir des communes contrastées, et de partir de l'hypothèse selon laquelle les classes moyennes ne font pas les mêmes choix selon qu'elles sont mélangées avec d'autres, ou selon qu'elles sont dans l'entre-soi des classes Pour ce qui est de la méthode d'enquête, elle repose en grande partie sur des entretiens menés auprès des familles, très généralement auprès des mères, parce que ce sont les mères qui s'occupent le plus de ces aspects-là, bien que parfois les pères cherchent à influer également, et aussi sur des entretiens avec des couples. L'enquête a porté sur près de 170 familles, en essayant de toucher toutes les fractions des classes moyennes qui vont des professions intermédiaires aux cadres supérieurs.
Nous avons choisi les établissements qui nous intéressaient dans chaque commune, et nous avons demandé aux chefs d'établissement qu'ils nous donnent les coordonnées des familles, bien que cela pose problème avec la loi " Informatique et libertés ". Très souvent, nous sommes passés par les associations de parents. Evidemment, nous avons rencontré des parents très impliqués, les plus stratèges ou ceux qui avaient un point de vue sur l'école. Quant aux parents les plus déconnectés, on ne les a pas touchés. J'ai travaillé avec des étudiants de Sciences-Po que j'ai formés à l'enquête qualitative pour nos entretiens.
J'ai interviewé tous les chefs d'établissement, les associations des parents, les politiques, les inspections académiques, les collectivités territoriales. J'ai fait quelques observations des commissions de dérogations Nous avons aussi travaillé sur certains documents statistiques, sur des projets d'établissement, des comptes rendus de réunions. J'ai également fait des petites vignettes d'observation, mais l'essentiel des matériaux est constitué par des entretiens
AVZ : Si, j'en ai parlé dans le passé. Dans mes recherches sur l'école et la périphérie, j'ai travaillé pendant très longtemps sur les milieux très défavorisés et sur les classes populaires. Ils sont certes concernés, mais tous les éléments dont nous disposons montrent que le choix se fait massivement au niveau des classes moyennes. Ma définition des classes moyennes est large ; elle inclut ce que certains chercheurs appelleraient des classes supérieures. Je distingue les classes moyennes intermédiaires et les classes supérieures, plutôt les cadres, les professions intellectuelles. Concernant la vraie bourgeoisie, on sait ce que c'est ou le choix du privé ou le choix résidentiel. Là, on se pose beaucoup moins le choix du public et les stratégies de colonisation. Donc, les classes moyennes sont à la fois les catégories qui sont les plus importantes en termes numériques, et celles qui pratiquent le plus le choix. Ce sont aussi les moins étudiées parce que les sociologues répugnent à s'étudier eux-mêmes. Il existe une fascination pour l'exotisme des classes populaires et des classes privilégiées. J'ai suffisamment travaillé sur les milieux populaires pour dire que j'ai maintenant envie de passer à d'autres milieux sociaux.
AVZ : Je me suis fixée sur le collège car on sait que c'est là que les stratégies sont les plus massives, et que la question du choix se pose le plus. D'ailleurs, on peut établir une hiérarchie des différentes catégories sociales des familles en fonction du moment des choix : crèche, école maternelle, école primaire, collège.
J'ai choisi le collège parce que c'est là où il y a le plus de conflits entre les visées instrumentales et les visées expressives, et aussi par rapport aux questions d'intégration et d'égalité.
A l'école primaire, une grande majorité des parents ont l'idée que, de toute façon, il n'y aura pas de problème et que leurs enfants vont réussir. Ils pensent cependant que l'école primaire devrait être plus expressive qu'elle ne l'est aujourd'hui
Côté lycée, il y a une diversité d'offre qui n'existe pas au collège. D'autre part, les parents des classes moyennes étant acquis à l'idée que les résultats sont très importants, les objectifs instrumentaux l'emportent. Pour moi, le collège était le plus intéressant par rapport au conflit entre les visées individuelles et collectives. Par exemple, doit-on commencer à séparer les enfants ou pas au collège, faut-il garder un collège unique, créer des classes de niveaux ?
AVZ : Oui, au niveau du lycée, c'est très compliqué. Il y a le choix de l'établissement, de la filière. Pour les classes moyennes et supérieures, l'objectif à atteindre passe par la filière S et les classes préparatoires. C'est une dominante forte qui pilote beaucoup les stratégies des parents.
Les parents s'interrogent sur les débouchés et l'emploi. La voie d'accès aux élites est étroite, l'excellence scolaire est fondée sur la filière S
Les parents étrangers sont beaucoup plus critiques du système des classes préparatoires avec leur ascétisme, leur focalisation sur la dimension intellectuelle à 100 %, etc. Dans le lycée de Saint-Germain en Laye, par exemple, seuls 40% des enfants demandent à y accéder, alors qu'ils sont tous d'un très bon niveau. Ils vont beaucoup plus à Harvard, à Oxford, à Cambridge, etc. Ils reviennent en France ensuite.
AVZ : Dans le contexte français, tel qu'il fonctionne actuellement, beaucoup de parents de classes moyennes, bien que non favorables au choix, disent en même temps " moi, j'ai choisi ". " Si je peux pratiquer mes stratégies de contournement, cela peut être plus favorable pour moi. "
Certains, considèrent que la carte scolaire limite les phénomènes de ghettoïsation ou les phénomènes de trop forte concentration des publics. Il y a effectivement une réflexion autour des inégalités, et les catégories les plus sensibles à la thématique de l'égalité et de l'intégration sont souvent des cadres du secteur public. Ils sont le plus souvent dans une posture visant à créer des formes de ségrégation douce à l'intérieur des établissements. Les parents cadres du privé, au contraire, sont beaucoup plus favorables à une ségrégation plus radicale avec la disparition du collège unique et le libre choix de chacun à l'intérieur de son milieu, puisqu'ils défendent une conception de l'intégration sociale entre soi.
AVZ : Oui, au niveau très général, on peut dire qu'il existe encore un consensus, mais aussi un clivage sur lequel je travaille beaucoup : non pas entre les gens qui vont vers le privé ou vers le public, mais entre les gens qui travaillent dans le privé et les gens qui travaillent dans le public. Il y a un clivage vertical, sur certains aspects, entre les classes moyennes supérieures et les classes moyennes intermédiaires. Mais, dans mes analyses, le clivage le plus fort apparaît entre cadres professionnels du privé et cadres professionnels du public, entre gens qui n'ont pas la même vision par rapport au rôle de l'Etat et par rapport à tout un ensemble de questions politiques. ..En revanche, les parents du pôle privé à haut capital économique font soit le choix résidentiel soit le choix du privé avec des considérations plus à dominante instrumentale : la réussite tout de suite, le classement scolaire, la mise en uvre des ressources économiques avec parfois un moindre capital culturel et parfois moins de temps, raison qui les conduit à choisir l'enseignement privé.
AVZ : Je l'ai utilisé davantage dans le passé ; aujourd'hui, j'utiliserais plutôt le terme de capital social collectif ce que Putnam appelle le capital social inclusif ou exclusif. Exclusif si c'est au profit de leurs propres enfants, seulement, grosso modo, dans les classes de niveau, dans l'entre soi. Ce n'est pas un entre soi aussi puissant que l'entre soi dans les établissements privés ou favorisés, mais c'est quand même un entre soi. Soit, c'est un capital social que j'appelle inclusif, selon le terme de Putnam qui correspond aux parents, par exemple, qui font du soutien scolaire, qui se disent qu'en améliorant le fonctionnement global de l'établissement, tout le monde y gagne.
Ce qui compte, dans tout cela, c'est l'importance que les parents accordent aux publics de l'établissement. Les parents croient très peu à l'effet établissement par rapport à l'effet public, ils majorent considérablement l'effet public. Au niveau du collège, on se préoccupe de savoir qui va au collège c'est un problème de concentration d'élèves en difficulté.
AVZ : Oui, comme en région parisienne ou dans les grandes villes où il existe une offre diversifiée accessible et une certaine tolérance de la part des autorités locales, effectivement, beaucoup de parents peuvent s'accommoder de la situation actuelle. La réflexion sur la carte scolaire est difficile à mener au niveau national, parce que, au niveau des enseignements, les enjeux ne sont pas les mêmes, mais aussi parce qu'ils ne sont pas davantage identiques selon les territoires. On sait bien qu'en milieu rural changer la carte scolaire ne changera pas grand-chose, si on a un seul établissement accessible à proximité. On continuera à aller dans cet établissement. Il y a des zones où la ségrégation se fait sur un espace assez étendu comme la Seine-Saint-Denis. On ne peut pas changer grand-chose parce que la proximité joue toujours un rôle. En revanche, il y a des zones où les questions des secteurs scolaires peuvent changer des choses, dans des communes hétérogènes où la diversité est grande.
Ce qui est très important, si l'on ne veut pas d'assouplissement de la carte scolaire, et même de la situation actuelle, si l'on veut limiter ce phénomène et ses effets pervers, il n'est pas possible de tenir aujourd'hui un discours autoritaire. Il faut développer une argumentation rationnelle autour des bienfaits de la mixité. Or, en France, la mixité n'est pas du tout, pour l'instant, un projet politique. Il faut démontrer ce qu'apporte la mixité au moins sur deux volets, et d'abord sur la réussite scolaire.
On dispose de résultats de recherches totalement convergents : les élèves moyens et les élèves moyens faibles progressent beaucoup mieux dans les classes hétérogènes que dans les classes homogènes faibles Et cette amélioration du niveau général passe par des classes et des établissements hétérogènes, mais cela personne, y compris dans les partis de gauche, ne le dit ainsi La mixité ce n'est pas seulement mettre des gens ensemble. Beaucoup d'enquêtes montrent que si on met des gens racistes à côté de noirs dans le même espace, les racistes deviennent encore plus racistes.
De même pour l'hétérogénéité sur le plan pédagogique, on sait très bien que, si l'on met des très très forts et des très très faibles dans la même classe où l'on continue à faire un enseignement magistral et à lire les notes à voix haute, les faibles se sentent tout de suite affectés dans leur estime d'eux mêmes, etc. C'est ce qui est arrivé à beaucoup de noirs au Etats-Unis dans des établissements : ils sont partis d'eux mêmes, parce qu'ils ne supportaient pas On ne peut pas dire aux classes moyennes : mélangez-vous car certains parents sont tiraillés entre être de bons parents et de bons citoyens. Si je laisse mon enfant dans l'école du quartier je serai un bon citoyen, mais un mauvais parent, ou si je suis un bon parent qui retire l'enfant de l'école du quartier et que je le mets dans un bon milieu, je ne remplirai pas mon devoir de citoyen. Il faudrait pouvoir montrer qu'on peut faire les deux ensemble