Le but d'un intellectuel n'est pas simplement la victoire

Entretien avec Axel Kahn, médecin, chercheur, penseur, passionné par toutes les questions qui touchent l'homme,
membre du Conseil consultatif national d'éthique , hostile au clonage thérapeutique 1992-2004
Directeur de l'Institut Cochin depuis 2000


Nouveaux Regards : Pourquoi et comment êtes-vous devenu chercheur ?

Axel Kahn : Avant de devenir chercheur, je suis devenu médecin. Dans ma famille, nous étions trois garçons, et c'était moi le plus jeune, mon père philosophe et ma maman. La vie intellectuelle de la famille, en ce temps-là, c'était l'affaire des quatre hommes. Nous adorions maman, mais elle ne participait pas à ce cercle exclusivement masculin. Mon grand-frère, Jean-François, avait opté pour la littérature et l'histoire, et puis il est devenu le journaliste que vous savez. Quant à Olivier, le plus scientifique de nous trois, il s'est orienté vers une grande école ; il deviendra un chimiste théoricien de très grand talent. Moi, le petit dernier, je ne voyais pas ce qu'il me restait…

Il y avait beaucoup d'affection entre nous, mais également une saine émulation ; comme il ne me semblait pas raisonnable de m'engager sur une voie déjà empruntée par l'un de mes glorieux aînés, je n'ai pas vu ce que je pourrais faire d'autre que médecine. Je suis donc devenu médecin, mais davantage par élimination que par vocation. J'ai rapidement été passionné par ce métier, et cela sous ses deux aspects : d'un côté, le contact, le soin et le service par l'intermédiaire du soin ; de l'autre, la réflexion sur les mécanismes des fonctionnements biologiques, de la physiologie, des perturbations physiologiques aboutissant aux maladies, ce que l'on appelle la physiopathologie ; leurs bases cellulaires, puis moléculaires et enfin génétiques, lorsque la génétique s'est développée.

J'ai maintenu de front médecine de soin et recherche jusqu'en 1992. De 1972, date de la fin de mes études de médecine, à 1992, donc pendant 20 ans, j'ai eu une activité médicale très importante. J'ai un peu tout fait… Ayant effectué mon service militaire comme coopérant, j'ai été affecté comme chirurgien et, sur mon livret, il est indiqué " excellent chirurgien apte à commander une enquête chirurgicale en campagne ". Heureusement pour les éventuels blessés, il n'y a pas eu de guerre ! J'ai fait beaucoup de réanimation polyvalente et de la diabétologie. J'ai aussi tenu une consultation de médecine générale dans un dispensaire de la mairie communiste de Malakoff. Je soignais la totalité de la municipalité et les responsables de la section du Parti. L'une de mes fonctions était aussi de délivrer des arrêts de travail pour les camarades qui allaient à l'école fédérale ou à l'école centrale du Parti. J'ai aussi fait de l'hématologie, enfin beaucoup de choses...

Et puis, en 1992, je me suis trouvé dans une situation délicate. En réanimation, j'ai pris conscience que je n'avais plus la disponibilité nécessaire. Je me rappelle un moment particulièrement significatif. J'avais fait une garde très éprouvante et, pour la première fois du week-end, je m'étais allongé vers 4 h ou 4 h 30 du matin. Et voilà qu'à cinq heures on vient me réveiller pour me dire qu'une personne allait très, très mal. Il s'agissait d'une jeune femme qui, pour se suicider, avait avalé une bouteille d'eau de Javel ou d'acide sulfurique. Elle avait toutes les plus horribles complications, et il ne faisait aucun doute qu'elle allait mourir. Mais elle n'était pas morte, elle se trouvait encore en réanimation. L'espace d'une seconde, sortant tout juste de mon premier sommeil, une pensée m'a traversé : " Dommage qu'elle ne soit pas décédée avant ; il faut que je me relève ". A l'instant même, j'ai compris qu'il fallait que je cesse immédiatement d'être réanimateur, parce que jamais un réanimateur ne peut avoir une telle pensée.

En même temps, j'étais directeur d'une unité de plus de 100 personnes à l'Inserm ; je présidais la commission du génie biomoléculaire et la section technique du comité consultatif national d'éthique. Je me suis rendu compte que je n'avais plus honnêtement le temps nécessaire pour être un bon médecin, pour être aussi bon que l'exigeait l'humanisme dont je me réclamais. Donc j'ai rapidement évalué ce qui m'était le plus indispensable : ou bien soigner les malades ou bien pratiquer mon activité de recherche. Il était clair que c'était tout de même mon activité de recherche qui l'emportait, d'autant plus que j'y occupais des postes de responsabilité. Donc, en l'espace d'un ou deux mois, j'ai tout arrêté : mes consultations à Malakoff, mes gardes de réanimation, etc. Depuis1992, je ne pratique plus la médecine de soin, je suis seulement chercheur.

NR : Quelles ont été les grandes étapes de votre activité de chercheur ?

AK : J'ai fait preuve d'une grande fidélité à mes goûts initiaux. C'est à l'époque où j'étais externe, en deuxième année de médecine, que j'ai décidé de m'orienter vers une forme plus scientifique de l'exercice de ma profession. J'étais intéressé par les globules rouges, les cellules du sang et le foie. Pourquoi ? Etant un homme pratique, je me disais que, pour disposer d'un matériel d'étude en biochimie, il suffisait de faire une prise de sang. Quant au foie, j'avais repéré que beaucoup de phénomènes s'y déroulaient. Toute ma vie, j'ai mené des recherches aussi bien sur différents aspects de la biochimie, de la génétique des cellules sanguines et du foie, que sur leurs applications. J'ai ainsi participé à la découverte de l'hormone de régulation du fer, l'hepcidine. C'est une découverte majeure, au plan fondamental comme thérapeutique, puisque cette hormone règle le taux de fer dans l'organisme. S'il y a trop de fer, la conséquence est une maladie : l'hémochromatose, cirrhose ou cancer du foie ; s'il n'y en a pas assez, c'est une anémie. Donc, vous voyez, je retrouvais mes premières amours : les éléments du sang et le foie.

Entre temps, je me suis intéressé aux mécanismes génétiques des maladies hépatiques et des cellules sanguines, des globules rouges, des anémies hémolytiques. Egalement aux mécanismes du cancer (du foie en particulier) et des leucémies. C'est tout naturellement et légitimement que je suis devenu généticien car l'un des déterminants des processus biochimiques que j'étudiais était à approfondir et à rechercher au niveau des gènes. Aussi, lorsqu'on a pu les manipuler, je l'ai fait, ce qui m'a amené à être parmi les premiers à m'engager dans la thérapie génique, c'est-à-dire à utiliser le gène en tant que médicament.

Avant même la découverte de l'hepcidine, avec mon équipe de recherche, nous avons joué un rôle très important dans la compréhension des mécanismes du cancer du foie, et des gènes impliqués dans les mécanismes qui y conduisent. Ensuite l'équipe a continué le travail sur le cancer du côlon. Nous avions auparavant démontré la possibilité de guérir un muscle myopathe par transfert de gènes sur des modèles animaux. De même que celle de transférer des gènes dans le cerveau. Pour rester sur le foie, nous avons réussi à repeupler un foie pathologique à partir de cellules normales. Auparavant, d'un point de vue plus fondamental, nous avions beaucoup travaillé sur une anomalie, une réaction biochimique particulière dont on croyait qu'elle était liée au cancer, et nous avons démontré qu'il s'agissait d'un processus extrêmement commun, etc. Dans ma longue carrière - je vais avoir 63 ans -, quatre ou cinq observations vraiment très importantes ont pu être faites.

En ce qui concerne mes responsabilités administratives, dès 1983, j'ai été appelé à diriger une unité de l'Inserm de plus de 100 personnes. Aujourd'hui, je suis à la tête d'un institut de recherche de 600 personnes et 46 équipes, l'Institut Cochin, officiellement créé le 1er janvier 2002, mais qui avait commencé à fonctionner sous cette forme en 2000.


NR : Tout en menant votre activité de chercheur et en assumant des responsabilités institutionnelles, vous êtes également, et depuis longtemps, un homme d'écriture, auteur de nombreux livres, avec un penchant pour la philosophie. Quel est votre fil conducteur ?

AK : Pour la philosophie, trois mécanismes se sont combinés. Le premier est celui de l'ordre expliquant, par exemple, la force herculéenne d'Obélix. Tout petit, il était tombé dans le chaudron de la potion magique ; moi, tout petit, je suis tombé dans le chaudron de la potion magique de la philosophie. Mon père avait une manière de communiquer avec ses grands élèves de philosophie qui mettait en pratique la maïeutique socratique, celle du maître entouré de ses élèves auxquels il s'efforçait de révéler la richesse enfouie en chacun d'entre eux, en les mettant en situation de s'approprier des problèmes et d'y réagir, en se découvrant en même temps qu'ils y répondaient. C'est ce qu'il a fait avec ses fils dès qu'ils ont été en âge d'intégrer le cercle.

Le deuxième élément est mon implication dans l'éthique. Engagé depuis très longtemps sur le plan des idées, je savais à quel point la génétique, discipline que je développais et dans laquelle je m'efforçais de réaliser des percés significatives, avait dans le passé servi de base idéologique à certains des mouvements que je récusais de toute mon âme. Si bien que, très tôt, dès lors que j'avais l'ambition de renforcer les potentialités de la génétique, il m'a semblé indispensable de monter au créneau contre les brigands de l'idéologie. Je veux parler de tous ceux prompts à récupérer les données génétiques au profit de leurs préjugés. C'est toujours d'actualité !

C'est à partir de cette exigence que, dès les années 1990, je me suis engagé dans le domaine de l'éthique. Par ailleurs,j'étais rédacteur en chef - je le suis resté vingt ans - de la revue Médecine Sciences qui avait joué un rôle important dans l'acculturation des médecins à la pensée génétique. Si bien que, malgré mon jeune âge, je bénéficiais d'une certaine notoriété dans le monde médical en tant que passeur de culture et d'acculturation à la génétique. C'est ce qui a conduit le professeur Royer à m'appeler, dès sa création, à la Commission du génie biomoléculaire placée auprès du ministère de l'agriculture. Comme il a démissionné peu après, je me suis retrouvé en 1987, et pour dix ans, à la présidence de cette Commission qui a été confrontée au problème des OGM et des polémiques de société que vous savez.

La troisième raison, c'est que j'ai commencé à écrire des livres sur la base de mon expérience et de ma réflexion à propos de ces sujets de tension éthiques que sont l'embryon, le clonage, l'euthanasie, etc., et que j'ai essayé de resituer dans une vision sociale plus large. Leurs titres - Et l'homme dans tout ça ?, Eloge pour un humanisme moderne, Raisonnable et humain ? - ne sont pas étrangers à l'injonction paternelle " sois raisonnable et humain ", derniers mots écrits sur une lettre qui m'était destinée, juste avant de se donner la mort.. Cela dit, il reste des questions de l'ordre de la sagesse, de la beauté, de l'émotion, de l'amour humain, etc., c'est-à-dire autant d'interrogations pertinentes et légitimes, mais qu'il est impossible d'aborder uniquement muni de l'arsenal qu'offrent les sciences et la méthode scientifique. Néanmoins, il s'agit de les aborder rationnellement.

Mon dernier ouvrage, L'Homme, ce roseau pensant, est l'aboutissement de cet effort. Je tente d'expliquer ce qui nous fait femme et homme, en gardant pour la bonne bouche les questions qui exigeaient de puiser dans une forme de rationalité qui n'est pas scientifique, mais qui reste une rationalité sans laquelle il n'y a pas de discussion argumentée possible. Il me fallait m'essayer à un énoncé de forme philosophique. Je suis matérialiste, je suis évolutionniste, je suis darwinien, mais je ne suis pas réductionniste. Lorsque j'essaie de poser des questions telles que : d'où nous vient cette volonté irréfrénable, irréductible d'approcher une certaine forme de vérité, ou bien pour quelle raison manifestons-nous l'amour de la liberté, ou encore pourquoi sommes-nous si sensibles au poison de l'idéologie, j'utilise les ressources dont je dispose dans le cadre de ma pensée évolutionniste et matérialiste. Il faut que toute hypothèse avancée puisse être rattachée au cours de l'évolution, à un phénomène conférant un avantage sélectif. La tâche n'était pas aisée !

NR : Quel souvenir gardez-vous de votre action au sein du comité consultatif national d'éthique ? Autre question : dans le contexte actuel, peut-il encore exister une bioéthique à la française ?

AK : Il en va de la particularité culturelle de la pensée bioéthique française, méditerranéenne, comme de la culture en général. Elle est fortement influencée, et même très souvent phagocytée par le rouleau compresseur des idées efficientes et dominantes au niveau mondial. Il n'empêche que, même dans ce cadre-là, celui du monde tel qu'il est, il reste fondamental d'essayer d'enrichir ce processus en puisant dans les ressources d'une pensée originale et de qualité. Dans certains cas on me demande : " N'êtes-vous pas désespéré de ce que certaines évolutions ne sont pas telles que ce que vous eussiez voulu qu'elles fussent ? ". Je réponds que, de toute façon, dans un combat intellectuel, même si les idées que je défends finissent par être abandonnées, l'issue ne sera jamais la même, selon que l'on accepte sans y avoir réfléchi une nouvelle manière de penser, d'être et d'agir ou bien que, au terme d'une discussion ouverte, d'un combat d'idées, la pensée adverse l'emporte. C'est-à-dire que le but d'un combat intellectuel n'est pas simplement la victoire, c'est l'enrichissement.

NR : A ce sujet, pouvez nous parler de votre engagement politique ?

AK : Quand j'étais jeune, j'ai eu un engagement politique fort. J'ai reçu une éducation catholique, et j'ai été pratiquant fervent jusqu'à l'âge de 15 ans, âge auquel j'ai assez brutalement constaté que je n'avais pas la foi, contrairement à ce que je croyais. Je me suis rendu compte que les textes affirmaient des choses auxquelles je ne pouvais accorder crédit : la résurrection des morts, la vie éternelle, etc. Mais, au terme de cette crise qui a été un choc, subsistaient en moi plusieurs interrogations. La première était de savoir si toutes les bases de ma foi ancienne étaient à jeter, et il m'est apparu que non, qu'un certain humanisme, qu'un certain engagement pour la justice me semblaient devoir être préservés. Cela m'a conduit dans des cercles de gauche, au PSU quand il a été créé et, en 1961, aux Jeunesses communistes dans les combats contre la guerre en Algérie. J'ai occupé des fonctions de responsabilité : j'étais membre du bureau national des Jeunesses communistes, collaborateur du comité central à ce titre, etc.

Dans cette période communiste, il y a eu deux phases. D'abord celle d'un engagement qui me mobilisait d'autant plus que le combat contre la guerre en Algérie allait de soi. Puis une phase de désengagement progressif, en particulier parce que j'avais été amené à faire des voyages plus ou moins officiels dans des pays du communisme réel qui n'étaient pas follement exaltants. Mais je me trouvais membre de la famille communiste, parmi des femmes et des hommes admirables, dès lors qu'ils n'étaient pas en mesure d'exercer le pouvoir. J'ai quitté le Parti communiste en 1977. Et en 1981, dans l'enthousiasme de l'arrivée de la gauche au pouvoir, j'ai très temporairement pris ma carte du PS et créé une section socialiste à Cochin. J'ai toujours trouvé que, par rapport aux vrais militants professionnels communistes, les socialistes ne faisaient pas le poids. Et puis, ils faisaient preuve d'un sectarisme qui ne le cédait en rien à celui du PC. Si bien que j'ai aussi quitté le Parti socialiste en 1983. Depuis, je suis resté à l'écart de tout parti politique.

Pour autant, il est clair que je me réclame plutôt des valeurs de gauche en tant que je considère fondamental d'afficher que le but des actions humaines, même quand elles désirent privilégier l'efficacité, est de se donner les moyens d'une action explicitement humaniste, c'est à dire au profit de l'homme. Au contraire, la vision de droite met en avant l'idée selon laquelle il est contre-productif de se fixer un tel objectif, qu'il faut seulement faciliter les rouages de l'économie dont seuls les fruits permettront l'épanouissement individuel. Ce sont là les deux conceptions générales de l'économie et de la société qui s'opposent aujourd'hui.

Après mon désengagement des partis, il ne m'a semblé ne plus y avoir de différence entre un engagement éthique et un engagement politique. Je m'explique : un politique qui n'assumerait pas que le but de son action est l'amélioration, dans le détail ou dans l'ensemble, d'une société sur des bases ayant quelque chose à voir avec la valeur de l'homme, c'est-à-dire avec ce qui est au cœur de la réflexion éthique, mènerait une action politique illégitime. En d'autres termes, il m'est apparu qu'une manière de faire de la politique était aussi de s'engager dans la discussion des problèmes éthiques. L'action politique ne peut se résumer à la résolution des conflits éthiques, mais il est tout aussi évident qu'une action politique déconnectée de toute responsabilité par rapport à une exigence éthique, finit toujours par être reconnue comme illégitime. Elle aboutit parfois aux pires barbaries. Donc, je n'ai pas eu conscience de me dégager de la chose publique lorsque, délaissant le combat politique, je me suis recentré sur le combat éthique.

NR : Compte tenu de l'état de la science, croyez-vous au progrès ?

AK : Le progrès au nom duquel on a édifié les sociétés occidentales, ce que j'appelle la société occidentale de progrès, est un concept généreux, naïf et, en tant que tel, critiquable. Il est bien formulé par Condorcet qui écrivait que l'humanité " marche d'un pas ferme et sûr sur la route de la vérité, de la vertu et du bonheur ". L'idée à la racine de cet optimisme est une constatation réelle que je peux résumer à travers trois citations que je reprends souvent : pour Francis Bacon, " le savoir est pouvoir " ; pour René Descartes, l'homme a vocation à se "rendre comme maître et possesseur de la nature " ; pour Blaise Pascal, " toute la suite des hommes depuis le cours de tant de siècles est comme un seul homme qui vit toujours et qui apprend continuellement ". Par conséquent l'homme est de plus en plus savant et de plus en plus puissant.

Le progrès est l'idée selon laquelle cette puissance est le moyen d'augmenter le volume des biens que l'homme peut tirer de sa maîtrise de la nature. Il peut l'intégrer au jeu économique, et ce savoir sera alors le mécanisme fondamental d'amélioration des techniques qui elles mêmes seront à la base de l'expansion économique, facteur d'enrichissement et de puissance que l'on réinvestira dans la science, etc. Donc, jusque-là, il s'agit d'un enchaînement qui a fait la preuve de sa redoutable efficacité. En revanche ce qui est naïf, c'est l'idée selon laquelle ce mécanisme va nécessairement conduire à l'amélioration du bonheur humain. Il n'y a pourtant rien pour le penser dès lors qu'on cesse de se référer à une volonté transcendante qui fixerait ce but au progrès. En effet, si l'on fait référence au Grand Architecte de l'univers des francs-maçons, au Grand Horloger de Voltaire ou à un Dieu, on peut considérer que ces transcendances utilisent le progrès comme le moyen d'améliorer les qualités morales de l'homme.

Sinon, on est très gêné pour justifier un tel optimisme, car l'homme libre, comme preuve et comme manifestation de sa liberté, exigera toujours d'utiliser à sa guise les nouveaux pouvoirs qu'il a conquis, c'est-à-dire au profit ou au détriment des autres. Qu'il soit déterminé à les utiliser au profit des autres est une idée très singulière... Condorcet, dans sa grande intelligence, avait bien vu la difficulté ; aussi proposait-il que l'homme, de plus en plus savant et de plus en plus puissant, crée un corpus des connaissances et de la culture au contact duquel il se forgerait une sagesse croissante, aboutissant à ce que l'homme soit également de plus en plus sage. Sauf qu'évidemment rien n'indique que nous allions dans ce sens.

En matière scientifique les choses vont si vite que les références utiles sont toutes modernes.
En revanche, si je vous parle de la colère, de la haine, de la beauté, etc., ce qu'en ont dit Parménide, les présocratiques, Héraclite et, plus près de nous, Habermas, Paul Ricœur, etc., est d'une signification équivalente. En d'autres termes, la réalité anthropologique de l'homme, c'est d'être de plus en plus puissant et de plus en plus savant, alors que sa sagesse n'évolue pas au même rythme. Cela suffit à ruiner l'optimisme essentialiste qui est partie intégrante de l'idée de progrès. Cela dit, je ne me satisfais pas de la situation actuelle, comme vous l'avez remarqué. Les progressistes, ce sont aujourd'hui les membres de la droite libérale, alors que la gauche est peuplée d'agnostiques du progrès. On est contre le nucléaire, les OGM, on est contre tout ce que la technique peut proposer. Les libéraux, dans la mesure où ils savent que la technique et la science sont à la base de richesses, qu'ils considèrent être le but de l'action humaine et avoir le potentiel d'engendrer du bonheur, ne peuvent que rester " progressistes ". Mon discours vise à la refondation d'un progressisme incorporant les forces qui militent pour la justice sociale, mais qui ont cessé de croire en le Progrès. Oui, la connaissance et la technique peuvent être les moyens de ce combat juste, à condition de réintroduire ce que notre société a totalement perdu : le sens des finalités.

NR : Concernant les OGM, vous semblez soutenir l'idée que l'on peut sans danger les cultiver en plein champ...

AK : Le vrai danger des OGM, c'est qu'ils constituent un outil supplémentaire utilisé par les forces du capitalisme pour assurer sa domination. En revanche, cette méthode de création de nouvelles variétés mérite-t-elle d'être utilisée pour répondre aux défis qui se posent, y compris dans le cadre d'une coopération solidaire ? Le scientifique que je suis peut vous assurer que oui. Les défis sont d'une telle ampleur que je trouverais bien imprudent de faire l'impasse a priori sur une telle source d'innovation reposant sur l'amélioration des variétés par transfert de gènes. Maintenant, pour la sécurité, je me marre si vous le permettez. Par gentille provocation, car je les aime bien, je dis aux anti-OGM et aux Faucheurs volontaires : Vous craignez deux choses : les effets nocifs des OGM et l'unilatéralisme de l'impérialisme américain ? Je ne suis pas loin de partager votre souci. Mais vu qu'il y a aujourd'hui des OGM cultivés sur 110 millions d'hectares, 7 % des terres cultivées, et vu que, depuis 10 ans, 300 millions d'Américains mangent des OGM matin, midi et soir, ne vous inquiétez pas, ils vont sûrement tomber comme des mouches et le péril américain va disparaître. En réalité, sur le plan de la sécurité, il est peu d'innovations pour lesquelles on dispose d'une telle expérience, en l'occurrence des centaines de millions de personnes. Alors quand on nous dit qu'il faut regarder si l'on peut faire un essai sur trois hectares en France, c'est ridicule par rapport à la réalité du monde tel qu'il est.

NR : Et dans le domaine de la bioéthique, qu'est-ce qui vous semble préoccupant ?

AK : Je suis préoccupé par la récupération de la connaissance génétique, Depuis la nuit des temps, l'homme est certain que le destin est écrit. Les Grecs anciens pensaient qu'il était écrit dans le fatum, que les dieux tiraient les ficelles. Les Atrides, Oedipe, ne pouvaient échapper à leur destin. Avec l'irruption de la théorie de l'évolution, puis de la génétique, on a considéré que ce dernier était inscrit dans le grand livre des chromosomes, les mots étant les gènes. Dès que la science génétique est apparue, elle a été utilisée pour renforcer de grands courants idéologiques. Cela a commencé avec Francis Galton ( physiologiste anglais) par la création de l'eugénisme " scientifique ", et cela a abouti à la barbarie de certaines politiques racistes eugénistes, comme le nazisme. Dans beaucoup de pays, cela a débouché sur la stérilisation forcée des femmes pauvres, des prostituées, des délinquantes, sans que la génétique ait quoi que ce soit à voir avec ces manières d'être.

Le déterminisme génétique s'est trouvé très tôt en grande cohérence avec une évolution de la pensée libérale qui, au départ, est humaniste. Selon elle, en effet, ce qui dit le mieux l'essence de l'homme c'est sa capacité à poursuivre ses intérêts par une approche rationnelle du monde de l'économie. Cependant, ces thèses ont évolué vers une conception non humaniste, notamment à travers sa rencontre avec le darwinisme. Tout comme le progrès biologique découle de la lutte pour la vie dans la sélection naturelle, la seule garantie de progrès des sociétés serait la libre compétition entre individus et entre entreprises. D'où la disqualification de toutes les mesures de solidarité. De même que le darwinisme est bien sûr non humaniste, le libéralisme au temps du darwinisme social l'est devenu, voir a évolué vers une forme d'anti-humanisme. Dans sa conception, le monde est composé d'agents rationnels, chacun doté d'un patrimoine auquel nul ne peut rien, et qu'il lui appartient de valoriser. Ce patrimoine est génétique, et l'éducation n'y changera rien. Cet individualisme aboutit à une imperméabilité des uns vis-à-vis des autres, à un certain fatalisme de la situation.

Tout cela s'est nourri de l'idée selon laquelle on disposait aujourd'hui d'une parfaite connaissance du patrimoine génétique. Dès lors, et ce sont des thèses qui ont déjà été exprimées plusieurs fois, s'il y a des enfants inadaptés à l'école, c'est que leur patrimoine est incorrect. On va donc essayer de l'améliorer par des médicaments, puisque l'éducation est impuissante. S'il y a des délinquants dans les quartiers, là encore on n'y peut strictement rien, il faut juste les éviter et se prémunir contre les méfaits de la délinquance par la maréchaussée. Si des gens se suicident, c'est, pour l'essentiel, parce que leurs gènes les y poussent. Cette thèse est en totale cohérence avec ce qu'est devenu le libéralisme dans la dernière période. Et c'est la raison pour laquelle le déterminisme génétique est une des idées fortes de la droite ultra-libérale depuis les débuts du darwinisme et de la génétique. Et, de ce fait, il n'a pas été étonnant de voir M. Nicolas Sarkozy s'en réclamer pendant sa campagne présidentielle.

De très, très loin le danger le plus grave pour la génétique c'est celui pour lequel j'ai commencé à m'intéresser à l'éthique, c'est-à-dire c'est celui de sa récupération, son holdup par les brigands de l'idéologie.

NR : Quels sont vos projets pour les années à venir ?

Je quitterai mes fonctions de directeur de l'Institut Cochin à la fin de 2009. Compte tenu de mon rang hiérarchique élevé et de mes trois enfants, je peux conserver mon poste de chercheur jusqu'en 2011. J'aurai alors davantage de disponibilité pour continuer à faire ce que je fais : essayer d'être un ré-arrangeur de pensées et un transmetteur d'hypothèses intellectuelles. J'ai l'intention de continuer à écrire et je vais d'ailleurs, avec le philosophe Christian Godin, publier en janvier prochain un ouvrage de philosophie morale qui s'appellera L'Homme, le Bien, le Mal.