Published On: 15 juin 2026Categories: Interviews

Merveilleuse activité humaine - 1

Jean-Marie BARBIER
Merveilleuse activité humaine
Octares, 2026
18,00€

Cinq questions à Martine DUTOIT
Propos recueillis par Cécile BERTERREIX et François DANIELLOU

Martine Dutoit est maître de conférences à à l’Université d’Evry Val d’Essonne , chercheuse au CNAM (Formation et Apprentissage Professionnel-FoAP).
Elle est directrice de la Biennale Internationale de l’Éducation, de la Formation et des Pratiques Professionnelles.

Vous avez travaillé en collaboration avec Jean-Marie Barbier et vous avez rédigé un avant-propos à son dernier livre, Merveilleuse activité humaine, publié aux Éditions Octarès, après son décès en janvier 2026.
Comment est conçu cet ouvrage et à quel public est-il destiné ?
Fruit tout à la fois d’expériences personnelles, de recherches collectives, de séminaires de laboratoire et de multiples échanges à travers les réseaux qu’il a construit tout au long de sa carrière, Jean-Marie Barbier a conçu cet ouvrage de manière à être lu soit en continue, soit en réponse à des intérêts et questionnements spécifiques du lecteur. Son organisation, précisée en début de l’ouvrage, articule les titres des différents chapitres de mise en intelligibilité, avec les objectifs poursuivis qui, eux, se proposent de répondre aux préoccupations des lecteurs.
Cet ouvrage vise trois types de publics : les professionnels des métiers de l’humain intéressés par la production d’outils de compréhension de leurs propres pratiques, les personnes engagées dans des démarches de recherche s’intéressant aux démarches holistes et pragmatiques, et enfin un public plus large sensible au discours social ambiant sur l’expérience, le développement personnel et éprouvant le besoin d’une prise de distance.

Que pouvez-vous nous dire du parcours de vie et des expériences fondatrices que Jean-Marie Barbier relate dans ce livre ?
Né dans une boulangerie, il a très tôt expérimenté les interrelations, « l’investissement mutuel » des espaces d’activités, travail et vie quotidienne ; sa thèse portait d’ailleurs sur le « quotidien et son économie » avec un empan historique sur la question de la naissance, de la séparation, de l’organisation entre espace de vie et espace de travail. Dans ce livre, Jean-Marie Barbier définit ce qu’est l’activité, sans oublier de s’intéresser aux rapports de pouvoir que l’organisation des activités (au pluriel) des uns et des autres déterminent dans l’accomplissement de l’activité (au singulier).
Dans ce dernier ouvrage, il évoque aussi son expérience de formateur et d’accompagnement à la recherche de professionnels au Conservatoire nationale des arts et métiers (Cnam) où il a fait toute sa carrière de professeur des universités. Cette expérience l’a conduit à s’intéresser aux champs de pratiques (Formation, travail social, etc.) et à leur transformation en champ de recherche, c’est précisément le sous-titre de cet ouvrage. Il aborde la question des cultures d’action propres à ces champs de pratiques et de l’engagement des sujets dans l’action. Jean-Marie Barbier a proposé à ces praticiens-chercheurs et doctorants une distinction entre deux types de concepts : les concepts mobilisateurs, comportant une représentation attributive de valeurs, contribuant à l’engagement des sujets dans l’action, ce qui est essentiel pour être professionnel, notamment dans les métiers de l’humain ; les concepts d’intelligibilité qui sont une représentation de corrélations régulières qui surviennent entre plusieurs existants, ce qui est essentiel pour rendre compte des processus étudiés. Distinction pragmatique pour les professionnels qui souhaitent mettre en objet leur pratique et leur engagement dans leur pratique, là où le terme de théorie a tantôt un statut prescriptif, tantôt un statut explicatif.

Jean-Marie Barbier cherchait-il à contribuer à une « théorie de la pratique » ?
Comme je viens de le souligner Jean-Marie Barbier se méfiait du terme « théorie », assez souvent polysémique. Ainsi même associé, comme proposé ici, au terme pratique, pour rendre justice à la pratique, cette formulation semble rester tributaire du paradigme de séparation et de hiérarchisation entre théorie/pratique que Jean-Marie n’a eu de cesse de combattre, notamment lorsque les sciences produites à partir de champs de pratiques sont dites appliquées. Pour lui, les savoirs sont des énoncés associés à des représentations, plus ou moins stables, faisant l’objet de validation. Les pratiques sont aussi des énoncés produits par les sujets sur leur propre activité et relatifs à la conduite de l’action, donc des savoirs (notamment par un jugement d’utilité) dans un milieu professionnel donné. La distinction entre « savoirs théoriques et savoirs d’action » (PUF, 1996) n’est donc pas pertinente. Dans cet ouvrage, Jean-Marie Barbier propose un chemin beaucoup plus stimulant pour penser ensemble construction des activités et construction des sujets, mettant en question une autre pensée dominante, associée à cette première dichotomie, celle de la séparation des savoirs sur les sujets et des savoirs sur les activités. C’est ainsi qu’il propose de s’intéresser aux conceptualisations d’expérience, constructions mentales relatives au double processus de transformation de l’activité et des sujets en activité.

Quels sont les choix épistémologiques de Jean-Marie Barbier et leur actualité pour, comme il le souhaitait, contribuer à une vie intellectuelle des professionnels ? Pouvez-vous donner des exemples ?
Jean-Marie Barbier invite à privilégier une « entrée activité » dans l’acte de connaissance. Ce choix impacte à la fois la construction même des objets de recherche, « en-activité », qui se présente comme des processus, intentionnels/non intentionnels, qui se confondent avec la vie elle-même et leur performation. L’action, quant à elle, est un processus intentionnel, une composante de l’activité.
Jean-Marie Barbier nous propose, ni plus, ni moins, qu’une épistémologie de la transformation, c’est-à-dire de définir les espaces d’activités en précisant ce qu’ils transforment-en-acte, de distinguer objet à penser et objet de pensée, de tenir compte des mobilités et de la plasticité fonctionnelle, enfin de rendre compte des corrélations de transformations. Dans cet ouvrage, au chapitre 7, Jean-Marie Barbier aborde ces corrélations de transformation à propos de l’ingénierie et de la conduite de l’action avec la production de représentations finalisées (image opérative pour l’action) et de représentations finalisantes (le souhaitable), c’est ce « penser ensemble » qui est inédit.
Comme nous l’avons vu plus avant, cette « entrée par l’activité » replace au centre la question de la transformation conjointe sujet/activité et donc celle de l’expérience élaborée sur, dans, et, pour l’action. Le processus d’apprentissage est alors repensé ouvrant de nouvelles perspectives pour les dispositifs tant éducatifs, que de formation. Autant de pistes de réflexion dont peuvent se saisir les professionnels. Un autre aspect développé dans cet ouvrage peut illustrer ce souci de contribuer à la compréhension des actions des professionnels, notamment dans les métiers de l’humain, fonctionnant comme « une intervention sur l’activité d’autrui », avec le concept de couplage d’activité, que je vous laisse découvrir, et dont j’ai moi-même, comme praticienne-chercheuse, pu explorer la fécondité pour comprendre certains des effets produits dans des interactions professionnels/usagers. On pourrait évoquer aussi « en-activité », les corrélations de transformation entre l’organisation sociale, le travail par exemple, et la construction de soi, la fonction des émotions par exemple, autant de pistes pour questionner nos cadres habituels de pensée cette « merveilleuse activité humaine ».

Quels sont les enjeux qui traversent les divers champs de pratiques et leur « universitarisation », en un mot, pourquoi lire Jean-Marie Barbier aujourd’hui ?
Les processus d’universitarisation ne sont pas récents et s’inscrivent dans les mutations économiques et sociales contemporaines. Comme la division sociale du travail dans la production va de pair avec la constitution de disciplines dans le champ académique au XIX -ème siècle, l’intérêt contemporain se porte vers les « métiers » de l’entreprise et de la société, à la recherche de nouvelles sources de productivité, notamment émanant de la connaissance des acteurs eux-mêmes qui y sont impliqués. Deux systèmes coexistent, académique et disons praxéologique, mais inégalement investis de valeurs, avec la tentation pour les champs professionnels, soit de « s’affilier » à une discipline déjà établie, soit de créer et de se faire reconnaitre comme de nouvelles disciplines académiques, plutôt que faire avancer la production d’outils rigoureux et de grande fécondité heuristique et praxéologique.  C’est la proposition de ce livre de s’intéresser aux conditions même de transformation de champ de pratiques en champ de recherche.  Comment ne pas considérer que du point de vue des praticiens et professionnels, et plus généralement, du point de vue des sujets, l’analyse de l’activité peut constituer un outil puissant d’affirmation de soi et d’accroissement de leur pouvoir sur le terrain même de leur présence ?
Inversion épistémologique et pas de côté, c’est le cheminement intellectuel proposé par Jean-Marie Barbier à son lecteur.