Published On: 3 mars 2026Categories: Editoriaux de la lettre électronique

Enseignement : quelle neutralité pour une éducation émancipatrice ?

A Commentry, les élèves de cours moyen devaient chanter, avec l’harmonie municipale, la chanson de Bernard Lavilliers « Les mains d’or » pour soutenir des salariés menacés de licenciement dans une usine voisine.
L’inspectrice de l’Éducation nationale et la Direction académique ont jugé que le projet portait atteinte à la neutralité et ont tenté de l’interdire. On pourrait citer d’autres situations où, au nom de la neutralité, des interventions hiérarchiques ont tenté d’empêcher un acte pédagogique qui n’enfreignait pourtant pas, d’évidence, les impératifs de la neutralité.
Nul doute que le respect de la liberté de conscience de l’élève et que la volonté de traitement égalitaire des usagers interdisent à l’enseignant·e d’instrumentaliser sa fonction pour quelque propagande ou prosélytisme que ce soit. Mais cette volonté doit-elle contraindre à une asepsie de l’éducation qui se contenterait de constater un ordre établi et laisserait œuvrer les stéréotypes qui perpétuent les dominations… le tout, au nom de la neutralité ?

À celles et ceux qui penseraient devoir se contraindre à passer sous silence toute question sociale, tout débat politique, toute controverse, rappelons que l’endoctrinement se mesure davantage à l’aune de la contrainte de l’élève qu’à celle du discours de l’enseignant·e. Ce n’est pas l’expression de l’opinion professorale, en soi, qui fait défaut de neutralité, ce serait son usage exclusif et impositif qui priverait l’élève de l’enseignement des faits dont la connaissance est nécessaire à la controverse, au débat. Garantir la liberté de conscience, c’est construire les conditions de son exercice intellectuel, ce qui ne peut se concevoir que par l’existence d’un enseignement capable de construire le sens critique et la capacité d’un jugement raisonné.
Faudrait-il, au nom d’une neutralité qui écarterait de l’école toute question sociale, interdire de faire réfléchir les élèves sur le droit au travail pourtant affirmé par la Déclaration des droits de l’homme de 1948[1] et le préambule de la Constitution française ? Faudrait-il considérer comme une atteinte à la neutralité de faire découvrir aux élèves les formes légitimes de lutte dont le droit à la grève qui constitue aussi un principe constitutionnel ?

Dès les débuts de l’école républicaine, s’est posée la question du risque que cette neutralité puisse s’opposer aux ambitions émancipatrices de l’école. Jean Jaurès avait perçu que « la plus perfide manœuvre des ennemis de l’école laïque, c’est de la rappeler à ce qu’ils appellent la neutralité[2]». Et avec Ferdinand Buisson[3], ils ne cessèrent d’appeler les enseignants à considérer que l’impartialité de l’école visait à laisser aux élèves toute leur liberté d’examen, de comparaison et de choix et non à faire de la neutralité une « indifférence vraie ou feinte ».
Que l’école doive se garder de toute propagande politique, nul doute. Mais « ce n’est pas en mutilant et abaissant l’enseignement par un système de neutralité tyrannique et inquisitoriale qu’on évitera toute violence aux esprits, c’est en l’agrandissant, au contraire, et en l’élevant[4] ». La perspective émancipatrice de l’éducation refuse que nous puissions confondre la neutralité avec un évitement qui conduirait, en creux,  à l’imposition, de la doxa dominante.
Convenons que ce n’est pas chose aisée. « Mais le sentiment même de cette difficulté sera pour l’instituteur un stimulant admirable à l’étude, au travail, au progrès incessant de l’esprit. La neutralité, au contraire, serait comme une prime à la paresse de l’intelligence, un oreiller commode pour le sommeil de l’esprit[5]. »

Dans ces temps où se multiplient les menaces qui ébranlent les convictions démocratiques, nous devons résister avec une énergie redoublée contre les tentatives autoritaristes de quelques supérieurs hiérarchiques qui, au prétexte de la neutralité, prétendent réduire notre liberté pédagogique et nous conduiraient donc à enseigner la perdurance de l’ordre établi et la reproduction des dominations.
Cette résistance est légitime puisque nous n’avons nullement l’intention d’endoctriner nos élèves, ni de les soumettre à quelque intention sectaire ou partisane. L’école émancipatrice dont nous avons le projet se fonde au contraire sur la transmission de savoirs qui permettent d’appréhender la complexité du monde à partir d’une prise de conscience de la divergence des intérêts, de la compréhension des processus de domination et grâce aux capacités du jugement critique… Toutes ces perspectives sont à l’opposé même d’une volonté d’emprise et d’endoctrinement et c’est pourquoi, non seulement elles sont légitimes mais elles sont la condition d’une éducation démocratique et émancipatrice.
Parce que « dès qu’on donne les raisons, tout s’agrandit et la goutte de rosée devient le miroir où se réfléchit un monde puisqu’elle est l’effet et l’expression de causes innombrables ; et voilà l’esprit qui se met en mouvement sur des chemins infinis[6] ».

[1] Article 28
[2] Jean JAURÉS, Neutralité et impartialité, Revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur, 4 octobre 1908, p. 1
[3] Ferdinand BUISSON, Neutralité de l’école, neutralité de l’instituteur, Manuel général de l’enseignement primaire, 2 juin 1906, p.409-410
Ferdinand BUISSON, Impartialité ou neutralité, Manuel général de l’enseignement primaire, 11 août 1906, p.533-535
[4] Jean JAURÉS, De la neutralité, Revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur, 11 octobre 1908, p.21-22
[5] Jean JAURÉS, La valeur des maîtres, Revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur, 25 octobre 1908, p.38
[6] Jean JAURÉS, Méthodes d’enseignement, Revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur, 29 mars 1914, p.213-214

Éditorial de la lettre de l’Institut de recherches de la FSU de mars 2026

Paul Devin, président de l’IR.FSU