« Le patriarcat repose sur l’idée que le corps des enfants et des femmes serait à la disposition des hommes »

Une révolution culturelle doit avoir lieu pour regarder en face les violences sexuelles et cesser de les considérer comme une fatalité, appelle, dans une tribune au « Monde », l’historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu, qui revient sur l’histoire juridique et culturelle du sentiment de propriété masculin sur le corps d’autrui.
Anne-Claude Ambroise-Rendu est historienne, professeure à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. Elle est notamment l’autrice d’« Histoire de la pédophilie. XIXe-XXIe siècle » (Fayard, 2014).

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La publication des ouvrages du journaliste Frédéric Pommier et du musicien et comédien Romain Lemire, en avril, la tentative de suicide d’un père de famille mis en examen, le 10 avril, pour « viols et agressions sexuelles sur mineurs » – 34 victimes, âgées de 3 à 9 ans – et « enregistrements d’images pornographiques de mineurs » : toutes les semaines, les médias évoquent de nouvelles affaires de pédocriminalité. La permanence douloureuse de ces évocations rappelle que l’agression sexuelle ou le viol de mineurs ne sont pas exceptionnels. Ils constituent un fait social massif que nos sociétés doivent impérativement apprendre à affronter en dépassant le haut-le-cœur.
Quelque chose d’effroyable transparaît dans ces affaires récentes, comme dans les statistiques produites par les enquêtes de victimation. La Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants avançait, en 2023, le chiffre de 160 000 victimes par an. La puissance d’un pouvoir masculin caractérisé par le continuum de la culture du viol, de l’inceste, du harcèlement et de la pédocriminalité se donne ainsi à lire avec une cruelle éloquence.
Les données statistiques produites sur les viols d’enfants, qu’ils soient perpétrés par des parents ou des proches de la famille, rappellent à quel point le patriarcat est construit sur une représentation profondément enracinée, massivement incorporée et par là difficilement ébranlable : le corps des enfants et des femmes serait à la disposition des hommes. Ce sont ces mêmes hommes qui revendiquent volontiers le rôle d’initiateur, quand ils n’invoquent pas purement et simplement – comme le violeur de Frédéric Pommier – le plaisir et l’envie supposés de l’enfant, toutes choses qui résonnent comme un écho du discours des défenseurs de la pédophilie des années 1970 et 1980.
Chaque année depuis des siècles, des centaines de milliers d’hommes font de l’enfance des autres un cauchemar parce qu’ils usent d’eux comme d’objets appropriables et consommables. Un cauchemar qui se conjugue au futur, tout au long d’une vie. A cela viennent s’ajouter les réticences sociales et institutionnelles à admettre, soit la réalité de l’attentat, soit sa gravité, les résistances à sanctionner le crime, la méfiance des juges et des médecins, toutes choses qui peuvent être interprétées comme résultant d’un regard masculin sur la sexualité, le corps, la violence, l’enfance. Tout se passe encore trop souvent comme si, somme toute, ces histoires de touche-pipi et de famille n’étaient pas bien graves.
Certes, depuis 2021, le mouvement #MeTooInceste a entamé le silence médiatique et social autour de ce crime, mais sans ébranler suffisamment les structures sociales et culturelles de la domination pour que les hommes, tous les hommes – au sens d’une organisation systémique, un outillage mental partagé –, cessent de se considérer comme les conquérants de ces territoires de chair.

Au bon vouloir des adultes
Comment inscrire dans le corps et le cerveau des hommes la conviction qu’une relation sexuelle avec un enfant ne saurait se lire au prisme du « consentement » ? Que c’est un « attentat », ainsi que le qualifiait le code pénal jusqu’en 1994 ? Que cet attentat, nommé aujourd’hui plus souvent « abus », constitue une violence et, aux yeux de ce même code pénal, un crime ? Le statut des enfants est complexe : il faut admettre que si leur corps leur appartient, cette propriété n’est pas « pleine », ce que le code pénal de 1810 avait établi. Et comment pourraient-ils se sentir le droit de dire non puisqu’ils sont socialisés à obéir aux adultes qui les guident, les protègent, les éduquent ?
Leur consentement n’a pas de sens puisque leur position dans l’ordre social est infériorisée et dominée. Sujets du droit, certes, mais sujets biologiquement et socialement immatures et dépendants, ils restent soumis au bon vouloir des adultes. L’inceste invite donc aussi à interroger la manière dont nous avons sanctifié la famille fût-elle recomposée ou élargie, sans interroger en profondeur les structures de domination qui la régissent.
Sans considérer la dimension sociale de la pédocriminalité et sans prendre cette question à bras-le-corps, on passe donc à côté d’une réponse sérieuse et collective à ce problème. Ainsi, s’en tenir, pour désigner la pédocriminalité, à la perversion ou à la monstruosité, c’est la psychologiser à outrance ou, pire, la noyer dans le trou noir de la conscience collective pour mieux oublier ce qu’elle doit aux rapports de domination.
Ce qu’il faut, c’est une révolution culturelle qui aura soin d’éviter les écueils du discours sécuritaire et l’aspiration à un contrôle social toujours plus étendu et tendanciellement classiste. Mobilisant plus qu’aucun autre crime la question de la récidive et de la dangerosité, le crime sexuel est à l’origine d’un régime pénal spécial appliqué, en France, aux auteurs d’infractions sexuelles.
Aux citoyens et citoyennes, donc, de veiller à maintenir le fragile équilibre entre sécurité et liberté, à prêter attention à la frontière poreuse qui sépare l’indispensable détection d’une surveillance étendue à l’ensemble des activités humaines. Les femmes, mères ou pas, sont en première ligne pour défaire les idéaux masculinistes qui dominent les rapports entre les genres et les générations – sans exclusion, ni déresponsabilisation des hommes, évidemment. Dans cette déconstruction, tout le monde a tout à gagner.
Affirmer que le viol, l’agression ou l’atteinte sexuelles, sur mineurs comme sur adultes, ne sont pas une fatalité, c’est aussi admettre qu’on ne les éradiquera pas. Se demander s’il existe des sociétés dans lesquelles ils sont inexistants ou si cela reste une sorte d’idéal de la raison inaccessible constitue un exercice impérieux de salubrité politique. Or, on sait déjà que la prévalence du viol varie significativement en fonction de l’organisation sociétale, ce qui invite à regarder de près ce que font nos voisins et pas seulement au plan strict de la réponse pénale au crime, mais aussi en matière éducative.