Marc Bloch, nationaliste ?
La panthéonisation de Marc Bloch est l’occasion de bien des tentatives de récupération dont celles de l’extrême-droite.
En mettant en avant une phrase par laquelle il aurait condamné ceux qui « refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims[1] » à ne pas comprendre l’histoire, l’extrême-droite tente de convaincre que Marc Bloch a défendu une vision nationaliste. La citation est tronquée et fait état d’un second événement, la fête de la Fédération, non pour affirmer une continuité d’identité nationale par laquelle l’essence même de la Révolution prendrait sa source dans l’Ancien Régime mais évoquer les « jaillissements de l’enthousiasme collectif[2] » dont ceux du Front populaire se mobilisant contre le fascisme. La tentative de récupération de l’extrême-droite est clairement manipulatrice d’autant plus que, si Marc Bloch est des plus critique à l’égard de ceux qui détiennent les pouvoirs en 1936, il loue la force populaire du saisissement antifasciste et fustige ceux qui la craignirent au lieu de se mobiliser : « On saurait difficilement exagérer l’émoi que, dans les rangs des classes aisées, même parmi les hommes, en apparence les plus libres d’esprit, provoqua, en 1936, l’avènement du Front populaire. Quiconque avait quatre sous crut sentir passer le vent du désastre[3] ».
Dans l’analyse de « l’Étrange défaite » de 1940, pas un point commun avec les motifs évoqués par les ligues d’extrême-droite, ni la responsabilité du Front populaire, ni l’accusation haineuse de la République, ni les honteuses dénonciations antisémites. La critique de « la léthargie intellectuelle des classes dirigeantes et leurs rancœurs[4] », violemment présente chez Marc Bloch ne porte en rien les dimensions du discours antiélitiste de l’extrême-droite. L’appel, au sein des Cahiers politiques de la France combattante[5], à une profonde réforme de l’éducation pour rompre avec le « bachotage » ne peut être confondu avec des positions réactionnaires et « anti-pédagogistes » contrairement à ce que d’aucuns tenteront plus tard d’en faire[6]. Et quel paradoxe que celui qui, au travers de l’école des Annales, a défendu les dimensions économiques et sociales de l’histoire et voulu rompre avec l’académisme de ses obsessions chronologiques, soit aujourd’hui invoqué par ceux qui prônent le retour à une histoire nationaliste focalisées sur quelques grandes dates et « grands hommes » !
On partagera ou non l’analyse par laquelle Bloch reproche aux responsables syndicaux d’avoir incité les ouvriers à avoir, avant tout, voulu « vendre leur peine au plus haut prix[7] » quand la menace nazie aurait nécessité sacrifice. Mais jamais Marc Bloch n’en fait argument de remise en question globale des luttes ouvrières dont il persiste affirmer les « antagonismes » et les « intérêts divergents[8] » face aux classes dominantes. Pas plus que déplorant un pacifisme inconscient des enjeux, il ne sacrifierait l’internationalisme sur l’autel du nationalisme.
En 1999, les enfants de Marc Bloch avaient fait condamner la « Fédération Marc Bloch » dont les visées souverainistes récupéraient la pensée de l’historien dont fut rappelé « son opposition à tout nationalisme étroit[9] ». Ses héritiers et héritières ne cessent de redire à celles et ceux qui continuent à entretenir toutes les ambiguïtés avec les idéologies fascistes, que Marc Bloch signa, dès 1934, le manifeste des intellectuels du Comité d’action antifasciste et de vigilance parce qu’il abhorrait le fascisme. Ils et elles ont clairement affirmé leur volonté que les responsables de l’extrême-droite ne soient pas présents lors de la cérémonie de panthéonisation.
Chacune des tentatives de falsification de l’histoire qui voudraient faire des travaux de Marc Bloch un argument nationaliste doit être combattue. Et nous devons le faire avec d’autant plus de détermination que les conditions de « l’Étrange défaite » ne sont pas sans évoquer les temps que nous connaissons, qu’il s’agisse de constater la relativisation des faits, la radicalisation des discours, la polarisation des opinions ou la défiance contre les institutions.
Plus que jamais, faire de l’histoire nécessite de dénoncer les mensonges de l’extrême-droite pour « chérir la vérité[10] ».
[1] Marc BLOCH, L’étrange défaite, 1946, p.104
[2] Ibidem, p.104
[3] Ibidem p.103
[4] Ibidem p.107
[5] « Sur la réforme de l’enseignement », Les cahiers politiques, n°3, août 1943, p.17-24
[6] Voir par exemple, au sein de la fondation chevènementiste Marc-Bloch devenue Fondation du 2 mars, les écrits d’Elizabeth Altschull.
[7] Marc BLOCH, L’étrange défaite, 1946, p.88
[8] Ibidem p.101
[9] Le Monde, 25 septembre 1989
[10] Marc Bloch voulut qu’on inscrivît sur sa tombe : « Dilexit Viratem », c’est-à-dire « J’ai chéri la vérité ».

Éditorial de la lettre de l’Institut de recherches de la FSU de juin 2026
Paul Devin, président de l’IR.FSU
