Published On: 24 juin 2026Categories: Interviews

Quatre questions à Caroline CHEVÉ, secrétaire générale de la FSU
Propos recueillis par Marie-Hélène Luçon et Cécile Quinson, membres du chantier « Travail et syndicalisme » de l’IR-FSU

Le 31 janvier 2026, les Ateliers Travail et Démocratie organisaient une rencontre autour de leur publication à paraître Manifeste pour une démocratie du travail. Les organisations syndicales ont été invitées et la FSU y a participé en la personne de Caroline Chevé, secrétaire générale de la FSU.
Cette participation constitue, pour le chantier de recherche « Travail et Syndicalisme » (IR-FSU) un signal fort de l’engagement de la fédération sur ces questions.
C’est pourquoi nous avons souhaité nous entretenir avec Caroline Chevé.

Chantier travail : Comment ton parcours t’a-t-il amenée à t’intéresser à la question du travail ?
Caroline Chevé :
J’ai fait partie de la première équipe d’élu.e.s au CHSCT de l’Académie Aix-Marseille à leurs créations. Un des premiers gros dossiers qu’on a ouverts concernait la réforme de la voie technologique et notamment des STI. On a réussi à amener l’administration à faire une grande enquête sur l’impact de cette réforme sur les personnels. Dans ce contexte-là, il y a eu un suicide qu’on a réussi à faire reconnaître comme accident de service. Au même moment, au S3 d’Aix Marseille, j’étais responsable des questions lycée et du suivi de la réforme (Darcos puis Chatel). On était aussi à la recherche de nouvelles manières de développer des dynamiques. Nous, on aimait bien dire « travailler sur le travail », l’objectif était la création de collectifs de travail dans des établissements ou des collectifs disciplinaires.
Il faut dire que cela entrait aussi en résonance avec ma formation philosophique, et notamment sur le sujet du travail que j’avais pas mal investi. Ça a donné une dimension théorique très enrichissante au travail syndical, avec par ailleurs un impact important sur ma pratique professionnelle personnelle. Plus jamais je n’ai fait cours de façon aussi innocente qu’après avoir eu des formations, lu Yves Clot[1] et le rapport du CNAM[2] sur le travail de partenariat conduit avec le SNES et des profs de philo notamment. Donc disons que ça a beaucoup nourri ma réflexion syndicale et professionnelle, en incluant la réflexion sur les pratiques militantes.

Chantier travail : Maintenant, il y a la fonction que tu occupes comme Secrétaire Générale de la FSU. Sous quelles formes la question du travail continue- t-elle à irriguer ta réflexion ?
Caroline Chevé :
Parmi les choses qui me restent comme préoccupations et frustrations, c’est de ne pas avoir encore trouvé, mais faute de temps ou d’espace pour se préoccuper de ça, comment cette réflexion-là pourrait aussi irriguer nos pratiques militantes, de formation des militants par exemple, mais aussi de réflexion sur les gestes militants pour essayer d’être plus efficaces dans nos pratiques et aussi plus heureux dans les pratiques syndicales parce que c’est aussi une activité dans laquelle il y a des risques, il y a des tensions, il y a de la difficulté. C’est un vrai travail de ce point de vue-là.
Ce qui est difficile à concilier dans la réflexion sur les pratiques militantes, c’est comment on pourrait concilier le temps nécessaire pour acquérir cette une vraie formation car les personnels peuvent être très vulnérables quand ils s’expriment sur le réel de leur activité, avec les contraintes qui pèsent sur le temps militant. Dans l’idéal, il faudrait pouvoir ne serait-ce qu’importer quelques techniques de la clinique de l’activité, par exemple dans nos formations syndicales. Je me suis souvent dit ça, que serait bien si on pouvait utiliser des choses simples du type de l’instruction au sosie[3], etc. Les difficultés sur lesquelles on bute, ce n’est pas seulement qu’on n’aurait pas assez de militants et de temps de décharge pour prendre à bras le corps ce dossier, c’est qu’en fait il y a une contradiction entre le besoin qu’on aurait d’avoir des choses très faciles à utiliser et la lourdeur de la formation nécessaire. Cela reste un sujet de réflexion pour moi.
Mais même concernant les pratiques militantes, le fait d’être la Secrétaire générale de la Fédération ne me place pas ou rarement à un endroit où je peux agir directement sur ces questions. Cependant c’est toujours présent en arrière fond de ma pratique et de mes préoccupations, par exemple dans mes échanges avec le Centre de formation. Et puis après, il y a la participation de la Fédération, par exemple, à la table ronde initiée par les Ateliers Travail et Démocratie à laquelle j’ai participé[4]. Essayer de voir comment la FSU peut aider à donner de la visibilité aux dynamiques qui existent, qui sont les dynamiques que portent les chercheurs et les chercheuses notamment.

Chantier Travail : En quoi ta participation à cette journée ouvre- t-elle, selon ton point de vue, des perspectives quant au travail syndical ?
Caroline Chevé :
Lors du CDFN de mai, nous avons invité Arnaud Bontemps du collectif Nos services publics qui montre que, de fait, il y a un écart entre le prescrit et le réel[5]. Les cas où un fonctionnaire doit réellement obéir sont très rares. Les cas où il faudrait désobéir aussi. Et, en fait, entre ces deux pôles là, il y a tout l’éventail des choix que le fonctionnaire fait quand il travaille. Brigitte Estève-Bellebeau, qui est IA-IPR de philosophie, qui était avant responsable du groupe Philo du SNES et qui est militante du SUI, pose aussi les choses en termes d’expertise professionnelle. Elle dit deux choses. « Jamais tout seul », c’est-à-dire que dans les logiques de Résistance ou de discussion des consignes, il faut faire les choses collectivement, ça donne de la légitimité et il faut s’appuyer sur l’expertise professionnelle, et ce, quel que soit le pouvoir en place et ses intentions. On a besoin, dans la période qui vient, de développer le sentiment de puissance d’agir des fonctionnaires, donc que peut faire la FSU autour, justement, de la question du travail ?  Comment est-ce qu’on pourrait intégrer la réflexion sur le travail ? Et là, il me semble que se dessine quelque chose. C’est à dire que si on considère l’expertise ou la latitude de choix dans l’activité, qui est évidente chez les profs, mais en fait, c’est vrai aussi du jardinier, du cuisinier ou de l’assistante de service social par exemple qui, à un moment, décide de ce qu’il fait, cela pourrait être une manière de raccrocher les choses. Et donc j’aimerais bien qu’on arrive à intégrer, au moins dans nos formations, dans nos stages, ce regard complémentaire sur le travail. Dans la période qui vient, on a besoin vraiment de pouvoir porter une conception de ce que sont réellement les fonctionnaires, de ce que c’est réellement que de travailler dans les services publics. Il faut renforcer la culture professionnelle des agents, des agents de la fonction publique pour les mettre en capacité de résister davantage.
On a besoin de nourrir une réflexion pour sortir de la dichotomie entre obéir et désobéir. En fait, ce ne sont pas forcément les bonnes catégories pour penser le travail dans la fonction publique, mais comme ailleurs en fait.
Ce à quoi je réfléchis, c’est comment, à l’occasion de stages dont l’objet n’est pas le travail, on fait rentrer la culture du travail, la parole sur le travail, etc. Et notamment sous l’angle de l’expertise professionnelle, de la capacité à faire des choix et donc à avoir des gestes professionnels conscients et qui permettent de faire du collectif et de la résistance. C’est peut-être par-là qu’il faut aller pour démocratiser le travail.

Chantier travail : Quelles sont les difficultés, selon toi, liées à cette tâche de démocratiser le travail ?
Caroline Chevé :
Je pense qu’il y a quelque chose qu’il faudrait davantage clarifier, parce que je ne suis pas sûre que ce soit si évident que ça, c’est le passage de toutes les démarches qui pourraient relever, je vais dire, pour faire vite, des cliniques du travail[6], à la démocratisation du travail. Il me semble qu’on glisse un peu vite. Il faudrait mieux articuler l’intérêt que peuvent avoir ces démarches pour les personnes qui travaillent en termes de développement de la puissance d’agir, de réappropriation de son travail, et du coup aussi de la capacité à faire valoir la légitimité de sa parole devant l’employeur, et la question de la démocratie au travail, en termes de revendications notamment.  Moi, c’est un peu une des choses qui me manquent quand je lis des choses comme le Manifeste pour une démocratie du travail. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles, même dans les organisations qui ont cherché, qui cherchent à s’emparer de ce sujet-là, et c’est vrai de la CFDT, de la CGT et de la FSU aussi à son échelle, ce n’est pas si évident d’en tirer des dynamiques de démocratisation du travail et des propositions d’instances, de dispositifs, etc. Bien sûr, on continue de dire qu’il faut remettre les CHSCT, mais les CHSCT, même si c’était évidemment une avancée très forte, étaient encore loin de la démocratisation du travail. Le Manifeste pour une démocratie du travail porte une proposition de créer une instance sur les lieux de travail qui permettrait aux salariés de se réunir une fois par mois, une demi-journée par mois sur le temps de travail pour parler de leur travail, etc.  Et je pense qu’il y aurait, il me semble,  quelque chose à travailler pour voir comment on passe simplement de méthodes, de démarches qui redonnent de la puissance d’agir aux travailleuses et aux travailleurs à ce qui serait réellement de la démocratie au travail.

[1] Yves Clot est psychologue du travail. Il fut titulaire de la chaire de psychologie du travail au CNAM, spécialisée dans la clinique de l’activité.
[2] Roger J.L ; Ruelland D., Le « travail sur le travail » un instrument d’action personnel et collectif pour les professionnels de l’éducation nationale, rapport d’étude remis au SNES en 2009 ; RapportSnes2009imp – RapportCnamSnes2009imp.pdf
[3] Il s’agit d’une méthode inventée par Yves Clot permettant de prendre conscience de la complexité des gestes professionnels. Le dispositif consiste à donner à un sosie les consignes lui permettant de faire votre travail à votre place sans que personne ne s’aperçoive de la substitution. L’obligation d’expliciter au maximum ce que l’on fait et la façon tout à fait singulière dont on le fait, est l’occasion de prendre conscience de tout ce qui se joue dans le micro de l’activité en termes d’expertise professionnelle.
[4] Il s’agit de la rencontre qui a eu lieu entre les Ateliers Travail et Démocratie et les organisations syndicales autour de la publication de leur Manifeste pour une démocratie au travail
[5] Il s’agit d’une distinction qui est au fondement de l’analyse de l’activité de travail avec l’idée que le travail réel va bien au-delà de la tache prescrite puisqu’il comprend tout ce que l’agent.e engage sur le plan physique, cognitif, et émotionnel, dans la réalisation d’une tache, de sorte que travailler n’est jamais exécuter mécaniquement une prescription.
[6] Le pluriel indique qu’il y a en ce domaine plusieurs écoles (clinique de l’activité, psychodynamique du travail, ergologie, etc.) qui toutes sont nées de l’ergonomie (Wisner) et de la découverte d’un écart irréductible entre la tâche qui est prescrite et la façon dont elle est réalisée.