La laïcité à l’école selon l’extrême-droite
Mélanie Fabre
Mélanie Fabre est maîtresse de conférences à l’Université Picardie-Jules Verne. Elle est membre du collectif Aggiornamento Histoire-Géographie.
Elle a contribué à « Socialismes et éducation au XXe siècle » publié en 2025 par l’IR.FSU.
Cet article a été publié par la Café Pédagogique [1]
La promotion de l’héritage catholique de la France
Si le Front national de Jean-Marie le Pen ne faisait pas de la question scolaire sa priorité, ce domaine a été réinvesti par sa fille à son arrivée à la tête du parti en 2011 [2]. Depuis lors, les enjeux liés à l’école et particulièrement au concept de laïcité scolaire sont constamment mobilisés par le parti d’extrême droite.
Dès 2012, Marine le Pen se présente comme une garante de la laïcité. Son prétendu attachement à ce principe va de pair, chez elle, avec une revendication de l’héritage catholique du pays : « de la France moi, je prends tout, […] de la monarchie à la République, de la colonisation à la décolonisation, des cathédrales à la loi de laïcité de 1905[3]. » Plus d’une fois, le terme de laïcité est accolé, sous sa plume, à l’identité catholique qui définirait la France. Ainsi déclare-t-elle que « la France, […] c’est une Histoire millénaire, […] le corpus chrétien laïcisé par le Siècle des Lumières[4] ».
Le concept de laïcité est pourtant radicalement incompatible avec la promotion d’une religion, a fortiori par une personne qui prétend occuper la présidence de la République. Rappelons en effet que la laïcité se définit comme l’idéal d’une société fondée sur la séparation des Églises et de l’État qui exclut les pouvoirs religieux des institutions publiques, et notamment de la politique et du système scolaire. Ce concept s’accompagne d’une obligation d’égalité de traitement de tous les cultes, comme le rappelle l’article 1 de la Constitution de 1958, qui affirme que la France « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ».
La dénonciation de la Charte de la laïcité
Ce principe a fait l’objet, en 2013, d’une explicitation de ses implications à l’école dans une charte affichée depuis cette date dans tous les établissements publics du second degré. Cette décision a suscité l’ire de Marine le Pen. Tout d’abord, la présidente du parti ne conçoit pas que toutes les religions soient mises sur le même plan : « Le texte de monsieur Peillon ne prend pas en compte la réalité de l’histoire de France, la réalité de notre culture. Pour comprendre la nation française, la République française, il faut connaître et admettre ses fondements chrétiens[5]. » Ensuite, Marine le Pen affirme que dans cette «charte pour rien», «aucun problème concret [n’] est abordé, ni la nourriture hallal dans les cantines scolaires, ni le voile à l’université, ni la séparation des sexes dans les piscines».
Rappelons à ce sujet que la question du port du voile à l’université ne relève pas de la Charte de la laïcité, qui régit l’enseignement primaire et secondaire, et que la loi de 2004 sur l’interdiction des signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement leur appartenance religieuse exclut de son périmètre l’enseignement supérieur, puisqu’y sont accueillis des adultes, libres de leurs convictions. Ce sont les enfants et les adolescents que la loi de 2004 vise à protéger de potentielles pressions prosélytes.
Ensuite, l’enseignement public français étant mixte, les cours de natation mélangent systématiquement collégiens et collégiennes dans les piscines où ces derniers sont conduits dans les cours d’éducation physique et sportive. L’article 9 de la Charte précise d’ailleurs que « la laïcité implique le rejet de toutes les violences et de toutes les discriminations, garantit l’égalité entre les filles et les garçons ».
Quant aux cantines scolaires, la réglementation les concernant est définie par une circulaire du 16 août 2011 relative au principe de laïcité en matière de restauration collective et laisse aux collectivités locales la possibilité de proposer aux élèves un substitut au porc – notamment pour les élèves musulmans et juifs – tout autant que de proposer du poisson au menu du vendredi, pratique répandue dans les cantines scolaires à destination des chrétiens.
Le réquisitoire de Marine le Pen contre la Charte de la laïcité démontre que cette dernière est dérangée par l’esprit du texte, qui s’inscrit dans le sillage de la loi de 1905. Ainsi l’article 1 rappelle-t-il que l’État français « respecte toutes les croyances » ; l’article 2 qu’ « il n’y a pas de religion d’État » ; l’article 3 que « chacun est libre de croire ou de ne pas croire » et que les élèves, à l’instar du reste des citoyens, ont droit à « la libre expression des convictions, dans le respect de celles d’autrui et dans les limites de l’ordre public ».
L’obsession du voile et la responsabilité des professeurs dans « l’islamisation de l’école
«Force est de constater que le concept de laïcité, brandi de plus en plus régulièrement par le FN – devenu RN en 2018 – est une manière de viser « l’islamisme », mais sans doute, plus largement, les musulmans. Ainsi le député Julien Odoul salue-t-il en 2023 la décision du gouvernement Attal d’interdire le port de l’abaya en « [reprenant] la proposition du Rassemblement national[6] » tout en taxant le ministère de « laxisme » un mois plus tard en raison de sa volonté de maintenir, pour les mères de famille, la liberté de porter le voile lors des sorties scolaires[7]. Le député Roger Chudeau lui emboîte le pas en en réclamant l’interdiction au cours des législatives de 2024, mesure qui était déjà présente dans le programme de campagne de Marine le Pen en 2022 et qui avait fait l’objet d’une proposition de loi de son groupe en 2019[8].
Le Conseil d’État a pourtant déjà tranché la question le 23 décembre 2013, en affirmant que les parents accompagnant des sorties scolaires ne peuvent être considérés comme des agents auxiliaires du service public et ne sont donc pas soumis à l’exigence de neutralité religieuse.
Ces propositions de loi du RN s’inscrivent dans une dénonciation constante de l’« islamisation de l’école » dont le personnel enseignant serait lui-même responsable. Ainsi la députée Laure Lavalette, tirant les bénéfices politiques de l’assassinat de Samuel Paty, déclare-t-elle en 2021 : « Les idiots utiles du multiculturalisme et de la haine de soi, malheureusement très nombreux parmi le personnel de l’Éducation Nationale, se retrouvent maintenant en première ligne face aux exactions de leurs anciens protégés. […] C’est l’effet boomerang : les professeurs subissent de plein fouet les pressions de l’hydre islamiste qu’ils ont eux-mêmes accouchée[9]. »
Silence radio sur les manquements au principe de laïcité dans l’enseignement catholique
Le discours du RN autour de la laïcité se cristallise sur l’islam. Les défis que d’autres religions peuvent poser à ce principe ne sont jamais dénoncés. Ainsi, si le RN veut étendre la loi de 2004 aux accompagnatrices des sorties scolaires, jamais il n’est question d’y inclure l’enseignement privé sous contrat, ce que préconisait pourtant la commission Debré à l’origine de cette législation.
Alors que l’enseignement privé sous contrat scolarise aujourd’hui environ un élève sur cinq, il n’est pas tenu d’appliquer la loi de 2004 sur les signes religieux, et ce, malgré son financement à 73% par de l’argent public et malgré le fait que la loi Debré de 1959 lui confie une délégation de service public. Cette loi reconnaît le « caractère propre » des établissements privés tout en leur demandant d’appliquer l’esprit du principe de laïcité : « L’établissement […] doit donner cet enseignement dans le respect total de la liberté de conscience » des élèves, qui doivent tous et toutes être acceptés, quelle que soit leur origine religieuse.
Non seulement le parti de Marine le Pen ne semble voir aucun problème à ce que la loi de 2004 ne s’applique qu’aux établissements publics, mais elle reste muette face aux violations de la loi Debré par les enseignements privés au sujet de la liberté de conscience des élèves, comme cela a notamment été démontré dans le Collège Stanislas (catéchisme obligatoire, case « baptême de l’enfant » dans le dossier d’inscription…), dans le groupe scolaire Saint-Vincent de Rennes (cours d’EVARS pris en charge par la décriée association CycloShow-XY, non agréée par l’Éducation nationale, nombreuses absences d’élèves en cours pendant toute l’année en raison de leur présence à des messes…[10]) et dans d’autres établissements.
Les déclarations récentes du nouveau secrétaire général de l’enseignement catholique, réaffirmant le caractère religieux de l’enseignement privé, n’ont pas non plus suscité la moindre réaction de la part du RN. Le 23 septembre 2025, Guillaume Prévost affirmait pourtant vouloir « redonner clairement le droit à une enseignante de faire une prière le matin avec ses élèves, parce que c’est le cœur du projet[11] ». Le ministre Édouard Geffray répondait quelques jours plus tard : « Lorsque l’État paie un professeur, il le paie pour enseigner. Et donc, je ne vois pas comment, sur un temps d’enseignement, on pourrait faire une prière. » Rappelons que les professeurs du privé ont le statut d’agents publics et sont donc soumis à l’obligation de neutralité, comme le rappelle l’ordonnance du 24 novembre 2021.
Si le Rassemblement national ne s’exprime pas au sujet de ces atteintes manifestes à la loi de la part de l’enseignement privé catholique, il dénonce le financement du privé sous contrat musulman, comme le lycée Averroès de Lille[12]. Soyons donc clairs : la laïcité à l’école, pour ce parti politique, est un principe à géométrie variable, qui vise l’islam, religion présentée comme une menace, tout en promouvant le catholicisme comme un héritage à revendiquer.
[1] Café pédagogique, 9 décembre 2025
[2] Ismaïl Ferhat, « For things to remain the same, everything must change? Studying National front’s and National rally’s platforms on education », Journal of Contemporary European Studies, 2023.
[3] Marine le Pen, Pour que vive la France, Paris, Grancher, 2012, p. 169.
[4] Ibid., p. 223-224.
[5] Discours à l’université d’été du parti, publié le 15 septembre 2013 sur le site du RN.
[6] Communiqué du 26 septembre 2023 publié sur le site du RN.
[7] Communiqué du 25 octobre 2023 publié sur le site du RN.
[8] Communiqué du 18 octobre 2019 publié sur le site du RN.
[9] Communiqué du 17 février 2021 publié sur le site du RN.
[10] Djéhanne Gani, « L’après-Betharram, contrôle inopiné dans les établissements privés sous contrat : un exemple rennais », Café pédagogique, 9 octobre 2025.
[11] Voir Sarah Belouezzane et Sylvie Lecherbonnier, « L’Église de France veut réaffirmer le caractère confessionnel de l’enseignement privé catholique », Le Monde, 9 novembre 2025.
[12] Communiqué du 16 octobre 2019 publié sur le site du RN.


